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Alain Damasio imagine la ZAD en 2045

Un livre collectif célébrant les combats menés sur les « zones à défendre » vient de paraître. Vice publie le récit d'anticipation, inspirant et barré, signé par le plus grand auteur français de science-fiction.

VICE Staff

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Image : Fred Tanneau / AFP 

Alors que la route des Chicanes, qui traverse la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, s’apprête à rouvrir, un collectif d’écrivains et d’intellectuels publie cette semaine Éloge des mauvaises herbes - Ce que nous devons à la ZAD (Éditions Les liens qui libèrent). Un recueil de textes qui prend la défense de la ZAD et des projets qu’elle contient en confiant la plume à la romancière Virginie Despentes, la réalisatrice Amandine Gay ou le sociologue Bruno Latour.

VICE publie la contribution d’Alain Damasio, auteur de science-fiction, qui imagine la ZAD en 2045.

***

Hyphe…?

Par Alain Damasio

 Mon nom est Blasius, mais ça n’a pas grande importance. Lorsqu’a été instaurée, en 2041, la Loi de Libération des Territoires, et que les villes en faillite budgétaire ont commencé à être vendues ; quand on a vu Nestlé racheter Lyon, capitale de la gastronomie ; que Clermont-Ferrand est devenue Clermont-Michelin ; que la Warmount a racheté Cannes et LVMH Paris et Bordeaux en lot groupé, j’ai tout de suite su que la ZAD n’y échapperait pas. Chez nous, ça a été plus massif en un sens, puisque c’est sur l’ensemble du département de Loire-Atlantique qu’ils ont « libéré » les territoires.

La ZAD a été vendue aux enchères, par miettes et morceaux, au plus offrant – ou plutôt, au « mieux misant», comme ils disent… La forêt de Rohanne a été acquise par Suez, tandis que Civin s’est octroyé les routes et les chemins, comme ils le font partout. Ils gérent ensuite par drones les DAC – Débits Automatiques de Compte – sur les véhicules immatriculés qui empruntent « leurs » routes. Ici, ça nous gêne pas trop, avec nos fausses plaques rotatives.

Quant aux drones, nous les crashons avec les faucons que Naumanni a dressés. En termes de terres, en empilant les cagnottes, nous avons pu sauver l’ouest de la zone – en gros Wardine, Vacherit, Bellevue, Liminbout, Rolandière, Rosier, Saint-Jean-du-Tertre, l’Ambazada, les Fosses Noires, la Grée et les champs autour –, mais pour la forêt, ils ont mis le paquet. Nous n’avons pas pu suivre. Il faut comprendre que, depuis 2018, nous en avons pris soin de cette forêt, en adoptant la futaie jardinée, en pensant nos coupes pied à pied et en permettant à la forêt de s’étendre vers le nord, jusqu’à une ligne Liminbout-Vacherit, pour faire simple. Quand Suez a scanné du ciel nos essences rares et nos feuillus, ils ont flairé la bonne affaire.

Sûrement y avait-il, de leur part, une petite vengeance particulière liée à l’usine de Gardanne que nos camarades ont sabotée – et une vraie jouissance à exproprier les «primitifs » pour nous montrer comment on «maximise» la matière arbre, avec une bonne coupe à blanc, efficace et carrée, qui ridiculise notre lenteur en justice. Depuis ça traîne et ça sent pas vraiment bon. Quoi qu’il arrive, nous sommes encore et toujours là. Avec les arbres qui se souviennent et qui nous vous font des accolades de branches quand nous nous faufilons à travers les futaies.

✪ John-John, salut à toustes ! Je vais vous dire la vérité : ici, c’est la bande de Gazad ! L’apartheid version bled. La Palestine, mais pas en mode caillasse et béton: en mode bouillasse ! Sur une carte, ça ressemble à quedal. Y a des taches et des trous partout, c’est un tas de confettis après une teuf qui part en vrille. Ma blague préférée en ce moment, c’est: «Hey, on dit pas bocage, c’est féminin, on dit belle-cage ! ». Là, t’as le droit d’aller – là tu passes pas – là t’es tricard, là c’est grillage et barbelés – là c’est pas-touche parce qu’un pecnocrate fait pousser son blé. Pas la céréale, hein! On passe nos nuits à couper des câbles qui font dzzoingg, à se refaire des pénétrantes, à repeupler à l’arrache. De proche en proche. D’façon, ces terraristes peuvent pas défendre toutes les terres qu’ils rachètent à la Bourse de Landnext. Alors nous, on tient le terrain! Leurs milices viennent bien deux jours de suite, maxi, après ça raque trop pour le proprio et ils caltent. Je kiffe les libéroquets pour ça : ils jappent beaucoup mais c’est pas l’État d’avant: z’ont pas la thune pour tout défoncer, pas les blindés et les GM. L’État, il se fait un peu riquiqui ces temps-ci, d’ailleurs. Parfois, on l’aimerait un peu plus présent, j’avoue!

On m’appelle Julie ou π, souvent Merise. Ce matin, les haies laissent passer le soleil comme à travers un boqueteau de doigts. Il a plu et tout sonne délicieusement mou sous les pas, ma semelle s’enfonce et rebondit dans les matelas d’aiguilles. J’adore l’affouage. Pas uniquement parce que ça alimente la forge et que nous avons sans cesse besoin que le feu ronfle et couve – aussi parce que ça nous ouvre des chemins discrets, à couvert, qui tracent une sorte de rhizome d’où nous pouvons toucher presque toutes les zones autour de la Rohanne, entrer et sortir en cas d’attaque, arriver de l’extérieur et nous glisser là où ils ne peuvent plus nous voir. La Rohanne, nous l’envisageons autant comme une ressource que comme une œuvre d’art et un potentiel de guerilla. Les hélicos et les drones n’aiment pas la forêt, pas du tout: les houppes cachent nos groupes, les branches se fourrent dans leurs hélices et abîment leur jolis rotors. Si nous avons délibérément laissé des zones denses d’épicéas, sombres et gothiques, pour leur beauté lugubre, il est clair que ça nous offre aussi une opacité précieuse, tellement transparence et visibilité sont devenues un prérequis des technopouvoirs.

Voir sa cible, c’est presque déjà capturer, pouvoir neutraliser d’un tir sonique, d’une balle incapacitante. Voir, c’est déjà produire de la preuve pour les tribunaux. Moi, je dis toujours : ils pacifient, nous opacifions. Nous sommes l’ombre de leurs nombres, le zéro de leur réseau; la friche de leurs chiffres. Vous savez, ce résidu après la virgule : le « et quelques » du 19507 tonnes « et quelques ». Pour rigoler, je dis aux copains que nous sommes l’infinité des décimales de π parce que chez nous tout est courbe et rond, tandis qu’eux, les aménageurs, ne comprennent que le rectangle et le carré. C’est pour ça qu’on m’a surnommé π. Ça me plaît bien parce que ça me rappelle l’oiseau, qui est si beau, et les vaches, les vaches pie, noires et blanches, à qui j’amène des baquets d’eau l’été.

◗ Moi, c’est Crossop. Abracadabois, à l’origine, je sais pas pour les autres, mais pour moi c’était comme une formule, une incantation à prononcer tout bas, pour retrouver la magie de la forêt. Tu sais, cette sensation que tu as quand tu t’enfonces au milieu des arbres et que soudain tu fais silence en toi. Tu es là, aux aguets, tu te tiens debout comme un arbuste, un arbuste de plus, un baliveau de passage, et alors tu plaques ta paume à plat sur l’écorce d’un orme, comme ça… Et là tu sens que ça vibre, imperceptiblement. Tu éprouves une présence magnétique, qui rayonne, une onde tellurique, qui te prend. Tu sens que ça vit avec une vitesse de sève tellement autre que ton sang à toi que tu deviens calme, que la puissance coule dans ta petite charpente d’os et d’aubier. Tu voudrais enlacer l’arbre à ce moment-là, le prendre dans tes bras et que le bois devienne souple comme une chair, juste pour toi. Et tu l’enlaces, réellement… Hormis que l’arbre ne bouge pas et te renvoie à sa dureté, il t’oblige à moins de sentimentalisme, il te tire vers le haut. À sa façon silencieuse, il te suggère un port, il te redresse, tu sens à ton tour ta lymphe qui migre, qui pousse…

