Illustration: Quentin Blake
TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR HANNAH PASCAL
J’ai tendance à osciller entre des insomnies tolérables et d’autres épouvantables selon que ma vie va bien ou pas, et cette histoire est née lors d’une des pires que j’ai jamais eues. Je travaillais à une autre histoire depuis des mois, et, une nuit, je me suis réveillé avec la certitude que je n’arriverais jamais à la terminer. Que je ne pouvais pas. