Pourquoi les répliques d'airsoft mettent les enfants en danger

Les armes factices sont si réalistes que les policiers peinent parfois à faire la différence entre une arme meurtrière et un jouet inoffensif.

|
16 Mai 2019, 7:56am

Illustration : Joel Arbaje pour The Trace

En 2014, quelques secondes à peine après son arrivée dans un parc de Cleveland, aux États-Unis, Tamir Rice, 12 ans, est abattu par la police. Les agents en patrouille expliqueront par la suite qu'ils se croyaient en danger car Rice tenait une arme à feu. Ils ne savaient pas que c'était un jouet.

Selon un rapport publié par le bureau du procureur du comté de Cuyahoga, la réplique d’airsoft, qui tirait des billes en plastique de 6 mm, était si proche de l'original que « même pour un œil averti, une comparaison attentive est nécessaire ». Acheté chez Walmart et conçu sur le modèle d’un pistolet 1911 de calibre 45, le faux pistolet portait les inscriptions de la marque Colt et avait été conçu par Cybergun, fabricant français d'airsoft et partenaire de longue date de Colt Manufacturing.

Ce type de partenariat n'est pas rare. Cela fait longtemps que les fabricants d'armes à feu concluent des contrats de licence lucratifs avec les fabricants de jouets, permettant ainsi à leurs produits d’être reproduits. Certaines répliques partagent le même nom de marque, le même poids et les mêmes matériaux que leurs homologues réels, la seule différence étant qu'ils tirent de petits billes en plastique. Au cours des années qui ont suivi la mort de Rice, peu de mesures ont été prises pour freiner la propagation de ces répliques ultra-réalistes. Au total, The Trace a identifié 33 fabricants d'armes à feu qui permettent aux sociétés d'airsoft d'utiliser leur marque et leur identité pour créer des répliques exactes destinées aux enfants et aux adolescents. Encore aujourd'hui, les services de police craignent que leurs officiers ne soient pas en mesure de faire la différence entre une arme meurtrière et un jouet inoffensif, ce qui pourrait entraîner d'autres tragédies comme le meurtre de Rice.

« Chaque semaine, mes policiers ont des interactions qui pourraient avoir des conséquences terribles en raison de la présence de ces dispositifs », a déclaré Will Johnson, chef du département de police d'Arlington, au Texas.

« Comme n'importe quelle autre industrie, ils cherchent à identifier tous les moyens d'atteindre les enfants et de les faire entrer dans la culture des armes à feu » – Josh Sugarmann, directeur exécutif du Violence Policy Center

Les forces de police à travers tout le pays ne cessent de rappeler aux parents et aux enfants que le port de répliques d'airsoft pourrait s’avérer mortel. Selon la base de données du Washington Post sur les fusillades policières, 153 personnes sont mortes aux mains de la police alors qu'elles détenaient de faux pistolets depuis 2015. En attendant, il est incroyablement facile d'acheter des jouets comme ceux-ci. Les clients peuvent choisir une grande variété de répliques, allant des AR-15 sous licence de Heckler et Koch aux fusils de chasse haut de gamme, en passant par les mitrailleuses Uzi. En 2017, Glock, qui s'est toujours battu devant les tribunaux contre les fabricants de jouets qui produisaient des copies non autorisées de ses armes, a accordé à Umarex, société basée dans l’Arkansas, ses premiers droits de licence mondiaux pour la production de répliques d'airsoft. KRISS USA, développeur et vendeur du pistolet-mitrailleur Vector, a choisi de créer sa propre filiale, recrutant d'anciens passionnés et des employés expérimentés du secteur pour créer des répliques de sa marque sans se préoccuper des accords de licence.

Mais s’il y a bien une société qui offre un aperçu unique de cette industrie artisanale, c’est Cybergun, qui est considéré comme le plus grand fabricant d'airsoft au monde et le seul à être coté en Bourse. Après avoir côtoyé de nombreux fabricants d’armes, les dirigeants de Cybergun ont embauché John Steele, ancien gourou des licences de Smith and Wesson, recruté un ancien officier des forces spéciales militaires et signé des contrats avec une entreprise militaire privée anciennement connue sous le nom de Blackwater. Depuis sa fondation en 1993, la société a négocié des dizaines d'accords de licence avec des fabricants d'armes à feu tels que FN Herstal, Beretta et Desert Eagle. En 2003, Jerome Marsac, PDG de la société, a serré la main de Mikhaïl Kalachnikov, l'inventeur du fusil AK-47, après avoir négocié avec succès un accord sur la fabrication de répliques factices de son célèbre fusil. Interrogé par Challenges, Marsac a refusé de donner des détails sur le montant de la Kalachnikov, affirmant qu'il s'agissait d'un « secret d'affaires ». « Disons que nous lui avons donné de quoi vivre confortablement en Russie », a-t-il déclaré aux journalistes, ajoutant que Cybergun devrait payer des redevances à la famille Kalachnikov dans un avenir proche.