Toi aussi tu te verticalises et tu tends vers la lumière la flèche de ton échine. Parfois, j’ai eu l’impression que je ne me coucherais plus jamais, à part pour
mourir. Depuis 2015 (depuis trente ans maintenant !), Abracadabois, ça a toujours été ça : penser la forêt de la graine à la charpente, en une seule coulée organique et liée, une seule dynamique vitale qu’on ne doit jamais couper/séparer, au contraire sentir continûment dans chaque métamorphose qu’on impose, ou plutôt propose au bois. Dans chaque arbre bruisse un spectre de potentialités qui, même abattu, propage vie. L’arbre est déjà le feu qui cuit et fond le fer, la braise, la chaleur précieuse, la charpente qui t’abrite comme le plancher où tu vas marcher, il est la table où tu vas t’accouder pour empoigner cuiller et couteau et boire ton thé dans un bol de buis, la chaise de chêne sur laquelle tu t’assois, le tonneau où va mûrir ton vin, la gouttière pour la pluie, la ruche, la caisse à légumes, le papier brun à grosses fibres où tu écris ces mots, avec un crayon à mine, il est la flûte ou le hautbois, où une mélodie va souffler qui appartenait déjà aux ramures.

Dans tout ça, dans cette splendeur disparate, les gestionnaires ne voient et ne veulent au bout du compte qu’une forme, aussi immatérielle, calculable et diffusée que le numérique ou la monnaie : l’électricité. Des champs d’arbres sont débusqués et abattus en quatre secondes, ébranchés en huit, tranchés en grumes par seize, portés pour être broyés en plaquettes ou pilés en granulés avant d’être déversés dans des silos où leur fluidité morte fera le bonheur mort de l’industrie. Dans un arbre, ces barbares-là voient un cubage. Nous, on y voit
une poussée, un voyage. On y devine une existence et ses événements, minuscules et majeurs.

✪ « Aujourd’hui, tu as visite, John-John ! Zappe pas ce coup-là ! » m’a jeté Merise en allant carotter du fagot pour la boulange. Faire le guide, c’est pas ce que je kiffe le plus, je vous le dis franco. Mais là, c’est pour des mômes de six ans qui débarquent de Nantes, avec leurs bouilles de marmaillots et leur sac à dos caffis de sandwichs. Ils viennent voir l’archipel des cabanes le long du chemin de Suez – on a gardé le nom, par provoc ! Ils viennent écarquiller leurs mirettes sur les bungalarbres et les arbris et scotcher sur le barador tout en haut du Douglas, qui sert de phare et de vigie, de mirador, qui sert à picoler surtout, quand on se cale là-haut pour la commission Haie, à frimer à tu et à toi avec les étoiles, qu’on voit pas – enfin pas souvent.

