Toutes les photos sont de Christopher Bethell. Cet article a été initialement publié sur Broadly

Entretien avec une ancienne esclave sexuelle de l’État islamique

Nadia Murad raconte l'assaut de son village par les forces de l'EI, et les mois d'horreur qui ont suivi.

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févr. 23 2016, 6:00am

Toutes les photos sont de Christopher Bethell. Cet article a été initialement publié sur Broadly

Nadia Murad avait seulement 19 ans quand son village situé dans le nord de l'Irak a été pris d'assaut par les forces de l'État islamique. « Ils sont arrivés à Sinjar le 3 août 2014, et l'emir [leader] de l'EI nous a dit qu'il nous laisserait en vie si nous acceptions de nous convertir. Mais personne n'a voulu le faire », m'a-t-elle confié.

« Le 15 août, vers 11 heures, ils ont demandé aux gens de mon quartier de se réunir dans une école, qui était divisée en deux étages. Ils ont emmené les femmes, les filles et les enfants au premier étage, tandis que les hommes restaient au rez-de-chaussée. J'ai essayé d'emmener mes neveux, mais ils leur ont demandé de lever les bras – s'ils avaient des poils [sous les aisselles], ils devaient rester en bas. »

Par la fenêtre, Murad, sa mère, ses sœurs – et des centaines de femmes et d'enfants venant du village yézidi de Kocho – ont vu l'État islamique massacrer les hommes et les garçons qu'ils avaient réunis. « Nous pouvions voir tout ce qu'il se passait dehors – ils tiraient sur les hommes et en décapitaient certains. Ils en ont rassemblé d'autres dans des bus. Mes six frères ont été tués ce jour-là. »

En discutant avec Murad, j'ai très vite réalisé que j'étais en train d'enregistrer une personne ayant témoigné de crimes de guerre sordides. De nombreux traducteurs se laissent submerger par l'émotion et éprouvent de la difficulté à mener leur mission à bien. Ceux qui maîtrisent le kurmandji, le dialecte kurde de Murad, viennent généralement de la même communauté yézidie persécutée par l'État islamique.

Le 3 août 2014, les troupes kurdes ont quitté Sinjar, et – pour reprendre les termes de la princesse yézidie Oroub Bayazid Ismail – ont laissé les Yézidis « face à leur destin ». Au cours de ces deux dernières années, environ 6 000 personnes ont été réduites en esclavage, des milliers d'hommes ont été exécutés, et un nombre terrifiant de viols et de trafics d'êtres humains ont eu lieu. En mars 2015, un rapport des Nations unies déclarait que ces actes pourraient constituer un « génocide » contre les Yézidis.

Murad faisait partie des milliers de femmes capturées pour faire office d'esclaves sexuelles aux combattants djihadistes. Aujourd'hui, elle vit en Allemagne et a récemment pris la parole au Conseil de sécurité des Nations unies pour évoquer les tortures et les abus dont elle a été victime. Elle vise toujours à éveiller les consciences sur les souffrances que traverse la communauté yézidie. En janvier dernier, elle a été ajoutée à la liste des lauréats pressentis pour le Prix Nobel de la paix.

Avant que l'EI n'envahisse Kocho, Murad vivait dans une grande maison de son village avec sa mère et ses 12 frères et sœurs. Son père est décédé en 2003. « Quand j'étais petite, nous étions très pauvres. Mais quand mes frères ont commencé à travailler, notre vie s'est considérablement améliorée. Nous avions un grand jardin derrière notre maison – la moitié était pour nous, l'autre était réservée à nos animaux », s'est-elle souvenue.

Murad a raté une année de cours entre le collège et le lycée, car sa mère ne voulait pas qu'elle se rende toute seule dans la ville voisine où se trouvait l'école la plus proche. Quand un collège a ouvert ses portes à Kocho, elle y a étudié jusqu'à ses 17 ans et a passé l'équivalent de la troisième. « L'histoire était ma matière préférée – j'étais très douée pour apprendre mes cours par cœur. Mais maintenant, ma mémoire n'est plus aussi bonne, j'ai tendance à mélanger des trucs dans ma tête. »



Nadia Murad dans le village de Kocho, avant l'invasion de l'EI. Photo publiée avec son aimable autorisation

Le dernier souvenir qu'elle a de sa mère se déroule dans son ancienne école. « Nous n'avons plus jamais entendu parler d'elle, ni même des 80 autres femmes qui ont été enlevées avec elle, après que les forces de l'EI ont tué tous les hommes. » Le fond d'écran de son téléphone – dont elle ne semble jamais se défaire – est une photo de sa mère, vêtue pour une célébration yézidie.

