Vous pourrez toujours compter sur Kill The DJ pour vous donner du pouvoir

À la veille de leur sauterie au Monseigneur, on allés passer un moment avec Fany Coral et Stéphanie Fichard pour discuter de leur label, de militantisme queer féministe et de gender bending.

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26 Novembre 2014, 12:35pm


Stéphanie Fichard et Fany Coral

Demain soir, jeudi, à partir de 21h30, Kill The DJ investira le Monseigneur pour la realease party de l'excellent premier album de C.A.R., avec un live du nouveau projet de Chloé Raunet et une tapée de DJs maison, parmi lesquels Chloé, Clara 3000 et Ivan Smagghe. Jeudi. Kill The DJ. Line-up fraîcheur citron. Si ces trois éléments ne vous rappellent rien, c'est que vous n'avez sans doute pas connu les fameux jeudis du Pulp, club des Grands Boulevards qui a beaucoup fait pour la tolérance, l'éclectisme et l'ouverture d'esprit d'une paire d'entre nous. À l'occasion de cette remise à jour d'une des soirées les plus turbulentes de Paris (aussi bien sur le plan musical que militant), nous sommes allés passer un moment avec Fany Coral et Stéphanie Fichard, moitiés de Kill The DJ et piliers du Pulp, pour discuter de leur label, de militantisme queer féministe et de gender bending.

Noisey : Comment présenteriez-vous Kill The DJ ?
Fany Coral :
On est quatre : Ivan Smagghe, Chloé Thévenin, Stéphanie et moi. On fait du développement artistique et on essaie, en quelque sorte, de faire pousser des fleurs.
Stéphanie Fichard : On essaie de créer la famille dysfonctionnelle la plus étendue possible.

En quoi êtes-vous un label militant ?
S
: Nos engagements respectifs dans nos associations Gouine Comme Un Camion et La Bambaataa [en passe d’être renommée Peanut Butler] nous ont nourries et transparaissent dans nos choix et projets artistiques. Le sexisme présent partout dans la société se retrouve dans la musique et nous faisons, de fait, partie du peu de filles dirigeantes de labels ou cheffes d’entreprises.
F : Je perçois notre label comme un outil qui permet d’exprimer des idées. Aussi, Kill The DJ est né au Pulp, où on s’est construites. Il y a dix ans, le livret de notre troisième compilation The Dysfunctional Family comportait un texte sur le genre inspiré de Judith Butler [auteur de Trouble Dans Le Genre, essai incontournable en la matière]. Le militantisme queer et féministe a toujours été très présent.


Pochette de la compilation The Dysfunctional Family, sortie sur Kill The DJ en 2006

Quelle est votre définition du « queer » ?
F
: Le queer est un prisme politique qui permet de décaler ton regard et de faire tomber la domination. Il est fondamental de faire la différence entre orientation sexuelle et identité de genre. Les gens font l’amalgame. Une fille qui met une moustache ou un garçon qui porte une jupe et des boucles d’oreille n’est pas forcément queer. Ce n’est ni un folklore, ni une esthétique.

Quelle importance accordez-vous à l’engagement des artistes que vous signez ?
S
: Les artistes nous contactent pour notre engagement. Il nous serait difficile de travailler avec quelqu’un qui n’a aucune conscience politique. Dernièrement, on a signé uniquement des filles. C’est à la fois un concours de circonstances et une vraie envie de les accompagner, de les professionnaliser et de leur offrir un espace. Le Pulp a permis l’éclosion d’artistes telles que Chloé, Jennifer Cardini, Miss Kittin ou Sextoy. Depuis sa fermeture, il n’existe plus de lieu pour les filles.
F : Le Pulp était une machine d’empowerement et on a envie que notre label le soit aussi. Quand on voit les programmations des festivals avec peu ou pas de filles, comme Nuits Sonores ou Peacock Society, on est obligée de leur faire remarquer, de les interpeler sur Facebook.

Comment réagissent les intéressés ?
S
: Souvent, ils nous répondent qu’ils ne programment pas de filles parce qu’il n’y en a pas. C’est totalement faux. Le problème vient du fait que pour être bookée dans un festival en tant que DJ, il faut être soutenue par un label ou avoir sorti des disques. Les autres acteurs du monde la musique nous connaissent et sont habitués à nos prises de position, ne serait-ce que par nos flyers de soirées très post-situationnistes réalisés par Adam Love.
F : On est identifiée comme les deux gouines de service. Manu Barron de Savoir Faire nous appelle « la LCR de la musique électronique ». Ça nous va très bien et je trouve ça très drôle !


« La LCR de la musique électronique » en action.