Sûr qu’elle a de la gueule notre lisière sud, avec sa téci de cabanes – bois, terre, tôle, verre, palettes de récup, tissu – tutti i colori, tutti i materiali, toutes les formes, aucune norme. Y a de la yourte perchée, de la hutte sur pilotis, y a du yaourt d’argile avec des vitres penchées, y a des balcons en surplomb du chemin et des passerelles branlantes qui partent dans le dos des cahutes pour filer en loucedé vers la forêt. Ça trace comme qui dirait du sentier à vertigo à dix bons mètres au dessus du plancher des veaux. Ce qui m’éclate aussi, c’est leur montrer l’intérieur des cabanes : la dégaine des meubles, les lampes zarbis, les tapis maison, les
couverts, les objets… La « Loi Hapax » quoi ! Cette règle de ouf qu’on applique à tout ce qu’on construit depuis 2030 : rien doit venir d’une usine, que de l’artisanat pur! Chaque chaise est juste unique, t’as pas deux lampes pareilles dans toute la ZAD, t’as même pas un bol qui soit le même ! Tout est fait et fini à la mimine! Souvent, c’est poinçonné ou signé, t’as un mot gravé, un zigouigoui, les manches des six schlass sont différents, les verres ont été soufflés avec des bulles d’air, sans bulle, carrés, ronds, tordus.

«Hapax partout, série nulle part! » Mettre du vivant, du créé, dans chaque objet. Les minots, ça
les fascine total, ça! Les profs, pire! Ils se mouchent discrétos dans leurs manches. Derrière, après la pause pipi dans la sciure, je vais leur faire tâter de notre accrobranche bien loufdingue,
genre arbrinisme costaud avec des lianes pas toujours très très réglos. Après, on ira jeter un œil aux carillons et aux marionnettes chelous pendues dans Ghostzone, trop flippantes la nuit. Et je leur ferai écrire des bouts de phrases à accrocher au cadarbre exquis, près du Moulin de la Rolandière. À l’automne, les feuilles tomberont toutes seules et on en fera des poèmes à cramer! Pour achever de les calmer, je leur ferai poser le cul dans l’humus à la Clairière Secrète
et ils écouteront les Palarbres bavasser… L’installe consomme un peu de jus, mais ça vaut vraiment la peine. T’entends les arbres parler entre eux comme si t’étais pas là! Avec leur voix de feuilles, ils causent des animaux qui passent et de la pluie qui va venir, ils causent de la terre comme d’un océan qui frétille. Ça me fout l’émotion à chaque fois.

Hyphe… ?

» Hier, il y avait l’Assemblée des Habitants ; ce soir c’est l’Assemblée des Usages. Personnellement, je vais plus à celle des Habitants, ça me broute ! Entre celui qui se plaint qu’il manque un espalier au parcours sportif de la Datchacha, celle qui râle parce que le hammam de la Grée est mixte, l’ancien qui s’est entaillé le mollet en passant un barbelé et qui trouve qu’attendre une demi-heure au centre de soins, c’est pas admissible, l’ado qui grogne que le
bilboquet et les arcs, ça va un moment, et que le centre social devrait quand même raboter le bowling du Gourbi qui freine trop les boules, et que ça fait deux mois qu’une pétition de quatre boutonneux a circulé… Au secours… Passe encore les débats sur le hameau ouvrier, qui a tendance à squatter toutes les poutres et qui voudrait t’héberger tous les dockers de Saint-Nazaire versus le Camp d’Outrelande qui se contente de chablis, d’argile et de bâches
pour que les réfugiés construisent eux-mêmes leur maison. Ça, ça me semble important : on fait du racisme sans même s’en rendre compte. Le reste, ça frôle l’embourgeoisement, honnêtement… Surtout quand tu as connu la ZAD des années 10 et que t’as vu ta cabane se faire défoncer par un blindé, comme moi. Je veux pas faire l’ancienne combattante, mais faudrait relativiser, non?

