société

De la difficulté d’être un enfant surdoué à l’université

Bastian Eichenberger avait 14 ans quand il s'est inscrit à la fac, Vittorio Hösle en avait 17. Mais était-ce vraiment une bonne idée ?
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
11.10.18

Cet article a été initialement publié sur VICE UK.

La première fois que Bastian Eichenberger s'est senti pleinement accepté, c'était dans un laboratoire de génétique moléculaire. Le professeur l'a présenté aux étudiants comme étant son collègue, en mentionnant brièvement que l'étudiant en biologie était plus jeune que tout le monde dans la salle.

Alors que les autres jeunes de son âge sont préoccupés par le bac, Bastian travaille comme chercheur universitaire et injecte des protéines à des vers ronds. Eichenberger est surdoué. À 14 ans, il termine ses années lycée en Suisse et commence à étudier la chimie à Fribourg, en Allemagne. Très vite, les médias commencent à s’intéresser à lui, le qualifiant d’enfant prodige.

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Quelques décennies auparavant, le philosophe Vittorio Hösle, aujourd'hui âgé de 58 ans, s'inscrivait à l'université. Il avait 17 ans à l’époque. En 1982, à seulement 22 ans, il obtenait son doctorat et, quatre ans plus tard, devenait le plus jeune professeur en Allemagne. Le tennisman Boris Becker, alors âgé de 17 ans, venait de remporter Wimbledon, et les médias surnommaient Hösle le « Boris Becker de la philosophie ». Aujourd'hui, Boris Becker est retraité des courts de tennis et a fait faillite, mais Vittorio Hösle enseigne toujours la philosophie, la politique et la littérature à l'Université de Notre-Dame aux États-Unis. Il a même publié 16 livres.

« Vous avez besoin d'un mentor pour vous donner du courage et vous aider à vous concentrer » – Vittorio Hösle, philosophe allemand, titulaire d'un doctorat à 22 ans

En Allemagne, deux personnes sur 100 sont considérées comme surdouées. Une fois leur talent reconnu, leur carrière universitaire connaît une ascension vertigineuse et, pendant une brève période, ils sont les chouchous des médias. Trois ans ont passé depuis qu'Eichenberger a fait les gros titres et, bien que deux documentaires aient été réalisés sur Hösle, personne n’a toqué à sa porte depuis des années. Ils ont rempli leurs promesses d’enfants prodiges, mais avec le recul, la décision d’entrer à l’université aussi jeune était-elle la bonne ? Nous les avons rencontrés pour le savoir.

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Bastian Eichberger, 14 ans, diplômé du secondaire, ne souhaitait rien de plus que mener des expériences dans un vrai laboratoire. À la presse, il a expliqué vouloir mettre au point des médicaments contre des maladies incurables. Au cours de son deuxième semestre à l'université, son programme comprenait enfin quelques heures de laboratoire, mais alors qu’il touchait du bout des doigts le rêve de pouvoir enfiler une blouse blanche pour la première fois, l'université lui a refusé l'accès. Pour des raisons juridiques, il n’a pas été autorisé à entrer dans le laboratoire pour manipuler des produits chimiques. C'était, selon l’université, trop dangereux. Bastian n’était pas fâché, « mais j’ai été très déçu, ma motivation en a été affectée. »

Vittorio Hösle comprend tout à fait ce qu’a pu ressentir Bastian Eichenberger à l'époque. « Lorsque de telles choses arrivent, vous avez besoin d'un mentor pour vous donner du courage et vous aider à vous concentrer », dit-il. Pendant un temps, durant sa première année à l'université, Hösle a envisagé d’arrêter ses études. Il se demandait s’il n’aurait pas dû étudier « quelque chose d’utile », comme la médecine.

Cela a changé quand il a rencontré Dieter Wandschneider, un expert de Hegel, qui l'a encouragé à ne pas abandonner la philosophie. Hösle est devenu l'un des philosophes les plus connus en Allemagne et le plus jeune professeur du pays.

