L’auteur à gauche avec Derek Harris, gérant de Lewis Leathers
En 1954 le rock’n’roll commence à fleurir en Europe, évoluant au gré de ses propres excentricités. À partir de 1959, Hambourg, Bruxelles, Paris, Londres et bien d’autres villes deviennent des étapes lucratives des tournées des premiers rockeurs américains. Les jeunes Européens découvrent pour la première fois les performances explosives de Jerry Lee Lewis, Little Richard et Eddie Cochran. D’autres héros US comme Gene Vincent emménagent même en Angleterre. Car en Amérique les temps sont durs pour ces rockeurs échevelés qui acceptent mal de modérer leurs performances et leur apparence pour se faire accepter du grand public.
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À l’aube des sixties, les kids d’Europe s’émancipent grâce au rock’n’roll. Son énergie sauvage leur permet de surmonter l’ennui routinier du paysage traumatisé par la guerre qu’ils ont sous les yeux. La scène rock engendre une nouvelle mode adolescente, dont les symboles – manteau en cuir, sexe, gangs, crans d’arrêt et grosses motos – scandalisent les autres générations.
Dès 1960, le look de biker, également nommé look de « ton-up boy » ou de « café racer », est repris dans la rue et sur scène. À Hambourg, les Beatles jouent aux durs dans leurs jeans et manteaux en cuir noir. L’accoutrement devient un symbole pour cette jeunesse avide de risque et de danger dont la devise est : « Too fast to live, too young to die ». Ce look qui fait pleurer les parents a perduré dans les années qui ont suivi, comme en témoignent des groupes comme les Libertines, les Ramones et les Sex Pistols. Regardez ce que porte Johnny Rotten dans le clip de « God Save the Queen » en 1977 – un pantalon en cuir et des bottes de biker de chez Lewis Leathers.
Cette vénérable marque britannique produit des fringues de motards depuis les années 1920. J’ai été rencontrer son gérant actuel, Derek Harris, dans son magasin du centre-ville de Londres, pas loin de Tottenham Court Road. Derek en connaît un rayon sur l’histoire d’amour torride entre le rock’n’roll et le blouson en cuir en Angleterre.
Des bottes et accessoires de moto vintage
Vice : Comment Lewis Leathers s’est-il fait un nom ?
Derek Harris : À la base, en 1892, l’entreprise s’appelait D Lewis. En 1929, elle est devenue D Lewis Ltd. À partir de 1960, on a inventé le nom Lewis Leathers pour désigner les blousons destinés aux très jeunes motards. Ils ont eu beaucoup de succès, donc le nom est resté.
Déjà quand j’étais un gosse en Écosse, ce nom était synonyme de qualité. Donc l’intelligence de Lewis Leathers, c’est d’avoir fait sa pub dans des magazines que lisaient les groupes et les jeunes en général ?
C’est ça. Ils passaient des pubs dans des magazines de moto, mais aussi dans des magazines que lisaient les jeunes fans de rock, comme NME et Melody Maker. Quand j’étais gamin dans les années 1960, je lisais Goal, Shoot et Football Monthly et j’y voyais les pubs pour les classiques de chez Lewis Leathers, comme le blouson à zip central où celui à trois boutons. Il y avait aussi des pubs dans des magazines comme Weekend, Tidbits, Exchange and Mart, dans tous les médias. C’était vraiment une marque hyper connue.
L’entreprise a commencé dans le vêtement classique, mais elle s’est ensuite orientée vers la moto et l’aviation, qui était au top de la modernité à l’époque.
Oui. Au début on faisait dans le costume et le vêtement de pluie. On avait une usine dans l’East End, probablement pour fournir de grosses enseignes sur Oxford Street en plus de la nôtre. Au début du 20e siècle, vers 1920, D Lewis Ltd a commencé à fabriquer du matériel de cyclisme, d’aviation et de moto. Les vieilles pubs vantaient les mérites des équipements de conduite et de pilotage. Le cuir était le matériel prédominant à l’époque car ces types de véhicule étaient découverts. Les longs manteaux en cuir posaient problème aux motards qui inventaient des moyens pour attacher les pans à leurs jambes avec des sangles ou des lanières. Où alors ils coupaient eux-mêmes leurs manteaux au niveau de la taille.
Donc le blouson classique court est dérivé d’un manteau long ?
