Luis, l’apiculteur du désert d’Atacama

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Luis, l’apiculteur du désert d’Atacama

Le désert d’Atacama est, comme tout bon désert qui se respecte, un endroit globalement très inhospitalier. Mais ici, pour survivre, les hommes et les abeilles avancent main dans la main.

La région la plus sèche du monde se trouve au Chili. Le désert d'Atacama est, comme tout bon désert qui se respecte, un endroit globalement très inhospitalier. Mais parfois, dans certains petits oasis, animaux et végétaux arrivent à se développer et avec eux, quelques humains également. Dans cet environnement hostile, les hommes et les abeilles avancent main dans la main : les abeilles facilitent la pollinisation des plantes et leur miel vient agréablement complémenter le régime de ces Chiliens de l'extrême.

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Luis Escalante vit dans l'un de ces îlots de verdure perdus dans le désert. Autour de lui vole tout un essaim d'abeilles. Il ouvre l'une des ruches pour en sortir un panneau dégoulinant d'une substance dorée. Il ouvre la bouche, aucunement gêné par la présence de toutes ses abeilles, pour m'expliquer : « C'est presque bon. Je reviendrais dans quelques jours pour récolter le miel. »

Luis a 59 ans. Il possède la société Checkar Honey, basée dans la petite ville de San Pedro de Atacama. San Pedro a été fondée il y a au moins 1 500 ans. Elle s'est implantée près d'une rivière qui coule encore au nord de la ville. Grâce à cette source d'irrigation, la ville est entourée par une ceinture de verdure. Si autrefois San Pedro était un lieu de résidence important pour les populations locales, aujourd'hui il s'agit plutôt d'un point sur une carte, d'un passage sur l'itinéraire des touristes et des guides fans des concrétions géologiques que l'on observe dans le désert. À San Pedro, on trouve donc surtout des hôtels, des restaurants et des agences de voyages.

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Luis Escalante, 59 ans, apiculteur depuis une vingtaine d'années. Toutes les photos sont d'Ada Kulesza.

La flore de l'oasis comprend trois fleurs en particulier dont les abeilles raffolent. La première est la fleur jaune des chañares, des arbres fruitiers endémiques à la région. et dont les bourgeons fleurissent à la fin de l'hiver. La première récolte de miel a donc lieu en septembre et provient exclusivement de fleurs de chañar. Ce miel est plus clair, plus sucré et plus transparent que celui des autres récoltes. Plus tard dans l'année, ce sont les fleurs des algarrobos et celles d'alfalfa (la luzerne) qui nourriront les abeilles. Les autres récoltes donnent un miel plus sombre et plus dense.

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Pour faciliter la vie de ses abeilles, Luis a placé ses ruches dans un verger plein de chañares et d'algarrobos. Les pieds des ruches sont recouverts d'une substance huileuse pour piéger les fourmis qui voudraient venir les embêter. Dans le désert, les fourmis constituent le principal prédateur des abeilles « mais un oiseau pourrait passer et en manger une ou deux », reconnaît Luis.

Malgré tout, la vie n'est pas tous les jours facile pour une abeille du désert. Les apiculteurs de San Pedro ont d'abord tenté d'acclimater l'abeille italienne, l'espèce la plus commune d'abeille mellifère, à leur désert. Sans succès. « Le climat ne leur convenait pas. Il fait très chaud le jour et très froid la nuit. Il y a beaucoup de soleil et beaucoup de vent », explique Luis.

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Luis et ses ruches dans un petit verger du désert d'Atacama.

Maintenant, toutes les abeilles des apiculteurs d'Atacama sont des abeilles carnioliennes, une espèce originaire de Slovénie. L'abeille carniolienne est plus robuste que sa cousine l'abeille jaune. En plein milieu de la journée et sans fumée pour les calmer, elles restent très calmes malgré l'incursion de Luis dans leur espace. Il porte un masque, une tunique et des gants, mais si les abeilles voulaient le piquer, elles n'auraient aucun mal à passer au travers du tissu de son pantalon.

Les conditions de vie difficiles du désert sont finalement un atout pour la survie des abeilles. Le désert au Nord, la Cordillère des Andes à l'Est et l'océan Pacifique à l'Ouest ont réussi à bloquer pas mal d'espèces possiblement envahissantes. Du coup, les abeilles d'Atacama n'ont pas à se défendre contre les parasites ou d'autres prédateurs qui infestent souvent les ruches des abeilles tueuses, celles qui pullulent dans le reste de l'Amérique du Sud.

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Les alvéoles du panneau de la ruche sont pleines de miel et donc prêtes pour la récolte.

Pour empêcher les invasions d'acariens, les apiculteurs ne font pas venir de reines d'autres colonies quand ils veulent commencer une nouvelle ruche. Pour l'instant, cette précaution est un succès, aucun acarien n'est venu menacer les abeilles. Mais une ruche peut malgré tout s'éteindre. « La reine peut mourir ou bien une autre ruche peut attaquer ».

Pour établir de nouvelles ruches, les apiculteurs d'Atacama n'importent pas des reines mais laissent les abeilles vivre leur vie. Quand une ruche est assez développée, les abeilles sentent qu'il est temps d'y installer une nouvelle reine. Les ouvrières sélectionnent alors quelques larves qu'elles vont nourrir avec de la gelée royale plutôt qu'avec du pollen, du nectar ou du miel comme les autres larves lambda. Grâce à cette gelée royale, les larves développent les organes sexuels nécessaires pour devenir des reines pondeuses d'abeilles ouvrières qui produiront du miel dans une nouvelle ruche. Parfait pour nourrir un peu plus d'humains mangeurs de miel.

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Le miel le plus clair est issu du butinage des fleurs du chañar tandis que les miels plus foncés sont issus de plusieurs fleurs.

Pour récolter le miel, Luis prélève les planches une à une et les apporte dans une petite cabane où il racle la cire qui sera utilisée pour fabriquer des bougies et d'autres objets artisanaux. Ensuite, il place les plaques sur une centrifugeuse pendant une demi-heure. La force centrifuge fait sortir tout le miel des alvéoles. Ce miel glisse ensuite dans des bouteilles et des petits pots prêts à être vendus. Luis pourrait vendre tout son miel à San Pedro mais il va parfois jusque des villes comme Calama ou Santiago pour vendre ses pots.

Mais cette année a été particulièrement aride, ce qui a posé problème à son exploitation. L'une des ramifications de la rivière qui coule normalement dans le verger de Luis est complètement asséchée. « Il n'y a plus d'eau, il ne reste que du sel ».

À cause de ça, les fleurs étaient moins nombreuses sur les arbres. En plus, les abeilles auraient dû passer tout leur temps à trouver de l'eau si Luis ne leur avait pas donné des bassines d'eau. « Si je ne leur fournis pas de l'eau, elles ne vont pas bosser. Elles vont voler loin pour chercher de l'eau, ça va les épuiser et elles vont mourir avant de rentrer à la ruche ».

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Les abeilles carnioliennes sont connues pour leur docilité et leur résistance.

Du coup, la récolte n'a pas été très importante. Lors d'une année normale, Luis peut faire une récolte par mois entre septembre et avril. Il en obtient un total de vingt à trente kilos de miel. Cette année, il n'y arrivera pas. Pour l'instant, il n'a réussi à faire que deux récoltes. Luis hausse les épaules : « Si elles sont moins productives, c'est à cause du changement climatique. Le temps est très sec cette année. » Et si c'est un habitant du désert qui estime que le temps est sec, c'est qu'il doit vraiment l'être.