Illustrations: Fred Morin

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Dans le quotidien des demandeurs d'asile LGBTQ en France

Omar, Karim et Moussa ont tous les trois fui la Guinée à cause des persécutions liées à leur orientation sexuelle. Aujourd'hui en France, nous les avons rencontré.

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25 Avril 2019, 7:15am

Illustrations: Fred Morin

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Karim a 24 ans, il est Guinéen, arrivé en France à la fin de l’année 2015. Les Guinéens sont les deuxièmes demandeurs d’asile les plus nombreux en France, et représentent un tiers des mineurs isolés. Parmi eux, certains ont fui leur pays à cause du danger que représentait leur orientation sexuelle. Avec sa voix douce au débit rapide, Karim raconte l’horreur. Un ami qu’il fréquente depuis longtemps, son père qui les surprend, qui leur jette chaises et objets à la figure. « Il ne me considérait plus comme son fils. Avec la loi islamique, j’étais devenu la honte de la famille ». Commence alors un long parcours d’errance. Karim fuit et son père le recherche.

« Mon père a donné de l’argent au policier pour qu’il me tue »

Frappé par les gens du quartier où il se cache, arrêté par la police, Karim est ramené à son père, qui lui fait subir « beaucoup de tortures », aujourd'hui cachées sous un sweat bleu. Karim fera par la suite six mois de prison. « Mon père a donné de l’argent au policier pour qu’il me tue », se souvient-il. L’officier le frappera tous les jours. L’ami de Karim, influent, parvient finalement à l’extirper de prison grâce à ses relations, se mettant lui-même en danger. Il lui conseille de porter plainte contre ce père qui le cherche toujours, « armé d'un fusil ». Mais c’est finalement Karim qui retourne en prison, à Conakry, pour quatre mois de plus. « Là-bas, on me battait encore. Je me suis laissé frapper pour pouvoir être transféré à l’hôpital, c’était la seule solution ».

Après une longue hospitalisation, et comprenant que l’avis de recherche ne cessera jamais, son ami finit par l’aider à quitter le pays : Niger, Libye, Italie, France. Bateaux et camps de réfugiés se succèdent. En France, la PADA, la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile, l’oriente vers Quazar, le centre LGBT d’Angers, dans le Maine-et-Loire. Quazar est une des six associations LGBT habilitées par l’Ofpra – l'Office français de protection des réfugiés et apatrides – pour accompagner ces jeunes gens tout au long de leur parcours, jusqu’en entretien.

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Omar.

Des histoires atroces comme celle de Karim sont le quotidien de Bernard et Arnaud, bénévoles de l’association Quazar. Le centre LGBT angevin compte 110 adhérents, 20 bénévoles « actifs » dont 3 spécialisés dans l’accompagnement des demandeurs d’asile. Trois personnes qui gèrent aujourd’hui comme elles peuvent 78 procédures en cours de demandeurs d’asile, dont 10 en procédure Dublin (demande d’asile déposée en France mais relevant d’un autre pays, par lequel le demandeur est passé). « Nous avons plusieurs rôles, indique Bernard, ancien syndicaliste, bénévole depuis 15 ans. Être à l’écoute de leurs histoires de vie d’abord, permettre la parole, partager des temps conviviaux à l’association. Mais aussi les accompagner à chaque étape de la procédure, pour des démarches à la préfecture, et en entretien à l’Ofpra ». Une fonction « technique » donc, qui nécessite une bonne connaissance du droit français, et le soutien d’une avocate parisienne, Me Virginie Robineau, très au fait sur les situations des personnes LGBT dans tous les pays, qui assiste actuellement principalement des personnes LGBT originaires d’Afrique et d’Albanie.

Car si le centre LGBT d'Angers peut accompagner aux entretiens de l’Ofpra, Me Virginie Robineau est leur avocate lors des audiences à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), une fois que la demande a été rejetée par l’Ofpra. Elle travaille donc conjointement avec Quazar. « Il faut bien avoir en tête que ce ne sont pas des "petites persécutions" que subissent ces gens. On parle de cicatrices faites par des brûlures, des tessons de bouteilles… Il y a des lynchages, ils risquent la mort », explique Virginie Robineau. L’avocate, qui constate que les problématiques LGBT ont tendance à s’étendre à des pays africains qui étaient auparavant plus tolérants, demande à ce que ces audiences se passent à huis clos. « On touche ici à l’intime, on aborde la vie sexuelle des personnes. Si elles sont suivies par une association, elles ont davantage de crédit aux yeux des juges ». En effet, les associations LGBT perçoivent rapidement « lorsque quelqu’un essaye de se faire passer pour homosexuel. La personne peut être en réalité homophobe, et finit par se trahir. L’homophobie s’exporte. D’ailleurs, les demandeurs d’asile homosexuels sont parfois obligés de se cacher de leur propre communauté, même en France ».