L’Assemblée des Usages, ça sonne différent. Ici, personne ne pense que quelque chose lui soit dû « de droit ». Personne ne se dit que ce qui appartient aux Communs lui appartient à lui d’abord et qu’il n’a qu’à se servir quand il veut et autant qu’il veut et chougner au manque de solidarité s’il n’est pas prioritaire ! Depuis vingt ans, le Commun n’a cessé de s’étendre dans la ZAD, à tous les terrains, bien sûr, mais aussi au bâti, au matériel, à mille détails. Si nous avons foiré des tas de choses, ça, ça reste exemplaire chez nous. Nous avons maintenant une maison des anciens, des ateliers céramique, mécanique, robotique, outils, souffleuse de verre, une menuiserie et une meunerie, une forge, un studio de musique, une radio, deux fours à pains,
une conserverie et une cantine maousse, le hangar de l’Avenir, qui a été doublé avec ses colombages et ses vitraux magiques, des barnums, des gradins et des sonos, des camions, des autogyres et trois zbeulinettes. À mes yeux, il reste implicite que celles qui construisent, aménagent et font vivre un atelier, qui utilisent régulièrement un espace commun aient forcément un peu plus de poids et de légitimité quand nous devons décider de ce qu’on fait
de ces espaces !

Par exemple, à quelle culture va être dédié tel pré ou comment on devrait agrandir notre
Touthèque : bouquins, disques en cire d’abeille, films, prêt de petit matos ? C’est juste du bon sens. De l’empathie pour l’effort et l’implication des autres. L’usage fonde le droit, il n’en dépend pas. L’usage, c’est ce qui fait que le portenaouak et le tout-à-l’égo ne viennent pas remplacer le dyptique argent+propriété qui fonde l’ordre dégueu du capitalisme qu’on a dégagé de nos vies.
Naturellement, ça ne doit pas toucher à cette évidence sacrée de la ZAD: le commun doit rester
gratuit. Un tracteur, un livre, un banc de scie fixe ou une salle d’affûtage n’ont pas à entrer dans une quantification quelconque, à relever d’une comptabilité par le fric. Rendre un service ne doit pas non plus être calculé et systématiquement contre-rendu à celles qui te l’ont offert.

L’équilibre des échanges, cette générosité mutuelle du quotidien qui fait que tu donnes la main à des potesses pour porter trois poutres, elle se conçoit sur l’ensemble de la zone et même au-delà. Donner sa confiance, faire le premier pas, accueillir, s’engager, mouiller sa chemise
et sa polaire pour un chantier, pour couper des légumes, pour ramasser du bois, tout ça noue et
tisse ces fils qui font l’étoffe de nos liens, qui nous cousent à même les autres, en fil de faire.

– OK, Slash, tu proposes quoi? De lancer une énième cagnognotte pour tenter de gratter quatre ou cinq hectares de prairie en plus ? De jouer leur jeu, en payant pour devenir propriétaire ? Avec l’argent des autres tant qu’à faire?
– Et vous, vous proposez quoi? Qu’on continue à passer nos nuits à nous couper les cuisses sur du barbelé concertina triple rouleau ? On ouvre des brèches, et le lendemain la milice Civin débarque et te redéroule un kilomètre de lames en moins d’une heure…
– T’exagères… C’est plus long que ça et ça leur coûte cher…
– Le concertina, on le recycle plutôt bien à la fonderie…Ça nous fait de l’acier gratos. C’est juste que c’est galère à transporter et à enfourner dans la forge…
– Faut être cash : on passe une énergie dingue à juste circuler dans la zone. Ou on coupe, ou on contourne le champ et ça prend des plombes. Et quand tu coupes, ça veut dire cagoule, brouilleur rechargé dans le sac, ça veut dire drone à deux mètres au-dessus de ta tronche qui te scanne et c’est Mossoul pour t’en dépatouiller… C’est comme ça que vous kiffez de vivre?
– On vit comme ça depuis trois ans, John-John… À force, c’est eux qui craqueront. Ils douillent grave en maintenance de drone et en rouleaux de barbelés ! Encore un ou deux ans et ils lâcheront l’affaire. On récupérera les terrains pour quedal. Zéro!

