Monica

ILLUSTRATION: PIERRE MARQUÈS

J’ai écrit Monica à New-York, dans un hôtel assez sordide tout au fond de Brooklyn, sur Atlantic Avenue, à deux ou trois miles de l’aéroport Kennedy. Il y avait un liqueur store tout près, une télé dans la chambre et une chaîne de boxe qui est devenue un canal porno vers deux heures du matin. Enfin, je crois.

La chambre est simple; le couvre-lit est orangé; la télévision est noire; la salle de bains est spacieuse, le sommier mœlleux: d’où vient que je n’arrive pas à me défaire de l’odeur de cantine scolaire de la prison? Le bruit gigantesque des clefs, le sol de plastique vert, les haut-parleurs qui crachent les noms de ceux que l’on appelle au parloir, le frottis continu de pieds qui ne se soulèvent plus assez pour ne pas racler le sol, les rixes, les enjeux dérisoires d’une vie minuscule, une cigarette, une revue, une visite, les privations, l’ordre et la loi assenés par des matons aigris, amers, contaminés à jamais par la tristesse et la sauvagerie des bêtes qu’ils surveillent, qu’ils empêchent tant bien que mal de s’accoupler ou de s’entre-dévorer sans bien comprendre, dans leur brutalité uniforme, l’utilité de maintenir dans une vie qui leur paraît toujours trop douce un tel amas putride de chairs assassines, délinquantes et métèques.

L’alcool, Brooklyn et les amphétamines: j’irai jusqu’au bout, sans rien omettre. Je dirai comment Monica s’est donnée, puis reprise, comment c’est elle qui entra en moi, et pas l’inverse; comment son refus a claqué la porte du cachot, où le désir s’enferme.

Ce n’est pas parce que cette femme s’ouvre devant moi sur le téléviseur, entrailles rosies aussi loin que pénètrent le regard, le doigt, et qu’elle s’offre, illusoire dans son cadre de Bakélite, ses cheveux bruns et longs cachant à demi son visage, ce n’est pas à cause d’elle et de la solitude de ma chambre que j’ai repensé à Monica. C’est pour la pluie.

Au-delà du pont, ce géant qui pisse debout, droit, les jambes bien plantées, qui urine l’East River au parfum d’ordures et de gasoil, au-delà de la fébrilité des voitures écrasant les rats dans un coït sauvage, au-delà des usines désaffectées réinvesties par des artistes douteux qui doivent balayer chaque matin les capotes spongieuses abandonnées sur le pas de leur porte, au-delà je vois Monica; je vois la longue main que je serrais si violemment, je vois le fruit de désir écrasé entre ses doigts.

À peine dehors aussitôt j’ai regardé les arbres, autour tout y était vert, comment était-ce possible, pensai-je, comment était-il possible que derrière nos fenêtres nous ne voyions rien d’autre que le ciment?

Dans la forêt stérile, une sincère volonté de lumière.

La clarté tombait au travers des grillages ou montait du sol comme la mousse; comme les fougères, des mois durant, j’ai bu l’ombre qui résistait au jour, dans le soleil pendu aux barreaux, bien longtemps, et la ville m’accompagnait encore: ses fruits mûrissaient tranquillement en moi, leurs parfums étaient là, capiteux dès le matin, souples et déliquescents, leurs noyaux d’os de seiche, blancs et lisses une fois bien débarrassés de la chair rouge ou noire des gants luisants, dans la sueur acide des gymnases, dans l’odeur rancie des sacs.

Durant les années mortes de la prison, au fil des éjaculations contre les carreaux des douches, jamais je n’avais repensé à Monica avec autant d’intensité qu’à présent dans cette chambre d’hôtel. La sortie, c’est la libération de l’homme; il échange la haine et la solitude pour la nostalgie et la solitude; il se prend à revoir tout ce qu’il s’interdisait d’imaginer dans sa cellule, pour ne pas marcher vers le désespoir, la tentation du suicide qui gagne, à mi-pente, les reclus les plus endurcis, lorsque le temps se rappelle à vous cruellement par le départ, le transfert d’un compagnon qu’on s’était laissé aller à aimer, malgré tout—l’humanité ne se révèle ici (je dis encore ici, on ne sort jamais totalement) que dans l’étincelle qui vous pousse à vous ouvrir le ventre avec le tranchant d’une boîte de soda comme B. ou à vous pendre (mal, la langue battante) à un tuyau de chauffage avec vos draps comme R., sans compter toutes les tentatives d’évasion dans la mort déjouées par l’ordre et ses gardiens, bien plus nombreuses que les essais de tunnels, d’hélicoptères et autres histoires spectaculaires, tentatives qui vous valent, en plus d’un séjour à l’infirmerie, une punition assez dure, pour vous apprendre à vivre.

