Digging magasin de vinyles musique du monde
Photo : Kevin Laminto / Unsplash
Culture

La musique du monde n’est pas un genre mais un terme fourre-tout eurocentré

Comment on a fini par cataloguer toutes les musiques qui ne viennent pas d’Occident sous un même label.
Souria Cheurfi
Brussels, BE
23.7.20

House, minimal house, micro house, house-techno, leftfield house… Les genres et sous-genres musicaux se veulent pointilleux quand il s’agit de musiques principalement consommées et produites dans les pays occidentaux. Mais dès qu’il est question de classifier des sons venus d’ailleurs, c’est comme si notre oreille devenait moins attentive et ne discernait plus aucune nuance, aussi nombreuses soient-elles. Si un disque de techno de Détroit aura sa place dans une catégorie du même nom chez un disquaire ou sur bandcamp, et à un tag distinct sur Soundcloud et Mixcloud, un disque de rumba congolaise, d’ethio-jazz ou de raï a de fortes chances d'atterrir dans cette bonne vieille catégorie fourre-tout qu’est la musique du monde.

Florian Doucet (Ozferti) est un artiste qui mélange musiques éthiopiennes - traditionnelles et ethio-jazz et – avec des sons électroniques UK – bass, dubstep et 2-step. L’idée derrière son projet, c’est d’apaiser les différences entre les genres, et de faire tomber les frontières musicales. Sa musique est souvent décrite comme musique du monde, et il avoue avoir lui-même déjà utilisé ce terme dans le passé : « Je l'ai employé, car le marché de la musique nous demande de labelliser notre projet, pour le placer dans un genre. Mais je pense que les gens commencent à comprendre que c’est pas ok. » Pour lui, la moindre des choses serait de préciser la région : « Même au niveau des musiques électroniques (car oui, il y a une scène électro vivante en Afrique), la musique électronique produite en Ethiopie n’a rien à voir avec ce qui est fait dans le reste de l’Afrique. »

La DJ et productrice Rokia Bamba se positionne très clairement contre la définition des genres musicaux : « Je suis anti-formatage et tout ce qui est dicté par l’industrie du disque. Pour moi, catégoriser les musiques, ce n’est pas chercher à utiliser 100% ce qu’elles représentent. » Pour elle, il faudrait plutôt parler de courants musicaux en gardant bien à l’esprit que tout est lié : « Le rock vient du blues, pourtant ces genres sont considérés comme essentiellement différents », argumente Rokia. Du coup, l’artiste préfère redéfinir les critères de définition.

Si Rokia a du mal avec le simple fait de labelliser les genres, son avis est encore plus tranché lorsqu’il s’agit de l’usage du terme « musique du monde ». Elle explique que cette catégorie a été créée par les maisons de disques dans un objectif purement commercial ; celui de vendre de la musique traditionnelle à un public occidental.

Pourtant, toutes ces musiques présentent des spécificités distinctes, parfois intimement liées à la culture, au message et aux traditions : « Il existe notamment des chants militants avec une histoire derrière. Je suis d’origine Malienne et Ivoirienne dans notre culture il y a les griots (En Afrique noire, les griots sont des membres de la caste des poètes / musicien·nes ambulant·es et ont la réputation d’être en relation avec les esprits, ndlr.) Dans la musique on utilise certaines instrus pour annoncer que la parole va commencer. » spécifie Rokia. Donc classer tout ça dans la musique du monde, c’est faire fi de tous ces messages et rendre ces histoires invisibles.

Origines du terme

Le professeur en ethnomusicologie Carl Rahkonen définit la musiques du monde (correspondant à world music, folk music ou ethnic music en anglais) comme un « terme générique qui couvre les musiques qui ne font pas partie des principaux courants occidentaux contemporains que sont la pop, le rock, la musique classique, le jazz, le rap et la musique électronique, et qui contiennent des composantes ethniques ou traditionnelles. »

Le terme s’est ensuite élargi pour englober les musiques résultant d’un mélange entre musiques traditionnelles et courants actuels davantage consommés en Occident, un peu comme la démarche d’Ozferti. Le sens de cette définition devient alors d’autant plus vague, et laisse place à une confusion : des artistes qui ont pour héritage de longues années de musiques traditionnelles de leur pays sont mis·es dans le même sac que d’autres artistes, dont l’héritage est celui de la mondialisation.

Ce terme générique a donc été mis en place pour distinguer les musiques occidentales – la pop, le rock, la musique classique etc. - des autres. Or pour Rokia, ces styles ne trouvent pas forcément leurs racines dans les pays occidentaux : « N’oublions pas que le rock vient du blues et donc de l’esclavage. C’est cette histoire qui a donné naissance à ces rythmes, comme le gospel chanté dans les églises pour se donner du courage. » Il en va de même pour les musiques électroniques, souvent considérées comme des genres occidentaux, alors que « la musique électro est née au Kenya et en Ethiopie au même moment que Kraftwerk, mais on n’en parle que maintenant. », appuie Rokia.