– Tu rêves, Blasius… Tu oublies l’orgueil de ces mecs. Ils ont les moyens de tenir autant qu’ils veulent. Ceux qui ont acheté ici sont des fafs, ils sont venus exprès acheter là. Ils nous détestent. C’est de la pure mentalité de colon!
– Excusez-moi… Mais si on achète des parcelles, intelligemment, au bon timing, en suivant un peu les cours de Bourse, nous n’aurons plus à faire tout ça. Nous serons libérés de ce combat débile. Si tu luttes sans cesse contre le dragon, tu deviens le dragon. Ce sera tout ça de gagné pour créer, développer des projets, prendre du plaisir aussi, vivre!
– Franchement, Clément a raison, non c'est Crossop ! J’en peux plus de cette vie paramilitaire à la con. On n’est pas là où on devrait être. Au lieu de faire les manifs anarchitectes à Nantes, ou d’aller ravitailler les altistes sur les tours, on joue ici au chat et à la souris ! Perso, je me suis pas installé ici pour faire de la guérilla à deux balles. Je suis venu pour greffer des fruitiers dans les haies du bocage. Je suis venu pour lutter, bien sûr, mais surtout pour habiter un territoire que j’aime.
– Moi, j’ai monté deux troupeaux-écoles pour apprendre l’élevage aux jeunes et je passe mes matinées chez le véto avec des bêtes qui sont lacérées, des sales plaies qui s’infectent parce qu’ils trempent maintenant leurs fils dans des bassins viraux avant de les enrouler…

π Carex a soixante ans. C’est un historique ici. Quand il ouvre la bouche, tout le monde l’écoute.
L’archipel des Communs, qui met en réseau la ZAD avec des terres hors ZAD, le Marché rouge à Nantes et à Rennes, où le troc est roi et où les légumes se vendent à prix libre, c’est un peu beaucoup lui, lui et ses camarades de combat, syndicats notamment. Je sais pas quoi penser. Ce soir sur mon vélo, j’enrageais dans ma tête contre cette nouvelle marotte du rachat. Pourquoi plonger tête baissée dans le capitalisme en achetant nos terres ? Mais là, je sais plus. Je suis fatiguée aussi. Deux nuits dehors par semaine, ça use à la longue.

Peut-être qu’acheter est un pis-aller, ou, une forme de judo avec le système pour mieux se concentrer sur l’essentiel derrière ? Gagner des heures précieuses de repos pour notre filière papier, ça j’aimerais. Là, nous parvenons à casser la cellulose sans produit chimique, on utilise les copeaux de la scierie et des rabots, le bois d’éclaircie et beaucoup de papiers-le réglage ! Pas terrible… Je voudrais tellement que nous ayons notre propre imprimerie, que tout fasse sens, de la graine qu’on sème au poème qu’on imprime. Les Éditions Zigzad. Pouvoir nous dire que c’est la même forêt qui va former les étagères en bateau du Taslu et les livres qu’on va y ranger; la même qui finira en poster qu’on cloue sur notre frisette ou en PQ qu’on jette dans la sciure de nos toilettes sèches. Ça ferait sens, vous trouvez pas ?

– Qu’est-ce qu’on fait avec les primitivistes ? Ilsnous ont encore saboté deux éoliennes dans le hameau ouvrier. Mercredi, ils ont ouvert l’enclos de Michel pour « libérer » les moutons, Michel a encore galéré pour les ramener. L’autre fois, Guedin des Bois s’est attaché au chêne rouge quand on a voulu le couper…
– Le super-droit là, celui pour nos poutres ? Ils sont trop relous… On n’a qu’à les envoyer à l’Amassada ou à Brocéliande. Ils font des communautés no-tech là-bas.
– Ça fait trente ans qu’on les a ici, je me suis habituée. Mine de rien, ils participent à plein de trucs, faut juste pas leur demander de tenir une tronçonneuse…

