Environnement

La fonte de l’Everest dévoile des tonnes de déchets et de cadavres

En raison de l'alpinisme commercial et du changement climatique, le plus haut sommet du monde devient petit à petit « la plus haute décharge du monde ».

par Omkar Khandekar; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
28 Novembre 2019, 8:20am

La première fois qu'il a escaladé l'Everest en 2010, Mingma David Sherpa a vu un cadavre. Âgé d’une vingtaine d’années à l’époque, il savait que la route vers le sommet était parsemée de plus de 200 cadavres, et que ces derniers faisaient souvent office de marqueurs de distance et d'altitude. Par exemple, lorsqu’il a croisé « Bottes vertes », le corps d'un alpiniste indien identifiable par la couleur verte fluo de ses chaussures, il savait qu’il venait d’entrer dans la « Zone de la mort », située à 8 000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

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Mingma David Sherpa, guide de montagne et spécialiste en sauvetage, vérifie une bouteille d'oxygène. Photo : Omkar Khandekar

En 2016, Mingma s'est joint à Anthony Gordon, un producteur de télévision australien qui a réalisé un documentaire sur la première équipe de secours composée de Sherpas, ces guides de haute montagne népalais. Les sept membres de l'équipe ont appris à utiliser une caméra et les images de leurs missions ont fait l’objet d’un documentaire, Everest Air.

L'équipe de Mingma a secouru et récupéré les corps de 52 personnes sur l'Everest et son voisin Makalu, la cinquième plus haute montagne du monde. Mais ils ne se battent pas seulement contre un terrain hostile. La menace du changement climatique d'origine humaine est omniprésente. Rien que l'année précédente, un temps exceptionnellement chaud a provoqué une avalanche sur le glacier Khumbu, sur la route de l'Everest, tuant 16 personnes. « On ne peut plus prédire ce qui peut arriver, déplore Mingma. Il y a des moments où il y a trop de neige dans les montagnes, d'autres où il y en a trop peu. »

Cela signifie que des cadavres, dont certains ont été perdus il y a des années, ont commencé à sortir de la glace. En plus des corps, des tonnes d'ordures – des boîtes de conserve, des bouteilles, du matériel d'escalade etc. – dégèlent le long de la route empruntée par les alpinistes. Plus de 5 000 kilogrammes de ces déchets sont des déchets humains.

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Quatre cadavres retrouvés sur l'Everest. Photo : Comité de lutte contre la pollution de Sagarmatha, Népal

Une étude quinquennale du Centre international de mise en valeur intégrée des montagnes (ICIMOD) a révélé que les glaciers de l'Hindu Kush et de l'Himalaya fondent rapidement et menacent de se réduire de presque un tiers de leur taille si les émissions de CO2 ne sont pas contrôlées.

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Les ordures sont transportées à Kalapattar par voie aérienne. Photo : Comité de lutte contre la pollution de Sagarmatha, Népal

En 2019, l'Everest a connu son plus grand nombre de morts (douze) après que des alpinistes se sont retrouvés coincés dans une tempête. Cette photographie, devenue virale, a capturé près de 200 alpinistes pris au piège dans un « embouteillage » au sommet. Le gouvernement népalais, qui avait délivré un nombre record de 383 permis d’ascension de l'Everest, a été critiqué pour la monétisation imprudente d'un écosystème aussi fragile. Mais pour un pays dont le PIB par habitant n'est que de 760 euros, l’augmentation du trafic en montagne est un intérêt national. Les expéditions sur l'Everest ont permis de gagner 442 millions de roupies népalaises [environ 3,6 millions d’euros, ndlr] cette année seulement.

Il s'agit cependant d'une situation catastrophique. Nombreux sont ceux qui estiment que la responsabilité du nettoyage incombe autant aux acteurs privés qu'à la société civile. Ang Tshering Sherpa a 73 ans et vient d’une famille qui vit des expéditions sur l'Everest depuis quatre générations. Il affirme que les opérations de nettoyage ne sont pas seulement bonnes pour l'environnement, mais aussi pour les affaires. « Si nous voulons faire croître notre entreprise, nous devons prendre nos responsabilités en matière d'environnement, dit-il. Mon arrière-grand-père a commencé à diriger des expéditions dans les années 1920. Mais la première grande opération de nettoyage n'a été menée qu'en 1996 par l'Association népalaise d'alpinisme. J’y ai participé, avec 40 autres Sherpas. Nous avons ramené environ sept tonnes de déchets. »

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Un porteur népalais marche avec son chargement depuis le camp de base de l'Everest au Népal. Photo : REUTERS/Laurence Tan

Ce nettoyage a été financé par le secteur privé et a coûté des milliers de dollars. Comme il n'y a toujours pas de fonds public disponible, ces opérations ne peuvent être reproduites que de façon sporadique.

Depuis 2008, l'agence de voyages d'Ang Tshering, Asian Trekking Pvt Ltd, consacre 20 % de ses bénéfices au nettoyage. Depuis, les « Eco Expéditions » de l'agence ont collecté plus de 20,2 tonnes de déchets accumulés au-dessus du camp de base de l'Everest. Ils ont également récupéré sept corps à plus de 8 400 mètres. « Transporter un corps aussi lourd à cette altitude n'est pas facile, ajoute Tshering, le corps gelé d'une personne moyenne peut peser jusqu'à 160 kg à cause de la glace. Mais les Sherpas le font pour l'environnement. »

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Des secouristes enveloppent un cadavre trouvé sur l'Everest. Photo : Comité de lutte contre la pollution de Sagarmatha, Népal

Encouragé par ces efforts volontaires, le gouvernement népalais a introduit en 2014 une règle selon laquelle chaque groupe de trekking doit déposer environ 3 600 euros avant l’ascension. La caution est remboursable et traitée après le retour des alpinistes avec 8 kg de déchets chacun. Pour contrôler le problème des excréments humains, les alpinistes sont priés de tout ramasser dans des sacs et de s'en débarrasser après la descente. Tshering Tenzing Sherpa, coordinateur du Comité de lutte contre la pollution de l'ONG Sagarmatha (SPCC), affirme que cette mesure s'est avérée efficace.

Plus tôt cette année, le SPCC a été engagé par le gouvernement pour diriger une opération de nettoyage. Au printemps 2019, lorsque l'Everest a été ouvert aux alpinistes, une équipe de huit personnes a traversé les montagnes et est revenue avec 10,5 tonnes de déchets et sept corps. Tshering Tenzing dit qu'il prévoit poursuivre ses activités pendant au moins cinq autres années.

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L’équipe de nettoyage au camp de base de l’Everest. Photo : Comité de lutte contre la pollution de Sagarmatha, Népal

Mais malgré ces efforts, il reste encore environ 30 tonnes de déchets dans les montagnes, selon une estimation de l'Everest Summiteers Association. Le mois dernier, le gouvernement a interdit l'utilisation de plastique à usage unique dans la région de l'Everest. Pour réduire le nombre de décès, il prévoit également de limiter les permis à ceux qui ont gravi au moins un sommet de 6 500 mètres au Népal avant de tenter l'Everest.

Malgré toutes ces mesures, la solution la plus efficace est l'éducation, la sensibilisation à l'environnement et l'effort continu, selon Tshering Tenzing. « L’Everest est la mère du Népal. Nous devons la sauver », dit-il.

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