Serge Drouot est Secrétaire national de la Fédération nationale des Anciens combattants d’Algérie. Il avait 20 ans quand il a combattu comme caporal de mars 1960 à mars 1962. Nous lui avons demandé ce qu’il pense de l’Ennemi Intime.

L’Ennemi Intime est le premier film qui montre la guerre d’Algérie comme les films américains montrent celle du Vietnam. Ce conflit n’a été reconnu comme guerre qu’en 1999. Donc, le film choque ceux qui découvrent qu’il ne s’agissait pas d’une simple «opération de pacification». Ce qu’on croyait en arrivant là-bas.
L’action se situe en 1959, au moment des grandes opérations qui consistaient à balayer le territoire algérien d’ouest en est, pour éradiquer les membres du FLN. Moi, je suis arrivé en Algérie en 1960, à une période qui n’a encore jamais été traitée dans un film, celle du putsch des généraux. Ce qui ne veut pas dire que je n’épouse pas le contenu du film, bien au contraire. Le réalisateur ne montre que des scènes véridiques: les massacres, la torture, le napalm, même si tout ne s’est pas déroulé simultanément. Personnellement, j’ai eu la chance de ne pas tomber, comme Magimel et Dupontel, sur des villages dont la population fut entièrement massacrée par le FLN. Mais, certains camarades de la batterie d’artillerie d’à côté ont parfois retrouvé leur meilleur ami émasculé, les couilles dans la bouche. Moi aussi j’ai vu des choses terribles, notamment à l’hôpital de Constantine. Un soldat français noir de peau, les mains sur le ventre, le ventre ouvert. Il avait sauté sur une mine.
Je ne peux pas dire que j’étais aussi idéaliste que le jeune gradé, joué par Benoît Magimel en arrivant. J’avais 20 ans. Avant de partir, mon grand-père m’a dit: «J’ai fait 14-18, ton père a fait 39-45, maintenant c’est ton tour.» On ne devenait un homme que quand on avait effectué son service militaire. J’ai fait les fameux trois jours, qui duraient en fait 15 jours et demi. Des copains d’enfance avaient déjà été tués en Algérie. Je me souviens des obsèques d’un ami qui s’était fiancé avant de partir. Sa fiancée écroulée, en train de griffer son cercueil. Ce souvenir est encore pénible aujourd’hui. Je savais que l’avenir qui se présentait à moi ne serait pas rose. Mais je n’avais qu’une crainte: être réformé. À l’époque, être réformé, ça voulait dire «pas bon pour trouver un travail» et «pas bon pour les filles». Donc, j’étais content d’être apte au service, tout en sachant que je pouvais être tué.
Je me souviens d’un jeune sergent qui était séminariste. Il est arrivé en croyant qu’il pourrait aider, et, comme Magimel, il s’est retrouvé dans des opérations militaires où si vous ne tuez pas, c’est l’autre qui vous tue. Je n’ai pas fait ce genre d’opération. J’ai fait des patrouilles, du flicage, mais je n’ai pas été confronté à ça. Je vais être franc avec vous: plongé dans ce contexte, à un moment donné, vous n’avez plus un comportement humain, vous avez un comportement bestial. On vit 20 mois avec les mêmes types, on est dans la même merde, on partage les mêmes colis, les mêmes angoisses, on nourrit les mêmes espoirs. Alors, imaginez que l’un d’entre nous se soit fait tuer, je pense qu’on serait allé punir ses meurtriers, et pas les vrais responsables, ceux qui nous avaient envoyés faire les cons. C’est le drame de la guerre, surtout quand on a 20 ans.
Un autre point qu’aborde l’Ennemi Intime, c’est le napalm. À l’époque on disait «bidons spéciaux». J’ai vu un village entier flamber au loin. Je n’ai pas vu de près. Une compagnie de légionnaires avait eu un mort, donc ils étaient partis faire une expédition punitive. Comme dans le film, il n’y a pas de tricherie. Le réalisateur a travaillé à partir de témoignages. Par contre, dire que ça se passait tous les jours, ça serait tomber dans l’exagération. Il ne faudrait pas dire que toute l’armée française a torturé, ça serait faux, ni versé du napalm sur tout, tout le temps. D’abord l’exercice de la torture était réservé aux cadres de l’armée, dans des lieux et des structures bien précises. Ce n’était pas fait sur la place publique. La présence de l’alcool aussi est très bien expliquée. Un de mes amis était fiancé à une fille restée au pays. Au bout d’un moment, les lettres de la fiancée s’espacent et puis elle n’écrit plus du tout. Il apprend qu’elle s’est mise avec quelqu’un d’autre. Il s’est mis à picoler deux caisses de bière par jour, volontaire pour toutes les opérations, et pour tuer n’importe qui, il cherchait même à se faire tuer.
Il y a de nombreuses scènes de beuveries dans le film, mais aucune scène de sexe. Une chercheuse s’est penchée sur la question. Elle a étudié le comportement sexuel des militaires en Algérie. Le plus souvent ils allaient au bordel en ville. Encore fallait-il avoir une carte pour aller en ville et une perm’, ce qui était très rare. Il y avait aussi de gros risques de se faire buter au bordel, des risques d’attentats. Il y a même des gars qui se sont fait entraînés par des filles et qui se sont fait descendre. Il y avait aussi le BMC, le bordel militaire de campagne, des camions militaires avec des putes, et les gars passaient au badigeonnage comme ça. Ils payaient et puis voilà. Le reste du temps, c’était la branlette. Un autre sujet tabou, qui mériterait d’être un sujet d’étude mais qui n’a jamais été étudié, c’est qu’un certain nombre d’entre nous sont devenus ce qu’on appelait «pédérastes» pendant la guerre d’Algérie. Moi, j’ai un copain qui est devenu homosexuel à ce moment-là. À l’époque, c’était la honte.
Pour ce qui est du commandant, joué par Albert Dupontel, on comprend qu’il a fait l’Indochine et que, frustré de sa défaite cuisante, il cherche la vengeance, et finit par devenir un tortionnaire. Je savais que, même à mon époque, on pratiquait encore la torture comme dans le film. Je n’en ai pas vu de mes propres yeux parce que là où j’étais, cela ne se faisait pas, mais je sais que ça existait. Tous les politiques savaient que la torture existait, bien avant 1957. Et puis, même si j’y avais été confronté moi-même, je ne sais pas quelle aurait été ma réaction, souvent on n’avait pas le choix.
PROPOS RECUEUILLIS PAR LA RÉDACTION DE VICE