« L’homosexualité, ce n’est pas comme une autre raison de quitter son pays. C’est une histoire pas facile à expliquer, ça traumatise. Ils – l’Ofpra – n’ont pas été très sympas avec moi. Or ce n’est pas une "petite" histoire, c’est mon histoire » – Karim

Aujourd’hui, la réputation de Quazar a dépassé la région des Pays de la Loire. Des rendus de la CNDA la mentionne comme une association « sérieuse », et le centre reçoit des demandes de Marseille, Nîmes ou Gap. Si le taux de réussite de Quazar est bon, il l’est surtout « grâce à l’indépendance de la justice », observent les bénévoles. Car si la plupart des demandeurs d’asile obtiennent leur statut de réfugiés par l’Ofrpa, ce n’est pas le cas de la plupart des demandes d’asile de jeunes hommes homosexuels que suit Quazar, qui sont rejetées par l’OFPRA, mais validées par la suite par la CNDA, davantage sensible, semble t-il, aux lourds traumatismes vécus. Dans les motifs de rejet récurrents, l’Ofpra souligne souvent le fait « de ne pas être convaincue par l’homosexualité de la personne », s’indignent-ils.

Ainsi, il peut être notifié, comme l’indique un extrait de décision, que « la personne a indiqué de manière peu argumentée avoir tenté d’embrasser son partenaire publiquement avant de lui avoir fait part de ses sentiments » ou bien que « ses déclarations ont été peu concrètes concernant les précautions prises pour que sa relation reste secrète ». Karim, qui a vécu deux heures trente d’entretien, confie dans un souffle : « L’homosexualité, ce n’est pas comme une autre raison de quitter son pays. C’est une histoire pas facile à expliquer, ça traumatise. Ils – l’Ofpra – n’ont pas été très sympas avec moi. Or ce n’est pas une "petite" histoire, c’est mon histoire ».

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Karim.

« Ces personnes sont dans une situation d’extrême fragilité, note Arnaud, le bénévole de l'association Quazar. On leur demande officieusement de "prouver" leur homosexualité, alors qu’une demande d’asile doit se faire sur la base des persécutions vécues dans le pays. Et puis, quand on arrive d’un pays où on a caché cette homosexualité toute sa vie, où il n’existe même pas de mots pour la définir, où le tabou de la religion est ancré, comment réussir à raconter ses viols ou ses tortures dans un pays étranger... » Le travail de l’association est de réussir à faire sortir cette parole, tout en sachant que la douleur sera ravivée.

Un processus complexe, qui se heurte à présent à la nouvelle loi Asile et Immigration, qui a réduit la durée des procédures. « Il fallait compter auparavant 1 an 1/2 à 2 ans pour la procédure, maintenant tout cela doit être fait en 2 mois. On pourrait bien sûr se réjouir de ce temps raccourci, observe Arnaud, mais pour nous, cela signifie gagner la confiance des personnes en quelques semaines. Devoir se livrer en aussi peu de temps, c’est très difficile. On vole à ces personnes le temps de pouvoir faire confiance ». Dans sa quête de parole, le centre LGBT se fait parfois aider par les psychologues de l’AAVAS (Association d’aide aux victimes d’abus sexuels) ou le Centre de santé mentale d’Angers. « Ce n’est pas en une seule rencontre que le demandeur d’asile va pouvoir tout raconter. On aimerait que l’Ofpra module un peu les délais, au moins jusqu’à 3 mois, en fonction de la demande, au cas par cas », espèrent les bénévoles.

Karim, lui, a finalement obtenu un statut de réfugié auprès de la CNDA. Et de conclure : « Quazar, c’est ma famille. On est mieux ici. Je suis l’un deux, je peux vivre librement mon homosexualité, je ne me sens pas en danger ». Le jeune homme galère encore pour le logement, travaille en intérim dans l’agroalimentaire, réfléchit à une formation. Son nouveau statut lui ouvre des portes.

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Moussa.

