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Making a scene

Bri Hurley est une photographe américaine et l’auteure du meilleur bouquin de photos jamais édité sur le hardcore new-yorkais, Making a Scene. Après de timides débuts dans la photo à San Francisco

Photos publiées avec l'aimable autorisation de Bri Hurley.

Les concerts de Side By Side rameutaient autant de straight edge que de skins. Comme en atteste cette photo, le "headwalking" était leur sport préféré. (Mai 1987)

Bri Hurley est une photographe américaine et l’auteure du meilleur bouquin de photos jamais édité sur le hardcore new-yorkais, Making a Scene. Après de timides débuts dans la photo à San Francisco, elle s’installe à New York en 1983. C’est là qu’elle décide d’immortaliser les tronches des mecs qui deviendront les légendes du punk hardcore de la côte Est. Le livre paraît en 1989 ; il est tiré à peu d’exemplaires, vite épuisé, et tombe dans l’oubli. Les années passent et Bri reprend ses études, accepte divers jobs alimentaires et donne des cours de « danse alternative » à des gens qui ne se sont jamais foutu sur la gueule de leur vie. Au début de l’année 2011, Chris Daily de Butter Goose Press redonne une chance à ces photos en proposant une version actualisée et agrémentée du livre original ; le bouquin ressort aujourd’hui, avec une préface écrite par Freddy Cricien, le frontman de Madball. Pour fêter ça, on a posé quelques questions à Bri entre deux cours de gym en Californie.

VICE : Tu viens d’une famille de hippies libertaires. C’est le cas de tous les punks, je crois.
Bri Hurley : Oui, j’ai grandi dans plusieurs communautés alternatives californiennes, avec des artistes, des musiciens, des danseurs, des artisans, des « psychologues expérimentaux » – mais aussi des stripteaseuses, des dealers et des prostituées. Des gens qui voulaient simplement vivre en dehors de la société.

Rien à voir avec les types qui traînaient au CBGB au début des années 1980, donc.
Le CBGB était un endroit très spécial. Je suis reconnaissante envers Hilly [Kristal, le patron] d’avoir été si ouvert et d’avoir
accueilli tant de styles musicaux différents. Le fait qu’il voyait de la valeur en chacun était fantastique.

Tu étais une fille dans une scène composée à 90 % d’hommes. Ça a été difficile de te faire accepter ?
Je ne me suis jamais attendue à être acceptée. J’étais assez solitaire en fait, je n’ai jamais vraiment ressenti une appartenance quelconque à la scène hardcore. J’avais juste quelques amis. Mon appareil photo était un moyen d’être présente, de participer sans subir de pressions. Je ne voulais pas non plus seulement prendre et ne rien donner en retour, ni être perçue comme une « étrangère », mais je me foutais d’être une scenester, tu vois ?


Un après-midi de juin 1986 dans le Bowery. Raybeez est presque sexy sur le capot d'une Cadillac.

Je vois. Est-ce que des groupes ou des personnes dans la rue ont déjà refusé d’être photographiés ou publiés ?
Eh bien, légalement, j’avais la permission du club et la rue est propriété publique... Si jamais un groupe m’avait demandé de ne pas les shooter, j’aurais respecté ça. Quelques personnes ont dû éviter mon objectif, d’autres m’en ont touché deux mots. La plupart des groupes étaient contents d’avoir des photos et finissaient par les utiliser pour des tee-shirts ou des couvertures d’album.

Dans le bouquin, on voit le chanteur de Rest In Pieces arborer un tee-shirt Skrewdriver. Le climat politique devait être assez chaud au milieu de tous ces mecs, non ?
Je n’étais pas trop au courant. Je voyais juste les personnes que tout le monde traitait avec respect et puis les fouteurs de merde.

En Europe, les skinheads, les punks, les straight edge faisaient partie de scènes très distinctes, contrairement au hardcore new- yorkais de cette époque. Un type qui se faisait appeler « Jimmy Gestapo » ne pouvait pas se pointer partout, j’imagine.
Je n’y ai jamais trop prêté attention. Chaque individu était attiré par un groupe différent – ça se voyait très bien dans le public lors des concerts. Les photos parlent pour moi. Tu vois beaucoup de diversité dans le public et pourtant tous les groupes s’entraidaient entre eux. Sans dire que ça n’a jamais existé, j’ai fait le choix de ne pas participer aux petites guéguerres politiques et surtout, je suis bien contente qu’on ne m’ait jamais incitée à y prendre part.