Monica, et il faut que je le raconte, Monica se plaça en moi comme un cube, une de ces formes de couleur criarde qui s’ajustent, dans les jeux pour enfants, à la matrice où il faut les faire passer, une étoile, par exemple, d’un matériau aussi souple que le plastique, une étoile en relief pénètre une étoile en creux, absente, en moi.

Ce n’est pas le résultat d’un hasard, c’est une plénitude rare que seule la pièce femelle, le creux, ressent (j’étais la pièce femelle, je le reconnais, j’ai dit que j’allais raconter cette histoire) et qui ne signifie rien pour l’étoile traversante; elle ne ressent rien du vide qu’elle emplit si parfaitement, à part un frôlement sur ses arrêtes. Aussi Monica n’est-elle pas responsable; elle n’est pas responsable de l’enfermement dans la lumière des gymnases, qui allonge les visages; elle n’est pas responsable de mes gants rouges, de la glace boxée pendant des heures dans la sueur, elle n’est pas responsable des rats qui me raccompagnaient en criant jusqu’au bord de la rivière, elle n’est pas responsable de la forme que j’ai prise, penché en avant la tête rentrée dans les épaules, elle ne sait rien des points, du jury, des coups, du temps, elle, Monica, dans toute sa splendide indifférence que seule l’alcool et la drogue ont pu un instant troubler, elle n’en sait rien. Le jouet permet à qui possède la clef, les justes contours, de s’y installer, de me pénétrer entièrement sans même s’en apercevoir, tout accaparé qu’on est par soi pendant le plaisir. C’est maintenant contre moi-même que je me bats dans cette chambre d’hôtel, seul, dans la solitude vibrante qui suit l’onanisme et le silence.

J’ai déjà mentionné la ville, l’alcool et la drogue et Monica, que je sens en moi, dont j’ai tiré les cheveux sur toute leur longueur, sans me préoccuper des nœuds qui pouvaient arrêter de temps en temps mes doigts, sa disparition que je ne fais qu’évoquer, et l’autre prison, en couleurs, silencieuse, qui m’attrape dès que je lève les yeux: la position des corps trop pâles, des jambes velues, le goût de simulacre que prend la réalité lorsqu’elle parvient trop vivement, longtemps après l’excitation première—qui donc laisse le film se dérouler une fois l’orgasme atteint? Si j’ai repensé à Monica ce n’est par parce que cette femelle, sexe brûlant, gorge vive, se débat sous les coups du mâle de l’écran; Monica est là depuis bien longtemps, pelotonnée, je l’ai dit, comme un cube en forme d’étoile, tout contre moi, dans la pluie vorace de Brooklyn; si elle a disparu, c’est parce que je l’ai effacée; ma main se refroidit de sa chevelure, encore humide de sueur; la sueur provenait directement de l’alcool et des amphétamines; si elle a disparu, c’est qu’elle est trop entrée en moi, qu’elle a guéri l’étoile, la forme béante dont elle était le complément.

Une main se refermant sur un sexe ou dans un gant de cuir, voilà la porte qu’on a clos sur mes pas.

La routine et la solitude détruisent l’instant. Au milieu des spectres dont ne parviennent que la violence, les corps et la bêtise, j’attends. Même si je sais, je compte, je cherche à préciser le temps qui passe, je ne le comprends plus. La prison est très bien construite, on ne voit absolument rien depuis ses fenêtres; le fer y caresse juste le béton.