Le plus vieil exemple de ce type de blouson que nous ayons se trouve dans un catalogue de 1920. Un mec porte un long blouson d’aviateur dont la moitié supérieure ressemble comme deux gouttes d’eau à un blouson de motard. Et il y en a un autre, disponible en daim ou en cuir, à hauteur de taille, avec une poche en D, une ceinture en cuir, des manchettes et une poche en plus sur le côté gauche – c’est les bases du blouson Bronx que l’on a là. Le nom est apparu en 1956, et ce blouson était dédié à une clientèle plus jeune.
Des gants en cuir et une collection de badges de motards
J’ai toujours pensé que le modèle Bronx, avec sa ceinture et sa boucle centrale, était la version américaine du manteau de biker. Je pensais que les blousons british avaient les boucles sur les côtés.
Non, c’est très british. Je pense qu’on a mis la martingale au Bronx pour qu’il ressemble à un manteau US, comme celui que portait Marlon Brando dans L’Équipée sauvage. Les bikers britanniques de l’époque adoptaient une position penchée en avant avec un guidon bas, et pour ne pas rayer le réservoir quand ils se penchaient au-dessus, Lewis a ajouté une boucle en cuir. Les Ricains, sur leur Harley-Davidson, pilotaient en position plus droite. De plus, en Angleterre, on devait s’endetter sur dix ans pour se payer une moto, alors on n’avait pas trop envie de rayer la peinture. Le Bronx était dessiné pour la position de conduite américaine. Il avait aussi un pli creux dans le dos qui permettait plus de mouvement vers l’avant. Vers la fin des années 1960, cette position était de moins en moins répandue et des modèles comme le Lightning ont commencé à avoir plus de succès. Le Lightning possédait deux jeux de sangle avec boucle de façon à ne pas rayer le réservoir. C’était vraiment devenu le manteau de biker par excellence en Angleterre, alors qu’il n’existait pas aux States. Les Japonais l’appelaient le « Lon-jyan », le « blouson de Londres ».
Donc Lewis Leather a réussi à bien cibler la scène rock’n’roll, une scène assez controversée à l’époque, émeutière. Je connais un mec qui a consulté des archives partout dans le pays et rassemblé des articles sur les émeutes, ou le déchiquetage réglementaire des sièges de cinéma à chaque projection de Blackboard Jungle. Le pays vivait une véritable crise morale.
Oui, mais il faut se rappeler qu’au temps du baby-boom, beaucoup d’adolescents travaillaient, ils représentaient un marché énorme. Beaucoup de leurs aînés étaient morts à la guerre, donc dans les années 1950 et 1960, les jeunes dominaient le marché.
C’est à cette époque que le rock a explosé au Royaume-Uni : Gene Vincent s’est installé en Angleterre en 1963, et il partait en tournée avec Eddie Cochran. Ils se sapaient tous deux en cuir noir. Le film Leather Boys est sorti en 1964, bien avant que la culture mod n’apparaisse au cinéma. Leather Boys appartient à la Nouvelle vague britannique – le « kitchen sink realism » (le « réalisme de l’évier ») –, un film shooté dans des décors naturels avec des vrais rockeurs comme figurants. C’est aussi en 1964 qu’a eu lieu la spéciale rock’n’roll de Granada TV – intitulée Whole Lotta Shackin’ – avec cette séquence de génie dans le générique où la caméra suit un gang de bikers à travers les rues de Manchester, puis dans le studio, puis quand il se garent juste derrière Gene Vincent qui entame « Be-Bop-a-Lula ». Trop mortel !
Oui, évidemment il y avait déjà des rockeurs avant qu’on ne les appelle des mods et des rockeurs. Les « ton-up boys » étaient déjà apparus à la fin des années 1950. Je ne sais pas trop d’où viennent les rockeurs. Dans un magazine britannique, j’ai lu une lettre d’une américaine qui disait : « Je ne crois pas que vos Teddy boys soient de vrais durs. On a des « rocks » ici à New York, et vos gars n’osent même pas s’en approcher. » Ces « rocks » étaient les motards, c’est peut-être de là que viennent les rockers.
Le blouson Bronx, avec sa boucle en cuir permettant de ne pas rayer son réservoir
Ce look n’était pas exclusivement réservé aux bikers, il était aussi adopté dans la rue. L’image de mecs comme Gene Vincent s’est répercuté dans le temps. Si tu regardes Johnny Rotten dans le clip de « God Save the Queen », il porte un pantalon en cuir et des bottes de moto à l’anglaise.
C’étaient des bottes de chez Lewis Leathers.
