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Robert Fisk: En quoi cela a-t-il affecté le journalisme?
Un combattant pro-syrien pète un câble au RPG à Tripoli, Liban, en octobre 1985, quelques jours avant l’occupation de la ville par l’armée syrienne Photo: Getty

Soldats iraniens franchissant la frontière irakienne au début de la guerre Iran-Irak en 1980. Photo: Getty

Vous avez été salement blessé en Afghanistan. Comment c’est arrivé?
C’était en novembre 2001. J’allais vers Kandahar lorsque ma voiture est tombée en panne dans un village près de la frontière pakistanaise. Il y avait une quantité de gens qui avaient fui Kandahar la nuit précédente à cause d’une attaque de B-52. Beaucoup d’entre eux avaient perdu des membres de leur famille au cours du bombardement. Ils étaient amers, et en colère. Lorsqu’ils ont aperçu un Occidental—moi—un gamin a demandé: «C’est George Bush?» Un groupe d’enfants s’est mis à me jeter des pierres, petites. J’étais avec un collègue. De l’autre côté de la chaussée, il y avait un autobus. Le chauffeur nous a fait signe de monter, ce qu’a fait mon collègue. Mais avant que j’aie pu faire la même chose, les enfants ont empoigné ma sacoche et m’ont tiré dehors. Ils ont commencé à me frapper au visage et à la tête à coup de pierres. J’ai vraiment cru que j’allais mourir. Je me rappelle avoir pensé: «Combien de temps faut-il pour mourir?» Lorsque me revient l’odeur du sang coulant sur mon visage, je pense à cette phrase de Lady Macbeth: «Qui aurait pu penser que les veines de ce vieillard contenaient tant de sang?» J’allais m’évanouir lorsque je me suis souvenu de ce que m’avait dit un Libanais pendant la guerre civile: «Lorsque tu es en danger, le pire, c’est de ne rien faire.» Alors je me suis défendu, j’ai commencé à me battre. Finalement, un imam m’a extirpé de là, il m’a pris par le bras et m’a sauvé.
Vous êtes allé plusieurs fois en Irak depuis la chute de Saddam. Vous est-il arrivé d’avoir peur d’être enlevé?
Bien sûr. Nous faisons tous le cauchemar de nous voir nous-même à la télé, vêtu d’un jogging orangé, un poignard sous la gorge. Lorsque tu couvres un évènement, tu ne peux pas rester à l’hôtel et te contenter de téléphoner. Tu dois sortir dans les rues et voir les choses de tes propres yeux. Il y a, en Irak, en ce moment, un autre correspondant indépendant: Patrick Cockburn. Il prend les risques nécessaires pour couvrir la situation. Moi-même, je ne devrais pas tarder à retourner en Irak.
Père pakistanais et son fils chevauchant un char en forme de fausse bombe lors d’une parade en l’honneur du 4e anniversaire de la fabrication de la bombe, en mai 2002 à Karachi. Photo: Getty
Malgré la peur, vous retournez sur le terrain?
Oui, mais il m’arrive parfois d’imaginer Tony Blair regardant une cassette vidéo sur laquelle je le supplie de rappeler les troupes britanniques d’Irak ou je serais décapité. Que dirait-il? Après tout ce que j’ai écrit sur lui, il ne lèverait pas le petit doigt pour me sauver la vie.
Vous avez de la chance d’être encore en vie.
Quand mon deuxième livre est sorti, mon éditeur m’a offert le champagne, pas pour fêter la sortie du bouquin, mais pour célébrer ma survie. C’est vrai que j’ai eu de la chance. Je me souviens de la bataille de Fish Lake, pendant la guerre Iran-Irak. J’étais du côté iranien. Le pilonnage de l’artillerie irakienne était terrible. Je me souviens d’un journaliste britannique disant: «Je ne pense pas pouvoir supporter ça plus d’un jour.» Quand ça s’est calmé, un gardien de la révolution m’a conduit sur le front. J’ai aperçu, sur l’autre rive, les lumières du Sheraton de Basra. Les obus volaient comme des guêpes, mais on oublie la peur de la mort lorsqu’elle devient trop proche.
Terry Anderson, chef du bureau de Associated Press à Beyrouth, après avoir été enlevé par des militants chiites du Hezbollah, en 1985 (et qu’on l’a privé de ses lunettes). Photo: Getty
Pourquoi est-ce si important de prendre tant de risques et de faire des reportages depuis les zones de combat?
Pour que personne, plus tard, ne puisse dire, comme on l’a fait pour l’Holocauste: «Nous ne savions pas.» Nous décrivons ce qui se passe au Moyen-Orient simplement pour que les gens sachent ce qui se passe là-bas.
Selon vous, qui représente la pire menace, dans cette zone?
Le Pakistan.
Vous n’avez pas hésité une seconde!
On nous dit que l’Iran est le plus dangereux, mais ce sont des conneries. L’histoire de la crise nucléaire iranienne est mal connue. C’est le Shah d’Iran, notre gendarme dans le Golfe à l’époque, qui voulait une industrie nucléaire. On lui en a quasiment fait cadeau. L’usine nucléaire de Busher a été construite par Siemens, une société allemande. Le Shah est même allé à New-York où il a donné une interview, à CBS ou ABC, je ne sais plus exactement, et il a dit: «Je veux une bombe parce que les Américains et les Soviétiques en ont une.» Le président Carter lui fit bon accueil. Cela ne posait pas de problème. Bien plus tard, pendant la Révolution islamique, j’étais à Téhéran quand Khomeiny a dit: «Ces choses sont l’œuvre du diable.» Il a utilisé le mot «sheitan», qui signifie «satan», et il a ajouté: «Nous les fermons.» Et c’est ce qu’il a fait. En 1985, lorsque Saddam inondait l’Iran sous les armes chimiques qui lui avaient été données par les USA, les Iraniens ont décidé de relancer leur industrie nucléaire, parce qu’ils craignaient que Saddam ne finisse par utiliser ses bombes atomiques contre eux. Quoi qu’il en soit, je pense que le Pakistan est le pays le plus dangereux de la région pour l’Occident.
Je redoute presque de poser cette question: Pourquoi le Pakistan?
Parce que c’est un pays musulman rempli de partisans des talibans et d’al-Qaeda, parce qu’il possède la bombe atomique, et une dictature qui peut être renversée n’importe quand, et parce qu’à mon avis, ses services de sécurité soutiennent activement les talibans et al-Qaeda. En ce moment, le général Pervez Musharraf, le dictateur pakistanais, est notre ami, et donc il n’y a pas de problème avec le Pakistan. Il est de notre côté. L’Iran est le méchant. C’est ce que diraient mes collègues journalistes. Mais je dis que le danger, c’est le Pakistan. Une chose est sûre: nous ne bombarderons pas le Pakistan, parce qu’il possède la bombe. Pour la même raison que nous n’attaquerons pas la Corée du Nord.
Un des nombreux tas de corps massacrés à Sabra et Shatila, Liban, 1982. Photo: Reuters

