Régis Jauffret




«Je couche avec toi pour te faire plaisir.»

Je suis encore assez jeune pour bander sans te désirer en aucune façon. J’éjacule dans ta chatte comme dans un mouchoir, sur un drap, dans un lavabo. Je t’aime, mais c’est un détail de la vie que nous menons à l’intérieur de ce sommeil où nous sommes tombés en abordant l’âge adulte. Nous nous réveillerons peut-être un jour, et nous verrons la réalité comme un paysage en désordre auquel nous ne comprendrons rien. Nous ne saurons même pas pourquoi des évènements se déroulent autour de nous gonflés de tous ces gens que nous verrons pour la première fois, et qui nous demanderons d’entrer dans leur existence comme on pénètre dans une maison isolée pour comploter un meurtre.

– Tu parles de nous comme d’un désastre.

Au matin, j’ai toujours envie de te quitter. Tu persistes dans ma bouche comme un goût de merde. Je crois malgré tout que je t’aime, mais je préfèrerais vivre loin de toi pour t’imaginer. Je voudrais que tu me manques, souffrir de ne plus te voir, de ne plus entendre ton manège de phrases, de ne plus toucher ta chair un peu flasque, émouvante, tendre, moelleuse comme les petites vagues qui terminent leur course sur le bord d’une plage. J’en ai assez que tu sois toujours là, ta présence t’obscurcit, t’efface. Je ne veux plus de la fusion de nos corps, de nos étranges sensations d’exister, dans le lit, la maison, où on dirait qu’un hachoir nous déchire comme de la viande.

«Va-t’en.»

On m’a dit que tu t’étais mariée un an après mon départ précipité dans la nuit brûlante du mois de juillet 1935. J’ai trois enfants maintenant, leur mère a été arrêtée le mois dernier lors d’une rafle. Elle faisait la queue devant une boulangerie de la rue du Bac. Si nous sommes dénoncés, on emmènera les gamins, et je resterai libre de survivre à ce séisme comme tous les Aryens de l’Europe occupée. Nous ne nous sommes jamais aimés, je t’ai vite oubliée. Nous nous étions accouplés, acoquinés, nous avions partagé le même espace. Je sais depuis que l’amour n’est pas seulement une conversation ininterrompue, ni le rapprochement de deux blocs de matière humaine.

«Je sais depuis ce que c’est que l’amour.»

Je souhaite qu’il en soit de même pour toi. Les années que nous avons perdues ensemble sont devenues pour ma part un souvenir malencontreux, très discret, indolore comme le bout des ongles.

«Je ne suis pas venu te voir rempli de tendresse et de nostalgie.»

J’ai déposé ce matin les enfants chez ma sœur à titre provisoire. Mais il sera facile de remonter jusqu’à elle pour les retrouver. Je voudrais que tu les caches jusqu’à la fin de la guerre. En espérant que les nazis la perdent. Merci d’avance d’accepter.

«Je t’embrasse.» 




«Un travail n’est pas un dû.»

C’est une faveur qu’il faut mériter comme une gourde d’eau quand on est perdu au milieu du désert. Bientôt, il faudra sans doute payer cher pour obtenir un poste et un salaire. Sans emploi, vous perdez à l’instant votre dignité d’humain, et vous devenez comparable à un de ces chats des rues que de vieilles folles nourrissent au risque de se faire griffer. Après le chômage, vient l’expulsion de l’appartement dont le loyer n’est plus payé depuis six mois. L’hébergement par un ami ne dure qu’un temps, il est vite lassé de ce corps assoupi sur le canapé convertible qui prend toute la place dans son salon.

«Si les parents sont toujours vivants, ils prennent le relais.»

La chambre d’adolescent est toujours au bout du couloir, mais elle a été transformée en atelier de bricolage. Le sommeil devant l’établi, sur un matelas de mousse, avec l’odeur de la colle à bois, le voisinage des copeaux et de la sciure, ne vaudra jamais une bonne nuit dans un yacht avec la plus belle fille de Saint-Tropez.

«Les parents ne tardent pas à trouver le temps long.»