Selon vous, pourquoi certaines femmes demeurent-elles invisibles ou mal représentées dans la musique ?
S
: C’est le résultat de la misogynie ambiante. Il existe une défiance et une sorte de réflexe pavlovien à considérer que les filles sont uniquement des interprètes. Des femmes un peu geek, capables de s’enfermer dans un studio et de composer sur leur ordinateur, ça n’intéresse personne. On a l’impression que la culture est un univers évolué et ouvert alors que les femmes y sont cantonnées à des rôles subalternes.
F : Le problème vient aussi de la presse musicale. Aucune attention n’est portée aux femmes, qui ne peuvent pas se professionnaliser et progresser. Trax avait consacré un numéro spécial aux femmes avec des articles rédigés exclusivement par des hommes, ou avait mis en couverture la photo d’une fille torse nue avec un potard de platine à la place du téton…
S : Dans la presse, la musique de Chloé est toujours qualifiée de sensuelle et sensible…

Que signifie le gender bending pour vous ?
F
: Le futur, une manière d’être punk en 2014 et un danger, qui anéantit les fondements de la domination sociétale. Avec l’hystérie collective qu’ont déclenchée le Mariage Pour Tous et « la théorie du genre », on a réalisé à quel point c’était la révolution. La thèse de Judith Butler est essentielle, car elle démontre que sans genre, le patriarcat s’effondre. Comme l’écrit la féministe Christiane Rochefort dans son texte « Définition de l’opprimé » : « L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C'est dans la définition de l'oppression. En particulier les 'plaintes' de l'opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l'oppresseur il n'y a pas d'oppression, forcément, mais un fait de nature ».

Pensez-vous que toute performance de genre est politique ?
F
: Aujourd’hui oui. Par exemple, Mykki Blanco est un artiste et très politique. Il a créé un personnage double et ambigu et incarne plusieurs minorités à la fois : noirs, homos et juifs. Idem pour Shamir, Le1f, Ru Paul et Big Freedia, qui présentent des émissions à la télé. Beth Ditto connaît un grand succès populaire en France, malgré un discours politique prononcé. Tu peux être une fille hyper féminine et un gender bender, tout dépend de la performance.

Pourquoi la France manque-t-elle de gender benders ?
S
: Notre pays est conservateur, étriqué et coincé. Ça nous a sauté aux yeux quand la France a fait son coming out réactionnaire à propos du Mariage pour Tous. J’avais l’impression de vivre dans un état tolérant mais je me suis rendue compte que j’avais tort et que tous nos droits étaient fragiles. Malheureusement, je n’ai pas l’impression que la situation s’améliore. Qui sont nos Conchita Wurst ou Mikky Blanco ?
F : Les gender benders sont beaucoup plus présents dans d’autres pays. Cela vient du fait que la France ne possède pas de pop culture. En Angleterre, David Bowie ou Boy George appartiennent à la culture populaire.

Paradoxalement comment expliquez vous que Stromae ou Christine and The Queens explosent aujourd’hui ?
F
: Stromae ou Christine and The Queens permettent de présenter de nouveaux modèles. Quand j’avais 12 ans, je me reconnaissais en Boy George sans comprendre pourquoi. Les représentations sont très importantes. Quand tu te construis sans point d’identification, tu es bancal.
S : Je pense que la nouvelle génération accepte leur esthétique sans se préoccuper du fond politique.
F : C’est normal, prendre conscience du politique est un long cheminement intellectuel. J’ai commencé à le comprendre à 27 ans, quand j’ai quitté Carcassonne pour m’installer à Paris.
S : Si à 16 ans ton environnement te permet de vivre ta sexualité librement, la dimension politique suit. Ce n’est pas une question de maturité mais d’épanouissement personnel.

Que manque-t-il pour que la situation évolue ?
F
: On manque d’un espace multiculturel et polyvalent, une sorte de SMAC féministe et queer, où toutes les identités de genre dont les trans-identités sont les bienvenues. Le Pulp était un lieu féministe et lesbien mais ouvert aux hommes. Ivan a débuté là-bas, tout comme Arnaud Rebotini.
S : On rêve d’un lieu administré par des filles ingénieures du son, scénographes, productrices qui mettent à disposition des studios et accueillent des artistes. Qui ne soient pas forcément des filles.

Quels sont vos projets à venir ?
S :
On vient de sortir l’album de C.A.R. et on travaille sur les prochaines sorties de Léonie Pernet, It's A Fine Line et Clara 3000. Chloé prépare également un opus et Pilooski est en train de bosser sur un EP avec Yula, une artiste polonaise.
F : Et on organise une soirée à la Gaité Lyrique le 21 février 2015 avec un concert des japonaises Nisennenmondai. On est ravies !



La release party de l'album de C.A.R., c'est demain jeudi 27 novembre au Monseigneur, de 21h30 à 06h00 et on a évidemment des places à vous faire gagner ici.

Éloïse Bouton est sur Twitter - @EloiseBouton