« Quand Sinjar a été libéré, ils ont trouvé une fosse commune avec 80 femmes dedans. Mais cette fosse n'a pas encore fait l'objet d'une enquête, et je ne suis pas sûre qu'elle y soit. » Jusqu'ici, les enquêteurs de Yazda – un groupe composé de membres de la diaspora yézidi et de personnes qui les soutiennent – ont étudié 19 fosses communes (sur les 35 qui se trouvent à Sinjar). Ils estiment que 1 500 des 6 000 dépouilles trouvées ont été identifiées, ou sont désormais correctement préservées.

La première fois que j'ai rencontré Murad, c'était en juillet dernier, quatre mois après qu'elle se soit échappée des mains de ses ravisseurs à Mossoul. Elle s'est rendue au Royaume-Uni avec deux anciennes prisonnières de l'EI et l'ancienne députée irakienne Ameena Hasan Saeed, qui l'a aidée à fuir. Murad a décrit en détail comment elle s'est fait attaquer, violer et vendre dans les rangs des troupes de l'EI, avant de vivre trois mois de captivité durant lesquels 13 différents propriétaires l'ont maintenue enfermée.

À l'époque, elle m'avait montré des cicatrices provenant de brûlures de cigarette – elles lui avaient été infligées par des combattants qui travaillaient pour son premier propriétaire, un commandant nommé Salman. « J'étais au deuxième étage, et j'ai trouvé une petite fenêtre par laquelle j'ai sauté. Un des gardes de Salman m'a trouvée et ramenée. J'aurais pu mourir de cette chute, et après ça, je crois que j'aurais vraiment préféré cette option. »

Murad a finalement réussi à s'échapper quand son dernier propriétaire, un chauffeur de bus de l'EI, est parti lui acheter une abaya pour qu'elle puisse sortir de Mossoul. Elle a couru et frappé à toutes les portes qui se trouvaient sur son chemin, jusqu'à ce qu'une famille accepte de l'abriter. Elle est restée chez eux pendant deux semaines, avant de passer les postes de frontière grâce aux papiers de leur fille. Elle a ensuite été transportée en ferry et a retrouvé son frère à Tel Afar, dans le nord-ouest de l'Irak.

Après sa fuite, elle a vécu dans l'un des nombreux camps de réfugiés bondés de Dahuk, dans la région autonome du Kurdistan. Dans le cadre d'un projet de quotas mené par le gouvernement fédéral du Bade-Wurtemberg, elle a obtenu un visa pour résider en Allemagne en septembre 2015. Aujourd'hui, elle vit avec une de ses sœurs dans un logement confortable – dont l'emplacement exact est tenu secret – près de Stuttgart. Le programme dont elle a bénéficié inclut un suivi psychologique pour les anciens prisonniers, mais Murad a décidé d'y mettre un terme après deux sessions.

« Parler toute seule dans une pièce ne m'aidera pas – ni moi, ni ma famille », a-t-elle expliqué. « Mon autre sœur et mes trois frères qui ont survécu vivent toujours dans un camp. Les conditions sont terribles : la nourriture est souvent moisie, il n'y a pas d'eau ni d'électricité. Quatre des femmes de mes frères sont toujours entre les mains de l'EI, tout comme leurs enfants. Ce n'est pas en discutant avec quelqu'un que j'améliorerais leur situation. »

En voyageant avec Murad Ismael, cofondateur et directeur de Yazda, elle a passé ces trois derniers mois à écumer le Moyen-Orient, les États-Unis et l'Europe pour raconter son histoire à des dirigeants politiques et obtenir leur soutien. De cette manière, elle est devenue la porte-parole du génocide yézidi, et la figure de proue d'un mouvement qui vise à libérer les 3 500 femmes et enfants qui sont toujours esclaves pour l'EI.

