Oh, trop bien !

Je ne suis pas du genre à coincer des inconnus pendant un dîner pour m’épancher sur le biodiesel ou pour les traiter de pauvres cons s’ils émettent des doutes sur la réalité du réchauffement climatique. Mais je ne suis pas non plus du genre à déclarer que je me fous du sort des baleines.



Le problème avec le débat sur l’écologie, c’est que personne ne comprend vraiment de quoi il retourne. Se forger une opinion sur les changements climatiques, la surpopulation ou le pic pétrolier, c’est se fonder sur des divergences statistiques tellement microscopiques que même les scientifiques ont du mal à comprendre. Tout est tellement confus qu’on voudrait parfois qu’il arrive quelque chose de franchement horrible pour mettre tout le monde d’accord. Un truc grave qu’on pourrait prendre en photo et commenter comme ça : « T’as vu ? On est niqués. » Ce truc, j’en ai été témoin : une partie de l’Océan Pacifique est condamnée à être en permanence saturée de déchets. Je l’ai vu de mes propres yeux.



Au milieu des années 1990, Charles Moore rapatrie son catamaran de course de Hawaii à la Californie. Pour rigoler, il décide de passer par le centre de l’enroulement du Pacifique Nord. L’enroulement est un énorme vortex de courants qui tourbillonnent autour d’une zone de haute pression constante—si vous vous représentez le reste du Pacifique comme une énorme cuvette de WC, cette zone est l’endroit où votre merde tournoie à la surface avant d’être aspirée. Mais comme cet endroit est un piège mortel sans un pet de vent, les bateaux l’évitent soigneusement. Quand Moore l’a traversée, il n’y avait que lui, son équipage et une traînée infinie de déchets.

Le centre de l’enroulement a toujours été une zone d’accumulation naturelle pour toutes les saloperies à la dérive. Il était une fois des épaves qui flottaient en cercle autour de l’enroulement et qui—parce que jusqu’au siècle dernier tout ce qui existait était biodégradable—se transformaient en un ragoût riche en nutriments, boustifaille idéale pour les poissons et les petits invertébrés. Puis on s’est mis à tout fabriquer à partir du plastique, ce qui a bouché les toilettes, pour filer la métaphore.

Le problème avec le plastique, c’est qu’il ne se désintègre jamais totalement. On peut, à la rigueur, le compacter jusqu’à ce qu’il ait la taille d’un diamant. Avec le temps, le plastique est entièrement photodégradable, jusqu’à ses polymères individuels. Mais ces petits trucs sont toujours là, et pour longtemps. Ça veut dire qu’à part quelques poignées de plastique biodégradable, toutes les molécules synthétiques jamais créées ne disparaîtront jamais. Et, mis à part le faible pourcentage qu’on retrouve pris dans un filet ou échoué sur le rivage, chaque morceau de plastique jeté dans le Pacifique se retrouve au centre de l’enroulement et y flotte en ce moment même.

Après avoir passé près d’une semaine à observer les déchets s’amasser contre la coque de son embarcation, le capitaine Moore a décidé de transformer son bateau en navire de recherche, et de se rendre deux fois l’an à l’enroulement pour y étudier les déchets. Je l’ai accompagné lors de son dernier voyage. L’équipage était composé d’un docteur, quarantenaire, divorcé, et d’une chimiste mexicaine, mère de deux enfants. C’était comme des vacances en famille, en plus scientifique et plus compliqué à organiser. La nappe de déchets se trouve à l’un des points les plus éloignés du monde. Il faut une bonne semaine en mer rien que pour s’y rendre. On sait combien une journée en voiture peut être une torture, alors on imagine bien les dégâts au cerveau que peuvent provoquer sept jours à bord d’un bateau de 25 mètres. Le premier jour, on perd de vue la terre ferme, puis on ne voit plus les autres bateaux, puis on ne voit plus rien à part des vagues à perte de vue et parfois un oiseau de mer. Après des jours à ne voir rien que de l’eau, une mouette devient aussi palpitante qu’un OVNI. Juste quand on se retrouve avec une chanson différente pour chaque oiseau recensé dans le guide du bateau et qu’on les a toutes rassemblées pour en faire un opéra dédié aux oiseaux de mer, on aperçoit les déchets.