Je crois que Vivienne Westwood et Malcolm McLaren avaient un stand au Wembley Rock’n’Roll Revival Show en 1972, à l’époque où les rockeurs et les Teddy boys se fringuaient chez Let it Rock. [Ouvert en 1971, Let it Rock était un magasin de fripes et d’accessoires créés par Westwood, tenu par McLaren et Patrick Casey et situé au 430 King’s Road à Chelsea. En 1974, le magasin a été renommé SEX, puis Seditionaries en 1980.] Il me semble que c’est en 1973 ou 1974 qu’ils sont passés des Teddy Boys aux rockeurs, au cuir clouté et tout ça. Malcolm a dit dans une interview avoir vu quelqu’un rentrer dans son magasin avec un pigeon clouté dans le dos de son blouson. Je suis sûr qu’il s’agissait d’une pièce représentant un aigle sur une croix de fer, un truc qu’on trouvait chez Lewis Leathers dans les années 1960 et 1970. Bref, il a vu ce manteau avec le « Too fast to live, too young to die » au dos, et a décidé de changer le nom de son magasin. C’est là qu’il a créé le crâne avec le « Too fast to live, too young to die » qui figurait au-dessus du magasin sur King’s Road.
Les Teddy Boys continuaient de venir, mais ils avaient l’air un peu désabusés. C’est ça que je trouve intéressant avec ce magasin : sa clientèle est passée des Teddy boys aux rockeurs. McLaren et Casey ont toujours ciblé les scènes underground et cultes comme la scène sexe/bondage. Et en 1976 sont arrivés les proto-punks qui mélangeaient toutes les influences : les chaussures de l’époque Let it Rock, les tee-shirts et cuirs avec le « Too fast to live, too young to die », et toutes les fringues SEX. Les punks ont tout mélangé et créé un nouveau style.
Je pense que le passage du cuir clouté au style SEX a une logique. La fabrication a évolué. Si tu voulais du cuir sur mesure, il fallait aller chez des petits fabricants dans les petites rues.
Ouais, je connaissais un fabricant dans le quartier de Battersea qui faisait les bracelets et les ceintures cloutés qu’on trouvait chez SEX et Seditionaries. Il créait aussi plein de trucs chelou pour la scène gay.
Le Lightning, le « manteau de biker par excellence »
Sur des magazines de bondage des années 1950 j’ai vu des pubs qui disaient : « Nous réalisons TOUS VOS MOTIFS en cuir et à la main. » Quand je suis arrivé à Londres en 1985, j’ai cherché un pantalon en cuir fait sur mesure. J’ai trouvé dans un magasin gay appelé Expectations sur Hoxton Square – ils avaient des peluches en cuir et vraiment tout ce que vous pouviez avoir l’idée de chercher. À l’époque, Old Street était bourrée d’artisans du cuir. Ces artisans ont été très sollicités par la culture vestimentaire underground.
L’East End a été un des bastions de l’industrie du vêtement depuis le début du 20e siècle et l’arrivée d’immigrants de Russie et d’Europe de l’Est. Beaucoup de tailleurs et concepteurs ont monté leur business à Aldgate et Brick Lane. Au détour des années 1980, ces artisans ont profité de la déferlante punk dans l’East End. Quand on a une usine, il faut savoir répondre à la demande. Beaucoup d’artisans se trouvaient dans cette zone, mais ils ont pratiquement tous disparu aujourd’hui. Nous, on fabrique toujours tout à Londres.
Les Teddy boys et les rockeurs : deux branches de la même culture underground ?
Je ne pense pas, non. Je sais qu’ils se coiffaient de la même façon, et puis il y a le show de Gene Vincent avec la séquence dont on a déjà parlé. Le producteur Jack Good avait orchestré tout ça, mais de toute façon les rockeurs se seraient manifestés. Au début, le Teddy boy était juste un style, une sorte de variation sur le thème du dandysme.
Il y avait aussi cette excentricité très britannique – les pinks & blues – couplée au style dandy d’Elvis à ses débuts.
Je pense toujours qu’il s’agissait d’un mouvement musical qui incorporait un aspect stylistique, comme tous les mouvements britanniques. Il y a eu un mouvement italianisant, après ça. Je ne me rappelle pas si la musique était incorporée, on a très peu écrit sur ce mouvement. Les mods étaient guidés par la musique, tout comme les skinheads et les suedeheads qui les ont suivis. Ils écoutaient du rocksteady et du reggae, et le style était très important pour eux. Le punk, c’était pareil, encore de la musique associée à un style vestimentaire. Mais j’ai toujours pensé que pour les rockeurs, au contraire, c’était d’abord les motos, ensuite la musique – ils écoutaient tout ce qui figurait dans les charts. Ils se préoccupaient plus de leurs motos que de la musique.