La semaine dernière, je l'ai accompagnée alors qu'elle racontait son histoire à un groupe de députés aussi tristes que stupéfaits, à Westminster. « J'ai décidé d'en parler publiquement parce que je veux que les gens sachent ce qui m'est arrivé, et ce qui continue d'arriver à ces femmes », m'a-t-elle raconté peu après. « Ces horreurs me sont arrivées, et tout le monde éprouve de la sympathie pour moi. Mais personne n'a été sauvé et on ne fait aucun progrès. »

« Elle est devenue très célèbre, et les gens la soutiennent partout dans le monde » a déclaré Maher Nawaf, un militant Yazda basé au Royaume-Uni. « Elle a vécu de nombreuses épreuves que les Yézidis subissent encore aujourd'hui. Je ne sais pas comment elle fait pour être aussi forte, mais nous sommes tous très fiers d'elle. »

Murad est devenu une sorte d'héroïne locale – des fanarts d'elle fleurissent un peu partout sur la toile, et des graffitis à son effigie figurent un peu partout en Irak. Des centaines de milliers de personnes ont regardé des vidéos de son discours au Conseil de sécurité des Nations unies. Au sein de la communauté yézidie, les gens savent qu'elle a subi plusieurs traumatismes auxquels cette minorité religieuse fait désormais face.


Des fanarts de Murad tirés de sa page Facebook. Images : Kamal Alharaqi et Al Amin, publié avec l'aimable autorisation de Nadia Murad

« Son neveu est âgé de huit ans, a poursuivi Nawaf. Les gens de l'EI lui ont lavé le cerveau dans un de ces camps où ils lavent le cerveau des enfants. Ils ont dit qu'il tuerait son père. Cette femme a vécu tout ce qui est arrivé à la communauté yézidie – sa mère et ses frères ont été tués, sa belle-sœur est toujours en captivité, et les jeunes garçons de sa famille ont été enlevés par l'EI qui essaie de les transformer en tueurs. »

Bien que des militants yézidis fournissent des informations détaillées sur l'endroit de captivité de nombreux otages – lesquels parviennent parfois à donner des nouvelles via leur téléphone portable –, il n'y a eu aucune tentative de sauvetage, que ce soit de la part des forces internationales ou des troupes irakiennes et Peshmerga.

Face à cette impasse, des militants ont construit leur propre réseau clandestin en travaillant avec des chauffeurs de taxi infiltrés, qui prennent énormément de risques pour faire sortir des femmes et des enfants du territoire détenu par l'EI. Leurs services sont, sans surprise, plutôt onéreux. S'il y a peu de chance que le neveu de Murad se fasse secourir, elle insiste sur le fait que de nombreuses personnes de sa communauté pourraient être libérées.


Il arrive que des soldats de l'EI envoient des photos des personnes captives à leur famille afin de prouver qu'elles sont en vie – c'est ce qui continue de motiver Murad. « Hier, on m'a montré la photo d'une fille de 13 ans », a-t-elle expliqué aux députés du parlement. « Ils l'avaient vêtue de manière très sexuelle. »

Peu après, nous avons mangé un kebab dans le centre de Londres. « J'y vais petit à petit », m'a-t-elle confié durant le déjeuner, en faisant défiler des photos de ses proches emprisonnés sur son téléphone. À l'aide de l'équipe de Yazda, elle m'explique qu'elle aime écrire des discours, mais qu'elle lutte toujours pour mettre des mots sur l'horreur qu'elle a vécu. Nous nous sommes toutes les deux mises à rire en regardant les nombreuses peintures qui lui étaient dédiées.

« Je me sens très vieille aujourd'hui. J'ai 21 ans, et je sais que c'est jeune. Mais j'ai l'impression que chaque parcelle de mon être a changé entre leurs mains – chaque mèche de cheveux, chaque partie de mon corps a vieilli. Ce qu'ils m'ont fait m'a fatiguée, et je suis une personne complètement différente aujourd'hui. Je n'imaginais pas que ces choses puissent arriver, et j'ai vraiment du mal à le décrire de manière à ce que les autres puissent me comprendre. »

Pour le Prix Nobel de la paix, elle est en compétition avec le Pape François, l'équipe féminine afghane de cyclisme et l'économiste américain Herman Daly. Elle ne s'imagine pas vraiment gagner, mais elle est ravie d'avoir été nommée et esquisse un sourire timide lorsque je la félicite.

« Il y a beaucoup de personnes qui me soutiennent. Et je sais que beaucoup de gens aimeraient être en lice pour un Prix Nobel. Bien entendu, ça m'aiderait peut-être à faire libérer des personnes encore emprisonnées. Mais même si je venais à gagner le prix Nobel, je l'accepterais avec le cœur brisé. »

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