∂ En m’installant à la Vosgerie, j’ai rêvé, tout simplement, à un art de plein air. Embryonnaire était encore le Land Art sur la ZAD et j’étais à un âge où j’ai eu moins envie de peindre ou de sculpter que d’approcher l’espace à la façon d’un airchitecte. Sortir du funérarium chic de nos musées citadins pour définir des espaces d’expositions qui soient de vrais espaces, et surtout qui soient réellement exposés: c’est-à-dire ouverts au vent, au gel, aux animaux qui passent, à ceux qui viennent ramasser des châtaignes en se piquant sur les bogues ou voir bleuir la chair d’un bolet, flâner ou glaner, bref à ceux qui veulent toucher le monde avec leurs oreilles, leur nez et leurs mains. Dans une forêt, rien n’est neutre : toute œuvre vibre dans les rayures des fûts, elle n’a pas de mur blanc pour la protéger, elle doit se faire sa place dans l’espace, en affinité ou en contraste.

Soit elle surgit et se détache, fait tache, soit elle se fond – mimétique alors, caméléone. Notre musée de plein air s’élabore lentement, sans réel plan, en alternant œuvre durable et pièce éphémère – totems et mandalas de feuilles, marqueterie d’érable et mobile de Calder, Land Art, nid, earthworks, souches gravées. Il a la magnificence des flottements d’éclairage, du soleil pâle et changeant, des derniers rais crépusculaires, de la nuit qui s’approche doucement et qui tombe en se prenant les pieds dans les racines. La neige si rare apporte à la plus brute des souches sculptées comme un prestige de drap inaugural ; le givre est une peau intime qui, au jour insistant, se diapre et s’évapore. La pluie peut bien tomber: elle glisse, elle laisse comme des éclats de larme sur nos galets meulés. Comme au musée, où le parcours se guide, nos palais épars et sans toit ont leurs colonnes, qui sont fûts, et leurs couloirs qui sont sentes, et leurs salles, qui sont clairières. L’ordre qui s’y dessine est de suggerrance, jamais d’imposition. Il se boude ou se coupe. Le corps est toujours déjà engagé, il marche et il cherche, il fait des nuages de buée, il est transi, trempé, tellement heureux quand l’été vient.

La semaine dernière, nous avons fait notre première à l’Opéra Arboré. Comment décrire ? La clairière en fer à cheval avec les épicéas sombres en perspective derrière la scène. Les spectateurs juchés dans les fauteuils de velours rouge fixés aux troncs des chênes et des châtaigniers, à toutes les hauteurs, calés sur des pins sylvestres, entre deux bouleaux. Accessibles par nos colimaçons enroulés et nos passerelles de corde. Il nous a fallu bien une heure pour placer tout le monde! On dirait vraiment un théâtre à l’italienne jailli du sol de la forêt sur un coup de folie ou de baguette d’une dryade ou d’une fée. Le plancher de la scène vient des arbres abattus sur place, les clous sortent de la forge, les lustres ont été soufflés dans l’atelier de la ZAD et les cordes tissées avec le chanvre de nos champs. Le programme gondolé venait de l’imprimerie, l’encre des plantes du très petit jardin, les affiches de la sérigraphie. La pièce a été écrite à seize personnes en atelier d’écriture d’après des récits orpaillés par les bibliothécaires du Taslu sur les Camisards, la guerre des Demoiselles et surtout le marronnage – Quilombos, Mocambos, Kampus.

Marronner en forêt, pratiquer l’esquive, fuir et faire fuir le système comme on perce un tuyau, devenir furtif; être forêts dans nos cœurs et nos actes, dans nos façons de penser et de pousser ensemble ; s’enfricher et prendre feu de l’intérieur, longtemps, pour réchauffer nos courages. Ça parlait à peu près de ça – et ça le chantait – la force de surgir et l’art de disparaître – avec l’orchestre uniquement cordes et vents, qui jouait au creux du ravin, les pieds dans la boue.