Ce qui n’est pour le moment pas le cas d’Omar. Le trentenaire, arrivé en 2016 de Guinée, a refusé un mariage forcé par sa famille. « Ils me voyaient toujours avec le même ami. On a proposé de me marier ». Devant son refus, sa famille l’a violemment battu. Secouru par des voisins, puis emmené à Conakry, la capitale, par son oncle et son ami, Omar, « qui ne voulait pas spécialement venir en France », est d’abord passé par l’Italie. Sous le coup de la procédure Dublin, il a dû attendre 18 mois avant de faire sa demande d’asile, sans aucune ressource ni allocation, en contactant souvent le 115. Quazar, qui lui a été conseillé par la Ligue des droits de l’homme, est sa béquille. «Sans Quazar, je ne pouvais même pas me rendre à l’OFPRA, je n’avais pas de quoi payer le billet. Bernard m’a accompagné à l’entretien, il y avait un interprète mais c’était difficile pour moi de raconter mon histoire ». La question d’un meilleur contrôle des interprètes, « qui peuvent avoir amené leur bagage homophobe avec eux » relèvent les bénévoles, sera un des points d’un prochain plaidoyer d’une trentaine d’associations LGBT, qui sera envoyé aux candidats aux élections européennes.

La demande d’Omar a été rejetée par l’OFPRA. Il n’a pas encore de date pour son recours devant la CNDA. Mais ne regrette pas d’être ici, « où c’est plus facile d’être homosexuel. C’est le pays des Droits de l’homme ». Un avis partagé par Moussa, 30 ans, arrivé en 2017, et qui, malgré l’enfer qu’il a traversé, se montre heureux « d’avoir trouvé un endroit où s’épanouir. Même si ici il y a des problèmes, ce n’est pas la même chose. Quand on s’est promené à Paris, dans le Marais, je n’en croyais pas mes yeux. Et la Pride ! Je demande tout le temps à Quazar la date de la Pride ». L’homme est pudique, accepte de raconter à nouveau son histoire sous le regard bienveillant des bénévoles. Une mère expulsée de sa famille, qui confie Moussa à des amis. Un nouveau foyer, où il rencontre celui qui sera son compagnon pendant 10 ans. Surpris par la famille, il sera roué de coups, menacé de mort. « Ce que tu es est inadmissible, lui dira alors sa mère. Tu es un enfant de malheur ».

Hébergé un temps chez un témoin de Jehovah, Moussa, en confiance, lui parle de son homosexualité. L’homme lui rétorque qu’il est « satanique, et doit rentrer dans le droit chemin ». Son compagnon, sous pression dans sa famille, décide de fuir avec Moussa. Mali, Algérie, Maroc, Espagne. Au Maroc, Moussa mendie, fait des petits boulots proches de l’esclavage. « Parfois, on se faisait arrêter. Les militaires vous déposent alors à des kilomètres de la frontière, en prenant vos chaussures, pour ne pas que vous puissiez courir ». Il lui faudra 2 ans 1/2 pour économiser les 300€ demandés par les passeurs. Son compagnon disparaît lors d’une traversée, Moussa ignore ce qu’il est devenu. Lui, après une première tentative soldée par un échec et malgré un Zodiac dont le moteur a lâché en pleine Méditerranée à la seconde tentative, « à ce moment-là je me suis dit que j’allais mourir, que c’était la fin de mes souffrances », sera finalement secouru par un bateau espagnol.

À Quazar, il a pu raconter son histoire à « M. Bernard », comme il l’appelle. Passé par l’Espagne, Moussa est lui aussi sous le coup de la procédure Dublin, celle-là même que Pascal Brice, ancien directeur de l’OFPRA, qualifie, dans une interview récente au Monde, de « poison dont il faut sortir d’urgence ». La procédure prendra fin en juillet, Moussa pourra alors faire sa demande auprès de l’OFPRA. En attendant, « Quazar, c’est presque chez moi. C’est grâce à eux que je surmonte tout. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans eux ». Le jeune homme sait que les bénévoles de Quazar seront à ses côtés tout le temps de la procédure. Moussa a composé une chanson pour raconter son histoire. Poignante. Son titre, « plus qu’une devise », fait référence à la formule française « égalité, liberté, fraternité ». Arnaud, le bénévole, a fait le clip. Moussa hésite encore à le rendre public. « Pour l’instant, je suis surtout animé par un sentiment de motivation, car je sais que des personnes traversent ça en France et ailleurs et je voudrais m’investir. Si je peux faire plus, je le ferais ».

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