Rien ne pouvait plus me ramener à Monica que l’arbre et le souvenir du métal. Des années plus loin, bercé par cette pornographie d’hôtel, le voile du temps soulevé, c’est l’amertume de sa bouche cette nuit là qui me revient d’abord, après la victoire; après le bruit, la musique, la sueur; après l’alcool du triomphe; après cette absence rebondie marquant son ventre contre le mien, ses vides, la courbure que je cherchais à remplir dans la danse, ivre, par des mouvements du bassin, déjà, des préludes, des masques, des mimes. La chaleur humide, le rythme qui l’augmentait et anticipait une libération brutale, la volonté de posséder cette longue chevelure brune, fuyante, sa peau mate, passant de l’un à l’autre dans les mêmes effusions, les mêmes transports, et moi, au bar, trempé de pluie, de sueur et de désir, les mains refermées autour d’un verre, je regardais dans la cour le mur de briques, la façon qu’avait l’orage d’y faire des dessins, d’y multiplier les ocres en les brunissant; les briques observaient sans regard les danseurs si serrés qu’ils étaient une grande chair compacte, sombre, où brillait Monica.

Je danse dans la lumière du ring. On y est aveugle. On y souffle. Je pense aux taureaux au sortir du corral, aveuglés soudain par le soleil; les projecteurs disparaissent quand je m’accroche, au corps à corps il fait plus sombre, on souffle; je devine le public, c’est une masse noire derrière les cordes; je vais perdre, j’ai peur, je vais gagner, je serre mes coudes contre mon ventre, je souffle, je ne suis pas là, je suis absent, comme le taureau je suis seul contre une masse mouvante dont j’ignore le regard, je ne vois plus rien j’ai de la sueur dans les yeux mais je cogne, je cogne mon bras à l’intérieur, entre ses gants dans la garde c’est mou, c’est l’estomac, je sens ses abdominaux se raidir ses poings contre mon épaule son souffle sur ma joue, il souffle fort très fort, je cogne, je cogne, je tape en soufflant et ça rentre, ça rentre je devine mon entraîneur qui compte, ça rentre encore et il mollit, il mollit sous mes épaules et mon poing glisse, remonte, je suis derrière la garde je remonte c’est un piston c’est un marteau, un sexe vainqueur que rien n’arrêtera que rien n’arrête pas même son menton, sa tête renvoyée d’un coup en arrière dans les cordes rien ne m’arrête plus rien l’arbitre sa main sur mon bras et mon poing haut, si haut qu’il touche le ciel, les projecteurs et les hurlements de la foule.

Je ne me souviens plus très bien, avant la pluie, de ce que nous nous étions dit; je me rappelle précisément le fauteuil, la table, le sous-sol où nous enchaînions les verres pour célébrer la victoire, les mots, nous nous découvrions, ou plutôt je découvrais le pouvoir qu’elle avait sur moi, et je me laissais faire; je laissais agir doucement l’alcool et le désir, je les laissais venir, monter dans la chaleur et l’orage qui approchait, et ses paroles me donnaient envie de me précipiter contre elle, de l’envahir de mes bras, étrangement j’avais plus envie qu’elle me possède que de la posséder moi-même, j’aurais pu me refuser à elle, je ne le fis pas; elle était la pièce mâle, dans le jeu des formes. Elle tournait autour de moi, je contemplais son sourire, ses longs cheveux noirs, son teint hâlé, son ventre, son nombril au bas de sa chemise courte, ses fesses à la courbe parfaite dans son pantalon moulant, cherchant à deviner l’abîme qu’elles renfermaient, chaud et odorant; son haleine sentait le rhum et le tabac, elle m’embrassa distraitement, comme si cela n’avait pas d’importance, et j’étais moi-même tellement ivre, tellement ailleurs, que ce baiser pourtant anodin acheva de me précipiter vers elle, dans ses cheveux, et lorsqu’elle proposa d’aller danser, alors que les premières gouttes commençaient à tomber, je sortis derrière elle. Elle titubait un peu, je la pris par l’épaule; la tête qu’elle laissa couler contre mon cou sentait le shampooing et l’orage, et sur mon visage endolori, gonflé, la pluie était comme l’éponge du soigneur.