À un moment, le lustre énorme, croulant sous les bougies, a mis le feu à la corde qui le soutenait
et il s’est écrasé sur la scène en dispersant en étoile une centaine de flammes. Alors la troupe a eu l’idée de ramasser un à un les lumignons et de les confier chacun à une spectatrice, un spectateur, pour qu’ils les tiennent haut dans leurs paumes jusqu’à la fin de l’opéra. Ça faisait une myriade de petites lucioles çà et là, dans la nuit. À l’entracte, je leur ai demandé s’ils pouvaient les souffler juste au moment du mouvement final. Ils l’ont fait, presque en même
temps. Il y a eu alors un noir et un silence que je n’avais jamais connus ailleurs, ni aussi intenses.
Même les grenouilles ont suspendu leur chant. C’est à ce moment-là que j’ai compris pourquoi j’avais fait tout ça et ce que j’avais cherché sans le savoir depuis toutes ces années. Notre-Flamme-Des-Bandes.

Je ne sais pas ce que nous deviendrons. Je ne sais pas combien de fois il faudra qu’on s’attache
aux arbres, et dans combien de milliers de forêts, s’allonger dans quelle foultitude de prairies, flotter sur combien de lacs et de marais, se tenir debout dans combien de manifs, sur combien de toits et au milieu de combien de places pour que ce monde change et décide enfin de quelle couleur doit être la Terre que nous voulons.

Nous percevons toujours la forêt ou la ZAD comme des verticalités. Des résistantes hautes,
altières, des insurrections. Toutes nos nuits fières, tous nos chaos sont toujours « debout ». Pour ma part, j’ai plutôt cette impression que les arbres, comme la ZAD, sont d’abord des rhizomes, d’abord une force horizontale qui court en secret sous nos pas, une épaisseur à la fois véloce et lente dans la terre qu’elle ouvre et troue. Les fins filaments des hyphes, le mycélium qui les tresse, cette nappe qui fascicule furtivement sous la majesté très visible des houppes, c’est ça qui en vérité tient la forêt.

L’hyphe reste encore très grossièrement compris. On sait qu’il décompose la nécromasse, diffuse les nutriments, absorbe l’eau et la restitue, qu’il sécrète ce qu’il faut pour nourrir des plantes hétérogènes, qu’il participe à la résistance aux agents pathogènes, à la stabilisation mécanique des sols en contrant leur érosion, à leur diversification microbienne. On commence à deviner ce que la résilience de nos biotopes lui doit. On sait aussi que son nom si gracieux signifie « tissu». Et qu’il sonne comme le Si si prometteur des anglophones : « if…». On a souvent parlé des liens pour expliquer la force des collectifs. À mon sens, il ne faut pas les
voir comme des cordes, ni même comme une étoffe joliment tramée. Ce sont plutôt des lacis d’actes, des gestes initiés puis répétés par untel, tel groupe, autrement, des règles pas très droites qui se ramifient à force de gniaque, un enchevêtrement de services rendus, de corvées joyeuses, d’entredons croisés.

Ce sont des entrelacs organiques de réunions à n’en plus finir, de solidarités d’un jour, de
complicités de fond et de conflits au final dépassés. Ce sont des putains d’hyphes, croyez-moi, et rien d’autre ! Mais c’est ça qui nous donne la puissance de trouver un matin cette verticale flèche qui va nous élever. Pas un pouvoir, non: une puissance de pousser, pousser encore, pousser par grappes, pousser dans tous les sens comme un feu de prairie qui se répand et qui peut aussi grimper aux cimes des arbres sans jamais rien brûler, puisqu’il est fait d’eau vive et de vivant.


Cette semaine, deux ZAD ont éclos en même temps dans le Massif central. Ça en fait 87 désormais, juste en France, 364 en Europe. Lesquelles tiendront, on ne sait pas. Sur les cartes, ça fait comme des îles sur l’océan du capital ; un jour, ça pourrait bien former un continent, if… if…

Just hyphe…

Alain Damasio, en l’an de ZAD 2045

Image : Les Liens qui libèrent
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