Les fabricants d'armes à feu ont de bonnes raisons de conclure ces accords. Depuis les années 1990, aux États-Unis, le nombre d'armes par ménage décline en même temps que le nombre de personnes âgées de race blanche diminue. Cela a incité les entreprises d'armes à feu à cibler les jeunes.

« Comme n'importe quelle autre industrie, ils cherchent à identifier tous les moyens d'atteindre les enfants et de les faire entrer dans la culture des armes à feu », a déclaré Josh Sugarmann, directeur exécutif du Violence Policy Center, un groupe de défense du contrôle des armes à feu et coauteur d'un rapport sur le démarchage des jeunes par l'industrie des armes.

Il existe peu de lois régissant la vente ou l'apparence des armes factices. La loi fédérale exige seulement que les acheteurs soient âgés de 18 ans ou plus, et que tous les produits importés soient marqués d'un embout orange vif. Cependant, de nombreux magasins proposent des embouts de remplacement en métal qui peuvent être installés en quelques secondes. (L'embout orange du pistolet d’airsoft appartenant à Tamir Rice était tombé au moment où un ami le réparait.)

Certains États et villes ont adopté des lois pour réprimer ces répliques. Il y a cinq ans, la Californie a adopté une loi à la demande de Charlie Beck, alors chef de la police de Los Angeles, qui avait évoqué le meurtre en 2013 d'un garçon de 13 ans portant un faux AK-47 et demandé que les répliques devraient avoir une couleur facile à distinguer. La National Rifle Association ainsi que la National Shooting Sports Foundation, un groupe de l'industrie des armes à feu, se sont farouchement opposées à cette mesure. (La NSSF a fait valoir dans une déclaration à la législature de l'État que « la plupart des tireurs novices ne tirent pas avec une véritable arme à feu sans s’être entraînés au préalable avec une réplique ».)

Mais, à l'instar du débat sur les armes réelles, d'autres administrations ont assoupli la réglementation sur les armes factices. Les législateurs de l'État du Michigan, avec l'appui de la NRA, ont adopté une loi en 2015 visant à faciliter l'achat de pistolets d’airsoft en modifiant les lois qui les traitaient à l'origine comme des armes à feu. Le législateur a également annulé une loi antérieure interdisant aux personnes de moins de 18 ans de porter un pistolet à air comprimé en l’absence d'un adulte. Le meurtre de Tamir Rice à l’esprit, les démocrates se sont opposés à cette mesure, craignant que la loi ne soit « la recette du désastre ».

« Le fait qu'ils semblent réels aggrave le problème », a déclaré David Carter, professeur de justice pénale à la Michigan State University. Carter a étudié le sujet des pistolets-jouets et des interactions de la police dans le cadre d’un rapport commandé par le Congrès en 1990.

L'étude a révélé que divers facteurs peuvent influencer un officier avant de tirer sur quelqu'un qui tient ce qui ressemble à une arme à feu, notamment le comportement du sujet et les informations reçues avant le déploiement. Toutefois, il a également noté que les officiers sont généralement formés à considérer toutes les armes comme réelles (les policiers sont conditionnés à considérer chaque interaction comme une menace potentielle pour leur vie).

Pendant ce temps, même si de nombreux marchés numériques et les grandes surfaces ont pris des mesures pour limiter les ventes d’armes à feu et d’accessoires pour armes à feu, ils continuent de vendre des armes d’airsoft.

Seul un petit nombre de détaillants se sont détournés de ces produits qui génèrent des millions de dollars de revenus par an. En 2014, Google Adwords, la régie publicitaire de Google, a décidé de modifier sa politique et d'interdire toute promotion des pistolets et accessoires d’airsoft. « Notre priorité absolue est de protéger nos utilisateurs », a déclaré un porte-parole de Google dans un communiqué envoyé à The Trace. « Les publicités pour des produits et services dangereux, y compris les armes récréatives qui peuvent causer de graves dommages si elles sont mal utilisées, constituent une violation de nos règles. »

L'an dernier, Walmart a déclaré qu'il limiterait les ventes d'airsoft en arrêtant de proposer des modèles ressemblant à des fusils d'assaut. On ignore si de telles mesures ont eu une incidence sur les ventes. À l’échelle mondiale, la fabrication d'airsoft est estimée à des milliards de dollars. Selon Carter, les fabricants de jouets savent ce qu'ils font lorsqu'ils donnent à leurs produits une apparence réelle.

Comme il le dit : « Tout est une question de profit. Ils se vendent bien. »

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.