Avec les apprentis apiculteurs de la Banane

Installées en bas des bâtiments, des abeilles butinent et produisent avec l’aide des jeunes du quartier un des meilleurs miels de Paris.
10 août 2020, 7:06am

Gilet à capuche UMBRO, lunettes sur le nez, cheveux brun en bataille, Jihed, 16 piges, taillé comme un intérieur du CSP Limoges, attend patiemment devant le local de la 20e Chaise, le centre social de la rue des Amandiers à Paris. À ses pieds, un bac avec des combinaisons blanches qu’on dirait sorties d’un programme de la NASA. Enthousiaste, il explique : « Ça, c’est pour se protéger quand on va aller marquer les reines ».

Les reines sont installées un peu plus loin rue des Plâtrières, dans quatre ruches situées en bas des bâtiments, sur une terrasse avec gazon. Elles sont à la base du projet mené depuis 2018 par deux animateurs, Corinne et Julien. Leur objectif ? Faire découvrir l’apiculture à des jeunes du quartier et les former à la production de miel. Aujourd’hui, devant à la croissance du rucher et l’implication de l’équipe, ils iraient même un peu plus loin.

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Jihed mène le cortège au cœur de la Banane, ce coin du XXe arrondissement raconté par Jo le Pheno ou Moha la Squale. « Les Amandiers, c’est un quartier avec une identité très forte. Une fois que tu es dedans, tu connais tout le monde », raconte Julien. Devant les ruches, on retrouve le reste de la bande : Montacer, bonnet noir vissé jusqu’aux sourcils, El-Fayd, ensemble NIKE rouge pétaradant, Ibrahim, moulin à vannes et Mahmadou qui, même à 15 heures, connaît des « petits problèmes de réveil ».

À l’approche des ruches, tout le monde enfile son matos. « Les seuls apiculteurs de la capitale avec des Airpods », rigole Corinne qui revient sur la genèse de l’aventure ; un appel à projets et la perspective de proposer aux jeunes une activité qui sort de l’ordinaire. « C’est vrai qu’on a aussi choisi les abeilles parce que ça changeait du ciné et du sport », abonde Montacer rejoint par El-Fayd : « On voulait vraiment apprendre quelque chose et tout le monde aime le miel. »

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Julien, qui se décrit comme un « parisien rural », profite de son expérience avec les ruches de ses parents dans le Morvan pour convaincre les derniers récalcitrants. « Au début, personne n’était vraiment serein. On demandait : ‘T’es gourmand ? Bah viens fabriquer le miel du quartier’. On a fini par dépasser les peurs et les jeunes sont conquis. » Corinne renchérit : « On avait aussi un peu fait mousser le côté ‘dangereux’ pour les attirer. Entre la première fois où on a vu les abeilles et maintenant, c’est le jour et la nuit. »

On pourrait penser que le projet d’apiculture urbaine allait être vivement encouragé – histoire de lutter contre les menaces qui pèsent sur la biodiversité, de participer au repeuplement des abeilles ou au moins d’endiguer la surmortalité récente des populations de butineuses). Que nenni. La bande galère, multiplie les rencontres avec des apiculteurs qui tous, tournent le dos, pas spécialement chauds pour bosser avec des ados. L’argument ? Il faut être calme autour des ruches.

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La solution se trouve à Bobigny, au milieu des abeilles de l’association Espero, qui forme au métier du miel des réfugiés, migrants, demandeurs d’asile ou chômeurs. C’est là qu’Ibrahim Karout dispense son savoir. Le septuagénaire syrien, ancien ingénieur électricien, a quitté son pays en guerre et ses ruches traditionnelles en argile pour la France. Le feeling passe avec les jeunes, unanimes : « Ibrahim, il a une espèce d’aura, on a connecté direct. » C’est le déclic.

Sans autorisation pour installer ses trois premières ruches dans le XXe, la petite troupe commence en Seine-Saint-Denis. Les premiers ateliers consistent à peindre les structures et à apprendre à se comporter en présence de l’essaim. Suit la confection du sirop pour donner un petit coup de « boost » aux abeilles. « On est resté un an et demi à Bobigny et on a fait une saison à presque 80 kg là-bas », raconte El-Fayd, sourire jusqu’aux oreilles. « C’était quelque chose de fort, ajoute Julien. On est sorti avec 300 pots. C’était énorme. Même Ibrahim était surpris. En plus le miel était délicieux. »

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Le déménagement des ruches vers les hauteurs de Ménilmontant a eu lieu l’année dernière et de nuit, pendant que les abeilles dorment. « On a attendu qu’elles rentrent vers 21 heures, on a tout fermé, on a tout chargé et on s’est déplacé, poursuit Julien. Direction la Banane, au-dessus d’un city et d’un jardin partagé. « Ça a été une vraie gageure de retourner dans le XXe, souffle Corinne. Que ça soit la Mairie, les bailleurs sociaux ou les gardiens d’immeubles qui subissaient la pression des habitants, personne ne voulait des abeilles. L’apiculture en ville n’a pas super bonne presse. »

Finalement, ça sera rue des Plâtrières. Quelques pots pour amadouer les locaux qui goûtent, apprécient ce miel doux et sucré, puis se rendent rapidement compte qu’il n’y a aucun risque à avoir un rucher en bas de chez soi.

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Plus qu’un atelier ludique, marquer la reine au sein d’une ruche est un moyen pour l’apiculteur de surveiller la bonne santé de l’essaim. Les cinq jeunes écoutent attentivement Ibrahim et scrutent les cadres sortis avec infinie précaution à la recherche de la butineuse couronnée. Tout le monde est calme alors que la présence d’abeilles peut rappeler au profane une scène assez douloureuse de The Wicker Man.

Quand on demande aux jeunes ce qu’ils apprécient dans cette activité, les réponses fusent. Il y a ceux qui ont apprécié de pouvoir défendre les ruches face aux attaques de frelons asiatiques, et racontent, photos à l’appui, la destruction de deux nids dans le quartier. « Le frelon est clairement au sommet de la chaîne alimentaire, soupire Julien. Contrairement à tous les autres insectes, il maîtrise le vol stationnaire et attend à l’entrée des ruches pour boulotter tout ce qui en sort. »

D’autres préfèrent le moment des récoltes (en mai, en juin et en septembre, à la fin des beaux jours) la confection du miel et surtout sa vente, qui nécessite un peu de bagou même si le produit est « exceptionnel ». Tout le groupe est sollicité pour dessiner le logo, l’affiche et définir le prix. Les pots s’écoulent lors de vide-greniers organisés par la 20e Chaise, trois ou quatre fois par an ou grâce au bouche-à-oreille.

Aujourd’hui, Corinne et Julien ont bon espoir de pérenniser le miel de la Banane et de progressivement passer la main à Jihed, Ibrahim, Montacer, El-Fayd et Mahmadou, apiculteurs en herbe qui sont déjà presque autonomes. L’argent des premières ventes a été réinvesti dans l’entretien des ruches mais une partie doit aussi servir à financer un autre projet : un voyage au Sénégal de toute la bande pour partir à la rencontre d’un apiculteur aux méthodes de travail un peu particulière.

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