Être surdoué peut être une expérience ennuyeuse et solitaire – à commencer par l’école. Hösle explique : « Les autres élèves de ma classe ne comprenaient pas les questions que je posais aux professeurs, et je ne comprenais pas à quel point c'était ennuyant pour eux. » Il a sauté deux classes, Eichberger en a sauté quatre.

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Hösle se souvient que cela ne lui facilitait que légèrement les choses. À 17 ans, il avait peu de contacts avec les élèves plus âgés de sa classe et il s'isolait socialement, se plongeant dans ses livres, en particulier ceux de Platon et de Hegel. Au milieu de la vingtaine, Hösle défendait devant des gens de 20 ans ses aînés sa thèse postdoctorale, le plus haut grade universitaire, ce qui ne manquait pas d’énerver ses camarades.

« Il est important de ne pas se laisser distraire par un tel rejet », conseille-t-il à présent à de jeunes étudiants comme Eichenberger. En parler avec ses pairs n’aide pas non plus, selon son expérience. Il préfère se concentrer sur ce qu'il considère comme son « objectif », à savoir écrire des livres.

Mais ce n’est pas parce qu’on est surdoué qu’il faut vivre dans un isolement permanent, estime Hösle. Après avoir terminé son doctorat, il a rattrapé le temps perdu, est beaucoup sorti et a abandonné son existence de solitaire. Au fil des années, l’agacement de ses collègues s’est estompé – tout comme leur différence d’âge.

Hösle pense qu’il est particulièrement important pour les personnes extrêmement douées d’utiliser leurs compétences pour obtenir des résultats utiles et positifs. Un jour, dans un avion à destination de Moscou, il s'est assis à côté d'un homme qui travaillait dans la vente de tabac et lui a demandé pourquoi il avait opté pour un métier qui rend les gens dépendants. L’homme, embarrassé, était incapable de le lui expliquer. « C’est quelque chose que je ne comprendrais jamais », déclare Hösle.

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Pour Eichenberger, il en va de même : avec ses recherches, il souhaite mettre au point des médicaments et soigner des maladies, mais pour l’instant, il souhaite surtout apprendre le plus de choses possible. Après s'être vu refuser l'accès au laboratoire, il s'est tourné vers la biologie et a travaillé dur. Maintenant qu’il a 18 ans, il a finalement été autorisé à entrer dans le laboratoire dans lequel il voulait travailler pendant toutes ces années. Mais travailler dur et être exceptionnellement intelligent ne garantit pas une carrière réussie dans le monde universitaire. Eichenberger a l’impression que son parcours est prédéterminé – et pas seulement le sien. « On s'attend à ce que les personnes surdouées soient plus rapides et fassent de grandes choses. » Il a passé son baccalauréat en temps et en heure, avec les autres étudiants. Néanmoins, il souhaite terminer ses études le plus rapidement possible afin de pouvoir entrer dans la vie active et commencer une carrière.

Il espère pouvoir un jour se débarrasser de son étiquette d'enfant prodige, que les gens lui accorderont de la valeur pour ce qu'il fait, et pas seulement parce que son QI est à 98 % supérieur que la moyenne. « Si les gens l’acceptaient plus facilement, je pourrais me concentrer davantage sur moi-même et sur ce que je veux », me dit-il. Le genre de vie que mène Vittorio Hösle à 58 ans. En 2013, le pape François l’a nommé membre de l'Académie pontificale des sciences sociales, l'un des plus grands honneurs pour les scientifiques chrétiens.

Jusqu'à ce que Bastian soit capable de voler de ses propres ailes, son travail au laboratoire l’aide à réaliser ses rêves. Là, il est apprécié pour son travail et considéré comme un égal. Son professeur a évalué sa thèse de baccalauréat en deux semaines – il a eu la note maximale.

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