On va jusqu’à vous reprocher de vous resservir de la viande, et de boire le vin comme de l’eau. Quand les ponts sont coupés avec votre famille, il vous reste à arpenter la ville. En dormant dans une gare, on vous vole le sac où vous aviez vos affaires de toilette et quelques vêtements de rechange. Deux jours plus tard, la crasse vous a déjà enrobé comme une couverture de caramel. D’attaché de direction, vous êtes devenu clochard.

«Et ce n’est pas en tremblant de la sorte sur votre chaise, que vous allez me convaincre de vous engager.»

Un entretien d’embauche tient beaucoup de la danse nuptiale que pratiquent les mammifères marins. Vous devez vous efforcer de me séduire en me donnant l’impression de tourner autour de moi comme un carrousel de dauphins. N’oubliez pas que trois cents autres candidats attendent que vous mordiez lamentablement la poussière. Si vous ne savez pas vous vendre, vous vendrez si mal nos produits que vous nous ferez perdre des parts de marché.

«Je vois que vous êtes divorcé.»

Ce n’est pas un facteur d’équilibre. Nous nous sommes crus autorisés aussi, d’appeler la directrice de l’école que fréquentent vos enfants. Nous n’aimons pas avoir pour collaborateurs des parents d’élèves dissipés. Comme si ce n’était pas suffisant, l’un d’entre eux souffre de surcroît d’une maladie génétique. Nous détestons les enterrements, ils privent l’entreprise d’une demi-journée de travail. Quant aux cadres effondrés qui se permettent de plomber une réunion, nous les éjectons.

«Pour ne rien vous cacher, je ne pense pas que vous ayez le profil idéal du candidat que nous recherchons.» 




«Nous allons passer les menottes à Dieu.

– On le trouvera bien dans une église.

– Ou dans un back-room.»

Après avoir bu plusieurs tasses de café, le commissariat était en pleine discussion métaphysique. D’autant, que depuis plusieurs mois nous ne parvenions plus à mettre la main sur personne. Les hold-up se multipliaient, les kidnappings faisaient des petits, et on aurait dit que le nombre des assassinés dépassait de beaucoup celui des spermatozoïdes disponibles pour les remplacer. Nous ne nous déplacions plus quand on nous signalait une nouvelle moisson de cadavres, ou la découverte d’un nouveau charnier dans le jardin d’un pauvre mec qui cherchait à planter ses patates. Ma femme avait été découpée la semaine passée. En sortant de chez moi, je l’avais reçue le lendemain morceau après morceau en plein dans la figure.

«Sûrement des voyous.»

Il m’avait semblé reconnaître parmi eux un garçon que j’avais torturé dans sa jeunesse pour tenter de le faire changer de race, comme on fait sauter une classe à un élève méritant. Mais je n’étais sûr de rien, j’étais trop groggy pour mettre à profit les cours de physionomie qu’on nous avait donné à l’école de police. De toute façon, depuis que mes gamins avaient été enlevés et que j’avais appris par Interpol qu’ils travaillaient dans un bordel d’enfants à Caracas, je ne considérais pas la vengeance de ma femme comme une priorité.

«À son âge, je ne pouvais plus compter sur elle pour renouveler ma descendance.»

D’ailleurs, j’étais entouré de veufs. À l’exception du commissaire principal qui était un mystique et s’envoyait sûrement la Vierge quand son foutre bouillonnait à lui faire éclater les couilles. C’était justement lui qui rêvait de l’arrestation de Dieu, et de son martyre dans la prison de Morzine où en guise de cellules il n’y avait que des mitards.

«Il souffrira tant pour notre salut, que nous retrouverons la foi des apôtres.»

Le café continuait à couler à flots. Nous titubions comme des ivrognes. Le commissaire était debout sur une table. Il avait sorti son Smith & Wesson et mitraillait le plafond en espérant tirer Dieu comme un canard. Nous aurions à peine le temps de l’agrafer qu’il aurait déjà ressuscité et serait fin prêt pour la détention provisoire.

«Je pourrai le visiter chaque matin.»

Il se voyait lui apporter des fraises au sucre et lui chanter du grégorien pour le distraire. Ils apprendraient jour après jour à mieux se connaître. Ils deviendraient copains. À sa sortie de prison, il pèserait de tout son poids sur la hiérarchie pour qu’il nous rejoigne avec le grade d’inspecteur.

«Grâce à sa poigne de fer, l’ordre règnerait enfin.» 

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