Vive le Roy !

L’Action Française est un mouvement politique nationaliste né au début du XXème siècle qui a très vite adopté, sous l’influence de l’écrivain Charles Maurras, une position contre-révolutionnaire prônant le retour à la monarchie en France. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’AF n’est pas constituée de freluquets adeptes de perruques et de beaux costumes, mais plutôt de jeunes militants vigoureux qui, chapeautés par les Anciens, font perdurer la vieille tradition des Camelots du Roi : des mecs qui aiment se retrouver pour bien bouffer, boire des coups et se latter la gueule comme des hommes.

L’Action Française aujourd’hui, à défaut d’aller mettre des coups de pression à des ministres comme le faisaient leurs aînés avec Aristide Briand, continue de vendre des journaux à la criée devant les facs ou à la sortie des églises. Le reste du temps, ils organisent des « actions » ignorées par le reste de l’humanité.

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Lundi dernier, en visitant le site internet de l’AF (un exemple de maîtrise HTML en provenance de la Restauration), on est tombés sur cette invitation à aller rendre hommage aux « patriotes tombés le 6 février 1934 sous les balles d’une République corrompue ». Comme on voulait en savoir plus sur cet événement révoltant de l’histoire de l’extrême droite française, on a décidé d’aller les rejoindre sur le pont de la Concorde.

Lorsqu’on est arrivés, il y avait environ vingt personnes à l’entrée du pont, agitant drapeaux à fleur de lys et drapeaux bleu blanc rouge ; ils écoutaient les plus âgés d’entre eux expliquer la raison de leur présence et rappeler l’importance du combat monarchiste. La plupart des « roycos » présents arboraient des brassards à fleurs de lys.

Même avec toute notre bonne volonté (l’un de nous deux avait même enfilé une veste de chasse), c’est avec difficulté qu’on a réussi à se mêler à la petite meute qui s’agglutinait dans le froid polaire pour célébrer leurs défunts. Ils se connaissaient tous, tout comme leurs parents et leurs grands-parents avant eux. Dans l’attroupement homogène, on a pourtant distingué deux écoles : d’un côté les élégants dandys vêtus de laine, fils de leurs illustres aînés, et de l’autre, des mecs en cuir, Rangers et Lonsdale qui avaient dû faire leurs premières armes avec d’autres mouvements de droite nettement moins « bonne ambiance ».

Ils ont ensuite marché sur quinze mètres avant de se poster au dessus de la Seine, tout flambeau dehors, pour énumérer les morts de l’AF en hurlant leurs noms. À chaque fois que l’orateur – un jeune homme en pantalon blanc, grand et blond, décidé – prononçait le nom d’un mec mort il y a presque 80 ans, la foule lui répondait avec le mot « présent ! ». Cette ambiance virile héritée de la tradition seigneuriale nous aurait presque mis mal à l’aise s’ils n’avaient pas eu l’idée de jeter en même temps des fleurs de lys dans le fleuve à la fin de chaque présentation des défunts. Au bout de deux minutes, touchés, nous entonnions nous aussi l’injonction « présent ! » pour nous excuser de prendre des photos au flash toutes les quinze secondes. Trois policiers étaient là pour superviser la cérémonie ; à aucun moment ils n’ont eu l’air de s’y intéresser.

Parmi les différents intervenants, on est tombés sur ce prof d’histoire, ici en train de conter à la foule les évènements du 6 février 34. Plus tard, il est venu discuter avec nous. Volubile et sympathique, il nous a appris qu’un Prince, héritier de Charles X, se trouvait dans l’assemblée. Ça avait plutôt l’air de lui faire plaisir et, grisé par la présence de cet invité de marque, il s’est laissé allé à un hommage plutôt émouvant dédié à la France d’avant, époque bénie pendant laquelle « le vin était rouge et le fromage sentait mauvais ».

Plus tard, on a rencontré ce mystérieux type, flambeau à la main, qui s’était collé un sticker jaune sur le blouson. Sur celui-ci figurait une grosse dame à bonnet phrygien, pendue à une potence. Au dessus, on pouvait lire « la gueuse à la lanterne ! », habile détournement du slogan révolutionnaire de 1789 « les aristocrates à la lanterne ! »

Malgré son attachement à toutes les choses vieilles de plus de 220 ans, l’Action Française 2.0 tend parfois à brouiller les pistes : la preuve avec cette jeune recrue chargée de tenir le bouquet de fleurs, sapée comme un manifestant pro-palestinien dans un rassemblement MJCF. 

Un autre patriote français, en train de jeter une fleur dans la Seine en souvenir « des morts de 34 ». À ce moment-là, je me souviens avoir applaudi en l’honneur de quelqu’un dont je n’avais jamais entendu le nom et m’être demandé si quelqu’un y croyait. Une passante qui assistait de loin à la scène, s’est approchée de moi – j’imagine qu’elle n’avait pas été dupe du subterfuge – et m’a demandé « de quoi il s’agissait ». Quand je lui ai répondu, j’ai vu son visage se décomposer alors qu’elle se barrait, à toute vitesse.

Après avoir énuméré les noms de tous les défunts de cette confrontation entre l’État français et les différentes factions de la droite de la droite – quatre selon le professeur, une quarantaine selon les autres – et jeté l’équivalent de six bouquets de fleurs dans la Seine, les membres de l’AF se sont mis à entonner un chant contre-révolutionnaire appelé – tout simplement – « La Royale ».

Il ne restait plus qu’à la petite troupe de tracer tous drapeaux dehors en pleine rue de Rivoli, sous les arches, en direction du local de l’Action Française quelques centaines de mètres plus loin. Au moment où l’on commençait à s’amuser, parler aux différents participants et déconner avec le professeur à propos de l’hériter Bourbon (un « banquier à chier » selon moi, un « mec auquel on doit se soumettre » pour le prof), on nous a fait entendre qu’ils avaient envie de dîner entre eux et qu’il était préférable pour nos petites gueules républicaines de se tirer. Du coup, on est allés bouffer un chinois.

TEXTE : PIERRE MARECZKO, JULIEN MOREL

PHOTOS : PIERRE MARECZKO

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