Couverture : Rebecka Tollens / "my aokigahara of love I", 2015 mine de plomb sur papier - 50 x 50 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

La Science des rêves (cauchemardesques)

La dessinatrice Rebecka Tollens expose à Paris ses dessins aussi flippants que touchants, remplis de petites filles à moitié nues.

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janv. 30 2017, 5:15am

Couverture : Rebecka Tollens / "my aokigahara of love I", 2015 mine de plomb sur papier - 50 x 50 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

Pour ouvrir ce papier, j'ai failli vous balancer une citation bien sentie de L'Interprétation des rêves de Freud – avant de me rétracter, effrayé par la pédanterie de l'entreprise. En lieu et place d'un incipit à la Sciences Po, je vais plutôt vous avouer que je ne connaissais pas le travail de Rebecka Tollens avant de recevoir un mail promotionnel il y a de ça trois semaines – comme quoi, il faut toujours lire ses mails promotionnels. 

Née à Stockholm en 1990, cette dessinatrice est l'une des trois artistes à diffuser son œuvre dans le cadre de l'exposition DAYDREAM / DARKNESS / DISGRACE, qui se tenait du 31 janvier au 25 février 2017 à la galerie parisienne Arts Factory. Aux côtés de Marie Pierre Brunel et de Wataru Kasahara, Rebecka Tollens y révèlait nombre de ses dessins, tous réalisés à la mine de plomb, tous en noir et blanc, tous inquiétants et émouvants à la fois.

À mi-chemin entre l'onirisme le plus pur, la Suède fantasmée et les relations familiales complexes, les traits de crayon de celle qui « rêve parfois de la Vierge » révèlent une infime partie de ce qui peut traverser la tête d'une jeune femme, grande voyageuse et polyglotte de son état. Pour en savoir plus, je l'ai rencontrée – entre deux thés et une froideur atmosphérique toute scandinave.

Rebecka Tollens - "walking on waters with starstained feet", 2016 mine de plomb sur papier - 44,5 x 32 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

VICE : Salut Rebecka. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Rebecka Tollens : Eh bien, pour commencer, je peux te dire que je dessine depuis 5 ans – ce qui est plutôt récent quand on y pense. Avant ça, je travaillais dans le domaine des droits de l'Homme, ce qui fait que je voyageais pas mal. Un jour, j'ai compris que je suivais un chemin un peu trop « linéaire » pour moi. J'ai toujours défendu les droits de l'Homme – et notamment les droits des femmes – mais j'ai désiré bifurquer pour les défendre d'une autre manière.

Pourquoi as-tu choisi le dessin – et plus généralement l'art – pour les défendre ?
Revenons un peu en arrière. Après le lycée, je suis partie au Ghana. Là-bas, je suis tombée sur de nombreuses peintures murales qui évoquaient les droits sexuels sans avoir recours à aucun mot. À partir de ce moment-là, j'ai compris que l'image pouvait avoir plus de puissance que des tonnes de documents administratifs. Du coup, j'ai tenté d'apprendre à dessiner. Pour voir si ça amenait à quelque chose.

Qu'as-tu fait après le Ghana ?
J'ai voyagé encore pendant quelque temps puis j'ai pris la direction de Paris pour étudier. J'ai fait une prépa puis j'ai rejoint l'École de Condé. Je m'y suis sentie un peu étouffée. La structure et l'encadrement me pesaient. On me parlait souvent de modifier mon dessin pour « mieux vendre », d'avoir recours à un ordinateur – des choses qui ne m'intéressaient pas. Ça a commencé à me déprimer, et j'ai donc choisi d'entrer dans l'équipe de la galerie Arts Factory il y a trois ans et demi en tant que stagiaire.

Et que t'a apporté la galerie ?
Disons que j'ai fini par arrêter de faire ce que l'on exigeait de moi. J'ai emprunté ma propre voie. Aujourd'hui, mon dessin est une quête d'honnêteté, de vérité – tout ce que je n'ai pas trouvé à l'école ou dans la politique, en fait.

Le dessin te permet d'accéder à la vérité ?
C'est l'un des moyens. Après, je dis souvent je suis incapable de connaître ma vérité. Pour prendre un exemple, je ne me définis jamais comme suédoise ou dessinatrice. Ma vérité est sans doute un peu trop floue pour pouvoir être découverte. Je fais juste ce que j'ai à faire pour remplir ma mission.

Rebecka Tollens - "amygdala garden I", 2016 mine de plomb sur papier - 40 x 60 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

Tes dessins naissent-ils de ton expérience personnelle ou d'idées plus « objectives » ?
C'est un mélange, un processus créatif. Tu sais, ça fait un an et demi que je note mes rêves. Tous sont travaillés par ce que je vis au cours de la journée. Mes dessins, comme mes rêves, viennent donc de moi tout en étant également d'ailleurs.

Ce n'est pas limité au dessin, au passage. Pour cette exposition, j'ai mis en place une installation sonore avec un collectif russe qui se nomme Playtronica. Celui-ci s'intéresse au lien entre le toucher et la production d'un son. Quand tu toucheras mes dessins, tu pourras entendre un son surgir – le passage de deux à trois dimensions. On se situe donc à mi-chemin entre l'expérience personnelle et quelque chose d'autre, de plus large.

Je vois. Pour en revenir à tes dessins, j'ai l'impression qu'ils sont quelque peu influencés par tes origines suédoises. Les espaces représentés sont souvent larges, lumineux, dénués de présence humaine.
Bon, tout d'abord, je dois dire que si je suis née en Suède, c'est avant tout par hasard. Je ne me sens pas suédoise, encore une fois. Après, j'ai grandi dans une zone où l'environnement est soit très lumineux, soit très sombre. Ça a forcément dû jouer.