J’ai pensé spontanément, sans me servir de mon bon sens, que le capitaine nous conduirait vers une masse de déchets contigus, mais ce n’a (malheureusement ?) pas été le cas. Les groupes de détritus se déplacent avec les courants, alors on doit conserver le même cap en espérant trouver des saletés. De temps en temps, on voit différents types d’épaves flotter plus ou moins côte à côte, mais le plus souvent, c’est juste un flot régulier de déchets isolés. C’est un peu décevant au début, mais rappelez-vous qu’on est au beau milieu d’une des plus grandes étendues d’eau de la planète. Le fait que pendant la majeure partie du voyage, je n’ai pas pu regarder par le hublot sans voir flotter quelque chose, laisse présager du pire quant à l’état du reste de l’océan.

Au début, quand on apercevait des ordures, on mettait un point d’honneur à arrêter le bateau et à sortir pour les recueillir. On remontait n’importe quelle saleté à l’avant du pont. Puis on a recueilli uniquement ce qui avait l’air intéressant. Une partie de nos prises était composée de trucs cool tombés de cargos, comme des caisses de masques de hockey et de baskets Nike. Vous avez peut-être entendu parler de la cargaison de canards en plastique qui a été perdue en mer dans une tempête en 1992, et que les océanographes ont utilisée pour dessiner les courants marins avec plus de précision ? J’imagine que c’est le bon côté de la situation, mais c’est comme si on remerciait le Sida et le choléra d’avoir fait avancer les recherches épidémiologiques.

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À force de remonter des déchets sur le pont toute la journée, on a fini avec une roue de moto, un casque de chantier, et un gilet de sauvetage taille enfant avec des traces de morsure de requin dessus. On a aussi failli se prendre ce qui était soit un mât de bateau, soit un poteau téléphonique. Sinon, le gros de notre pêche contenait les saloperies habituelles, des bouteilles de Coca, des sacs en plastique… Beaucoup de choses avaient l’air de venir d’Asie, ce qui veut quand même dire qu’elles ont dérivé au moins 8000 km avant qu’on les repêche là. Le truc le plus terrifiant, c’est qu’il n’y en a qu’un cinquième qui provient des bateaux. La plupart des détritus sont partis de la terre ferme, ils ont été pris dans les courants et se sont frayé un chemin en pleine mer. Comme le capitaine l’a répété une bonne dizaine de fois : « L’océan est en aval de tout. » Quand on a été bien avancés dans la nappe de déchets, le capitaine Moore a gréé un chalut et s’est mis à recueillir des échantillons d’eau dans des petites boîtes de Pétri. Je pensais que ce serait barbant de regarder ça sans microscope, mais quand j’ai vu la première boîte, c’était plus terrifiant que l’addition de tout ce qu’on avait vu flotter. Il y avait des araignées d’eau et des petites méduses ça et là, mais elles étaient complètement submergées par d’épais confettis de particules de plastique. On aurait dit une boule à neige remplie de déchets. D’après des échantillons antérieurs, Moore a estimé à 6 pour 1 le rapport entre plastique et composants naturels de l’eau dans laquelle on naviguait. Quand on s’est rapprochés du centre de l’enroulement, le taux a nettement augmenté, jusqu’à ce qu’on prélève des échantillons qui avaient l’air de ne contenir que du plastique.



C’est la partie du voyage qui m’a le plus marqué. C’est une chose de polluer des coins de la planète avec des trucs qu’on pourrait éliminer—dans le sens où même les nappes de pétrole et les poussières radioactives peuvent être nettoyées. Mais gravement altérer la composition de l’eau de mer dans l’un des endroits les plus éloignés de la civilisation, c’est franchir une nouvelle étape dans la pollution de la planète. C’est une sodomie écologique, définitive, à sec.

