
Esquiver des cailleras fondamentalistes, assister impuissant au meurtre d’une femme innocente en pleine rue, subir l’explosion d’une voiture piégée qui fait voler en éclats toutes les vitres de ta chambre…Bref, un jour comme un autre dans la vie d’un étudiant à Bagdad.
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En juin dernier, quelques jours après la fin de mes exams de deuxième année à l’école de pharmacie de Bagdad, je suis parti pour la Jordanie où je suis resté plus de trois mois avec ma famille. Nous avons dû rentrer en Irak parce que ça devenait de plus en plus compliqué pour des Irakiens de rester en Jordanie pendant une longue période. Je suis retourné à Bagdad le 10 octobre 2006, par la route. Ce voyage a été une des plus horribles expériences que j’ai jamais vécues. On était tout le temps à l’affût des fausses patrouilles et des gangsters. On a mis presque 15 heures pour atteindre Bagdad. Normalement j’avais l’habitude de prendre cette route au moins deux fois par an. Avant, on mettait à peine 8 heures depuis Amman.
Il y avait des centaines d’hommes en armes aux portes de Bagdad. Une fois qu’ils ont contrôlé notre voiture et qu’ils nous ont laissé passer, j’ai vu les rues. Ma ville avait complètement changé. Elle n’avait plus rien à voir avec le Bagdad que j’avais quitté il y a quelques mois de ça. Les rues étaient remplies de soldats américains et irakiens et de patrouilles de police, de checkpoints, et de blocs de béton. De nombreux bâtiments étaient recouverts de poussière et à moitié détruits, les rues désolées, des piles de détritus encombraient les voies, et les feux étaient éclatés. On aurait dit que l’apocalypse avait eu lieu.
Je suis allé voir mes potes juste après être rentré à la maison. Ils m’ont raconté les cadavres abandonnés dans la rue à cause des violences religieuses, et comment des quartiers qui étaient mixtes étaient en train de devenir exclusivement sunnites ou chiites. On forçait certains habitants à quitter leur maison parce qu’ils n’appartenaient pas à la confession dominante de leur quartier.
Ce que j’ai entendu m’a complètement traumatisé et pendant deux semaines, je n’ai pas osé sortir de chez moi. Mais au fil des jours, je me suis habitué à la situation, et je me suis habitué à entendre presque tous les jours qu’un de nos parents, de nos amis, de nos voisins ou de nos proches, avait été tué à cause des voitures piégées, de tirs anonymes ou de mines artisanales.
Ça faisait à peine trois semaines que j’étais rentré quand j’ai été témoin de plusieurs incidents qui ont changé ma vie pour toujours. Le premier a eu lieu alors que je discutais avec un groupe de potes, dans la rue devant chez moi. Tout d’un coup, venu de nulle part, un homme à l’allure bizarre a surgi d’une maison à 20 mètres de nous. On aurait dit une scène de film d’horreur. Il avait un bandeau sur les yeux, du scotch sur la bouche, et les mains attachées dans le dos. Il était couvert de sang. Il a traversé la rue à l’aveugle et s’est arrêté devant un magasin. Il hurlait: «Détachez-moi! Ouvrez-moi les yeux, je vous en prie! Au secours!» Quelques personnes ont couru vers lui pour l’aider. Il n’arrêtait pas de répéter: «S’il vous plaît, ramenez-moi chez moi, ils vont me tuer» Encore et encore. Quelqu’un l’a mis dans un taxi et ils sont partis.
Un obus a explosé juste devant notre porte. On a eu de la chance qu’il ne tombe pas plus près.
La carcasse d’une voiture piègée qui a explosé dans ma rue. Le souffle a emporté les fenêtres de ma chambre.