Socialement, la scène était aussi un pot-pourri, des banlieues classe moyenne aux squats. Tu te trouvais où, de ton côté ?
Mes parents viennent d’un milieu intellectuel et ont choisi un style de vie différent, en renonçant à la vie de bureau. J’ai eu mon premier vrai boulot – illégalement – à 13 ans. À l’époque de Making a Scene, je vivais dans un appartement-cave du Lower East Side, où je m’étais construit une chambre noire. Après un accident de travail, je suis devenue barmaid au CBGB.


La tendance du printemps 1987 au CBGB était à l'ourlet de 7 cm de large. Metalheads fun, skinheads en baggy, mecs sans style, réappropriation zoulou des codes anglais, matière grise évanescente : voilà à quoi ressemblait le hardcore avant.

Le quartier était aussi violent qu’on le dit ? Quand on lit le bouquin de John Joseph, Evolution of a Cro-Magnon, on a l’impression que le Lower East Side était une sorte d’enfer sur terre.
Je me souviens de l’émeute du Tompkins Square Park [ndlr : le 6 août 1988, après une tentative d’évacuation des squatteurs du parc, une centaine de flics sont envoyés par Ed Koch, le maire de New York de l’époque, pour « rétablir l’ordre »] et de quelques bastons, mais rien de sérieux. J’ai vécu le Lower East Side comme un lieu très spécial, temporel. Il y avait des coins dangereux, des clochards et des toxicos, mais bon, c’était aussi dangereux que traverser la rue ou prendre l’avion.

D’ailleurs, tu peux me parler du concert de soutien à Tompkins Square Park de l’été 1988 ? Ça avait l’air incroyable.
Tout le monde était agglutiné devant la scène, je me reculais pour éviter les slams. J’ai beaucoup aimé ce concert, à la fois pour le côté social et pour le nombre de kids présents.

C’était quoi tes groupes favoris ? Et les skinheads les plus gentils ?
En hardcore, je dirais Youth of Today, Warzone, Damage, Nausea. Et aussi, Prong, False Prophets, Ed Gein’s Car, Children of the Night ou les Distraction Boys. Sinon, Raybeez était le meilleur et le plus doux. Dans l’ensemble, ils étaient tous cool.

La période qu’éclaire ton livre correspond au revival straight edge new-yorkais. Tu te sentais comment avec le Youth Crew ?
Bien. Il y avait souvent des groupes non straight edge dans les concerts où je traînais. Ils ne me mettaient jamais la pression et ne me demandaient pas de les suivre. Je considérais Ray [Cappo, chanteur de Youth of Today] ou John [Porcell, guitariste de Youth of Today] comme des potes, pas comme des « straight edge ».

Quel est l’intérêt de ressortir le livre, presque 23 ans après ?
Il y a beaucoup plus de photos dans la réédition. Puis j’ai aussi eu plus de copies du livre pour moi – en 1989, l’éditeur m’en avait filé 10 ! Chris Daily était aussi bien plus disposé à travailler avec moi. Il a choisi les photos qu’il voulait publier alors que pour la première version, c’est la maison d’édition qui avait pioché dans ce que je leur avais donné. Lors de la première édition, c’est moi qui m’étais chargée de l’impression et de la distribution.


Septembre 1986, un punk vient montrer son nouveau pitbull aux copains et descendre des bouteilles au milieu de la chaussée. Le chien en pince visiblement pour Bri.

Je parie que tu as eu plus de retours avec la réédition qu’avec l’original. L’effet nostalgie.
J’ai reçu beaucoup d’avis de gens assez jeunes via Facebook. Et quand je récolte les impressions de mes contemporains, je découvre des facettes du mouvement que je ne connaissais pas.

Il doit te rester pas mal de photos inexploitées, j’imagine.
Des tas, mais les meilleures sont dans la réédition. Chris a fait du bon boulot, vraiment. Surtout vu les conditions ! J’étais en Europe et c’est ma mère qui lui envoyait les négatifs ; ils étaient cachés dans des classeurs sur lesquels était écrit le mot « GROUPES » au marqueur. Ça a été beaucoup de travail pour donner vie à ce livre.

Tu vis où maintenant ?
Principalement à Brno, en République Tchèque. J’enseigne la danse et j’organise des séminaires. Là, je suis un programme d’études des mouvements somatiques et de la thérapie par les arts créatifs au Tamalpa Institute de San Rafael, en Californie. Ça me prend beaucoup de temps et je ne fais plus vraiment de photo. En plus, on m’a volé mon appareil il y a quelques années.

Making a Scene vient d'être réédité aux éditions Butter Good Press. On peut le commander là : http://www.makingascenebook.com/book-pre-order.html