Mais au-delà de cette expérience personnelle, ce qui m'influence tout autant, voire plus, ce sont mes rencontres avec les gens. Je m'attache très vite. Je suis quelqu'un de très émotive – d'ailleurs, la beauté est directement liée à l'émotion selon moi. Ce que j'apprends des autres personnes, je le digère dans mes rêves. Tout devient rapidement très beau – rien n'est banal. C'est extrêmement difficile pour moi d'exprimer tout ça par des mots…

Rebecka Tollens / portrait © gleeson paulino

Je comprends parfaitement. Sinon, es-tu satisfaite de la façon dont tu transposes sur du papier ce que tu peux avoir en toi ? Coucher sur papier une idée, un souvenir, cela peut être très frustrant. 
Parfois, ce qui figure sur le papier ne correspond pas à ce que j'avais dans ma tête. C'est d'ailleurs pour ça que j'explore d'autres médiums. Parfois, le dessin me permet de rendre plus lisible une image qui me trottait dans la tête, parfois non. Lorsque ce n'est pas le cas, je peux utiliser d'autres intermédiaires : la musique, la vidéo, etc.

Le dessin reste le plus adapté, selon toi ?
Oui, sans doute parce que c'est l'art que je maîtrise le mieux – j'ai passé des milliers d'heures à m'entraîner, ce que je ne peux pas faire avec les autres arts.

Rebecka Tollens - "walking on waters with starstained feet", 2015 mine de plomb sur papier - 30 x 40 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

Et pourquoi as-tu choisi d'utiliser une mine de plomb à l'heure où pas mal d'étudiants apprennent à dessiner avec une tablette ? 
Pour moi, dessiner au crayon, c'est choisir une voie qui n'est pas facile. Quant aux couleurs, j'ai beaucoup essayé mais je n'y arrive pas encore.

Il fallait que je me focalise sur un truc pour voir jusqu'où je pouvais pousser cette technique. Pour l'instant, je persiste dans cette technique. Je dessine, je fais des erreurs, j'apprends.

Certains de tes dessins sont plus « hard-core » que d'autres. Es-tu toujours à l'aise avec le fait de révéler une partie de ton intimité, peut-être plus difficilement avouable ?
C'est un exercice qui me plaît. Si je ne faisais pas ça, je ne dessinerais pas. Je ne le vis pas mal du tout. Tout le monde ressent quelque chose, c'est naturel. Les gens sont simplement de plus en plus froids aujourd'hui – ils ont du mal à accepter de se révéler. Ils ignorent leurs sentiments. À une certaine époque, pleurer était considéré comme quelque chose de très beau. Aujourd'hui, tout a changé, tout le monde est plus « dur ».

En ce qui concerne ma sexualité, ce que je révèle de dur est contrebalancé par la douceur du sentiment – c'est une sorte d'équilibre. Je ne trouve absolument pas ça malsain. Bien sûr, ça ne correspond pas à ce que notre société met actuellement en avant : la force de caractère, par exemple. Aujourd'hui, quand vous êtes une femme, vous êtes constamment observée de près. On vous demande toujours d'être la plus forte, de vous imposer. Je trouve que c'est oublier la douceur qui réside en chaque être humain.

Je crois savoir que tu revendiques un féminisme plus « artistique » que politique – même si séparer ces deux sphères n'est pas toujours évident. Est-ce vrai ?
Disons que dès que le féminisme devient un « enjeu politique », c'est tout de suite un peu chiant. J'utilise le médium dans lequel je suis le plus à l'aise pour évoquer l'union des femmes et leur défense. Après, je ne me contente pas du dessin pour partager mon féminisme. Dès que je rencontre quelqu'un, je n'hésite pas à lui en parler, à lui transmettre une espèce de force.

Je ne déteste absolument pas les hommes, simplement la structure qui fait que les femmes sont oppressées.

Rebecka Tollens - "my aokigahara of love I", 2015 mine de plomb sur papier - 50 x 50 cm / © rebecka tollens courtesy arts factory

Tu évoques souvent le rôle joué par tes voyages sur ta carrière. Peux-tu m'en dire plus ? 
Il faut que je bouge tout le temps pour être heureuse. Je suis en mouvement perpétuel. Les voyages sont liés à mon amour des langues, des cultures, des autres – de la nouveauté, en général.

Aujourd'hui, je parle plusieurs langues, et à chaque fois que j'en apprends une nouvelle je peux m'exprimer de manière encore plus variée. Je m'en fous si j'utilise des mots d'autres langues. Ça permet de mieux retranscrire ce que je ressens, dans toute sa complexité.

Le dessin – contrairement à un mot, bien souvent enfermé dans une histoire particulière – permet-il justement de toucher à l'universel ?
Disons que j'ai envie de kidnapper les spectateurs – d'où qu'ils viennent – tout en les laissant interpréter à leur guise. Je ne cherche pas à ce que mes images soient interprétées d'une façon précise. Elles font simplement appel à l'émotion, quelque chose qui dépasse les frontières.

Pour finir, je trouve que tes dessins dégoulinent de ce que Freud appelait « l'inquiétante étrangeté » ­ – ou « inquiétante familiarité », selon les traductions. Est-ce ton avis ?
Quand je regarde mes dessins, je ne les trouve absolument pas bizarres. Ils sont simplement naturels, voilà tout.

C'est noté. Merci beaucoup, Rebecka.

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