Mais je vais vous raconter ce qui est le plus flippant : une fois que le confetti de plastique est suffisamment petit pour être mangé par une méduse, il est avalé et remonte la chaîne alimentaire jusqu’à nous. Les méduses se font manger par des petits poissons, qui absorbent du même coup tout le plastique accumulé. Puis, les gros poissons mangent plusieurs petits poissons, puis des poissons encore plus gros mangent plusieurs gros poissons, et au moment où on les pêche, ces créatures ont accumulé suffisamment de particules dans leur graisse pour fabriquer des cageots en plastique. C’est le cycle de la vie revu et corrigé façon science-fiction dystopique. On mange nos propres rebuts. En plus de boucher les voies digestives—dans le Pacifique, des biologistes ont retrouvé des cadavres d’oiseaux morts de faim parce que leur estomac était complètement saturé de déchets—le plastique dégradé a aussi le mérite d’absorber les produits chimiques qui se sont écoulés dans l’eau. Il y a toute une catégorie de pesticides et de solvants qu’on appelle polluants organiques persistants. En gros, ils sont faits sur mesure pour s’attacher aux matières synthétiques à la dérive et massacrer toute forme de vie qui les avale. La chimiste embarquée avec nous étudiait deux des polluants les plus répandus dans les eaux du Pacifique, le DDE et le DDT. Ouais, le même DDT qui tue les bébés aigles. C’est aussi une substance potentiellement cancérigène qui est à l’origine de carences en spermatozoïdes et de problèmes de croissance. Le pire, c’est que même si le plastique ne porte pas de toxines extérieures, ses composants peuvent quand même faire des dégâts dans notre corps. Le bisphénol A, par exemple, est un produit qu’on utilise pour fabriquer des trucs comme des bouteilles ou des godes. C’est aussi un œstrogène synthétique qui peut totalement dérégler le système reproducteur. Ces dix dernières années, le professeur Frederic vom Saal, de l’Université du Missouri, a examiné les effets du bisphénol A sur des souris de laboratoire, et a établi un lien entre l’exposition au produit et une série hallucinante de problèmes de santé, dont le cancer de la prostate, l’hyperactivité, le diabète précoce, le cancer du sein, les testicules non descendus et l’inversion du sexe. Des humains peuvent souffrir de symptômes d’INVERSION GÉNITALE parce qu’ils ont mangé sans le savoir un produit qui sert à fabriquer des godes : on a le droit de trouver ça ironique ?



Les recherches de Vom Saal sont au centre d’un débat mouvementé, puisqu’elles concernent une exposition à des quantités infimes et que personne ne sait exactement comment marche le système endocrinien. Ses découvertes sont un peu trop accablantes pour être vraies, mais quand on discute avec lui, on se rend compte qu’il est lui-même surpris de ce que ce seul produit chimique puisse être à l’origine de la quasi-totalité des crises de santé publique américaine des trente dernières années. Et même s’il n’a raison que sur un seul des problèmes exposés, c’est hardcore. Mais pire que tout, ces mêmes produits peuvent provoquer des ravages sur l’ADN. « En examinant le patrimoine génétique des animaux exposés au bisphénol A, on a l’impression qu’on a tiré sur leurs chromosomes à coups de fusil à pompe », affirme Vom Saal.

À la périphérie de l’enroulement, nous sommes rentrés en plein dans la baleine blanche du royaume des déchets maritimes : un filet fantôme. Les filets fantômes sont des filets de pêche entremêlés qui flottent librement à la surface de l’océan et capturent tout sur leur chemin. Ce sont les langoliers de la mer. On a retrouvé des filets fantômes longs de plusieurs kilomètres avec des rames, des crânes de requins et des squelettes de tortues entières emprisonnés dans leurs nœuds. Celui sur lequel on est tombés était loin d’être aussi grand mais faisait facilement deux fois ma taille, pesait quatre-vingts kilos et renfermait une brosse à dents, ainsi que son propre banc de poissons tropicaux. Il n’était pas question de ramener cette énorme masse sur le rivage, alors on l’a hissée à l’arrière du bateau, on a fixé un module GPS dessus pour que les océanographes puissent suivre son itinéraire, et on l’a rejetée à la mer. Jake, notre caméraman, a plongé pour filmer sa dérive dans un nuage de fils défaits et de plastique. Quand il est remonté à bord, il ressemblait à quelqu’un qui se serait étalé de la crème pailletée sur le torse. C’était des petits bouts de plastique.
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