Le producteur britannique Peter Gabriel aurait joué un rôle considérable dans cette classification et la propagation du terme « World Music », puisqu’il est l’un des premiers artistes à l’inclure dans ses propres productions et en fait la promotion avec son label « Real World ». Ozferti s’en souvient encore : « Je pense que le terme vient du label “Real World” de Peter Gabriel. J’étais encore gamin à l’époque, et je me souviens qu’il a produit des artistes que les Européen·nes n’avaient encore jamais entendu·es, dont des chants religieux pakistanais. » Bien sûr, l’intention de Peter Gabriel n’était pas de manquer de respect à ces artistes ni à leur musique qu’il souhaitait au contraire mettre en lumière. Rokia reconnaît également le travail accompli par Real World, Crammed Discs et World Circuit Records. Mais à force, la musique indienne, nord-africaine et sud-africaine ont fini par se retrouver dans la même case.

Reconnaissance zéro

La question qui se pose surtout lorsque l’on met en avant des sons venus d’ailleurs, qu’on les sample pour une production ou qu’on revende des disques, c’est celle des rétributions. Les artistes traditionel·les y gagnent-iels et sont-iels rétribué·es à juste titre ? En gros, quelles sont les valeurs derrière ces projets ?

Comme le dit Rokia, « il faut rendre à César ce qui est à César. » Autrement dit, la moindre des choses, c’est de citer et payer les droits aux artistes. Il s’agit d’une collaboration dont l’objectif est de rendre honneur au travail de l’autre. Aussi logique que ça puisse paraître, ça ne coule pas de source : « Pour Couleur Café et tout son album, Gainsbourg a pompé plein de musiques afros et n’a absolument pas crédite les artistes. C’est une culture d’entreprise. Manu Dibango a fini par être crédité pour son Soul Makossa repris par Michael Jackson dans Thriller, mais ce sont de grand noms. Les autres, est-ce qu’iels le savent si leur son est utilisé ? » À ce sujet, en tant que producteur blanc de musiques dites du monde, Ozferti est parfois mal à l'aise avec le travail d'autres producteur·ices : « On n’est pas beaucoup dans le milieu, et certain·es vont racheter des stocks à des familles libanaises pour tout revendre et aucun droits d’auteur ne leur reviennent. Nous on fait l’effort de rémunérer tout le monde. Y'en a qui font n’importe quoi, et c’est dommage. »

Comme il utilise la culture éthiopienne et la lie à des codes tribaux et de science-fiction, Ozferti est souvent confronté à la question de l’appropriation culturelle. Mais il tente d’aborder la chose avec respect et s’intéresse en profondeur à la musique qu’il fait. Son dernier album Solarius Gamma a d’ailleurs été enregistré sur place avec des musicien·nes éthiopien·nes : « Ça fait des années que je m’intéresse à la musique et la culture éthiopienne. Je défends mon projet de manière sincère, j’explore et je sais de quoi je parle quand je produis. » Encore une fois, ça ne va pas de soi : « Certain·es producteur·ices utilisent simplement des samples d’une musique traditionnelle étrangère pour les ajouter sur un fond techno sans même voyager et voir ce qui se passe sur place. Je pense qu’il faut aller plus loin que ça. », poursuit-il. En tant que diggeuse, Rokia aussi préfère se rendre sur place ou demander à ses contacts : « Y’a des millions de chanteur·ses en Afrique, il suffit d’aller sur place et cueillir. Je préfère aller à la source ou demander à des potes ou de la famille qui va au Bénin, au Mali ou en Côte d’Ivoire. Et pour celleux qui n’ont pas ce “luxe”, les nombreux podcasts partagés par les radios permettent de digger sans dépendre du dictat des maisons de disques. »

Exotique mais pas trop

Si on se plaît à mélanger les sonorités et ajouter une touche orientale ou afro ci et là, même dans la musique, il semble que l’ouverture d’esprit occidentale connaît ses limites. Ozferti le remarque notamment dans les musiques électroniques, où ces derniers temps, notamment depuis la montée d’Acid Arab, il y a pas mal de buzz autour des influences du Moyen Orient et du Maghreb : « Avec des sons techno, en 4x4 temps mixables pour un DJ, ça passe, mais si c’est plus traditionnel, alors ça ne marche plus. Y’a un côté très hypocrite là-dedans ; un manque de réelle ouverture aux éléments issus d’ailleurs. »

Rokia note que ce manque d’ouverture va jusqu’à la déformation d’oeuvres originales dans le but qu’elles soient plus écoutables par un public occidental : « Des morceaux de Bob Marley ont été arrangés par son manager londonien pour que ça puisse plaire à un public blanc, alors que son album non-arrangé était une merveille. »

Et cela se reflète également au niveau de la promo qui, selon Ozferti, est beaucoup plus compliquée pour les artistes qui sortent un peu des genres hip-hop, rock etc. : « En Belgique, c’est très compliqué de promouvoir ça, et c’est dommage car ce serait un réel enrichissement pour le paysage musical. Y’a quelques groupes qui marchent, mais c’est beaucoup plus de travail de se faire connaître. »

Heureusement, les choses évoluent et les esprits aussi. Le terme musique du monde soulève de plus en plus de questions, parmi les connaisseur·ses du moins. Pourvu que les courants continuent à se confondre, et la musique à se partager, dans le respect de tou·tes et de leurs cultures.

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