Le téléviseur multiplie les coups dans les caresses; les corps nus s’y affairent, fouissent, s’entremêlent; l’amertume qui suit l’excitation me renvoie à l’amer de la bouche de Monica, après la cocaïne dont elle passait les miettes restantes sur ses gencives, pour profiter jusqu’au bout de l’astringence, de la puissance qui lui donnait la force de durer, d’allonger le plaisir et l’énergie de la danse—et moi-même, tout aussi ensorcelé, déjà entrouvert par le désir, la poudre un rien jaunie, écailleuse, brillante, acheva de me jeter dans le rythme et de m’ouvrir grand, si grand, pour recevoir Monica qui ne venait pas, passait de l’un à l’autre, disparaissait de mes bras pour se mêler à la foule, se frotter à un autre danseur, se donner au monde entier, à la musique—et la sueur, soudain acide, qui coulait de mon front me brûlait comme me brûlait le bas-ventre, l’érection gigantesque, douloureuse et j’allais dans la cour noyée de pluie, déserte, me laisser tremper par les rivières verticales qui dégouttaient des murs de brique, en regrettant de ne plus avoir de gants pour les détruire de mes mains.

La pluie, froide à présent, frappe la fenêtre de l’hôtel. J’ai éteint la télévision, en pensant une fois de plus à ce que je ferais, moi, si je devais me retrouver, après la prison, après l’absence, à partager du désir avec une femme, sans doute n’aurais-je ni l’assurance, ni la perversion des acteurs; j’ai repensé au contact de la bouche de Monica, au goût que la cocaïne y avait laissé, à ses seins caressés à travers sa chemise, au ventre brun qu’elle frottait contre le mien, au bruit de la pluie, maintenant violente, contre les vitres de la cour et à la danse, qui envahissait tout en donnant un rythme à la solitude, un cadre à mes caresses, une image à mon envie d’elle, que Monica amplifiait en la frustrant, en refusant de se donner complètement, malgré ses mouvements, ses baisers, ses simulacres, quelque chose m’échappait, elle n’était pas vraiment là, et mon cerveau aiguisé par la drogue et l’alcool ne sentait plus que cela, cette barrière, ce refus dans le don, ce non de l’esprit dans l’acceptation de la chair, comment expliquer, la frustration était à la hauteur du désir, et je sais que personne ne pouvait me donner ce que je cherchais alors, car Monica s’inscrivait en moi comme une pièce manquante, elle comblait le vide, s’insérait exactement dans la forme absente qui marquait mon être, sans le savoir, elle ne voyait rien, et cette soudaine décharge de tristesse au lieu du plaisir, cette éjaculation de douleur magnifiée, décuplée par les stupéfiants, elle s’est transmise à mes bras, à mes mains, à mes doigts jusqu’à mes ongles, comme on détruit, on éloigne ce qui vous fait souffrir, j’ai serré le corps de Monica comme un rocher, un mur qu’on veut démolir, pour qu’elle me parvienne, pour que je parvienne à elle et que je la rejoigne, comme je veux rejoindre ceux que je cogne, sur le ring, sortir de l’enfermement, de Brooklyn, du vide, des murs, des briques, des attouchements sans contact, des peaux, des sexes sans âme, je l’ai serrée pour qu’elle se révèle, sorte de sa prison de chair, jaillisse, pour qu’elle accepte d’être ce qu’elle était pour moi, brûlante comme le rhum, électrique comme la amphétamines, qu’elle se donne, et alors qu’elle criait non, non, non à mes mains convulsives, je l’ai tirée par les cheveux, je l’ai frappée, loin du vacarme des danseurs, dans l’obscurité, dans l’ombre de la cour, je l’ai envahie de mes bras, dans la musique qui battait à mes tempes comme Monica battait contre le mur de briques, le carmin sur l’ocre brun, et une fois l’orage apaisé, la pluie calmée, dehors, mes phalanges poisseuses, j’ai boxé comme jamais, dans le vide, dansé dans le vide, je frappais le mur et Monica absente, je frappais la vie, toute la ville, et de mon poing droit coulait un jus ferreux, érotique et puant, comme la rivière.

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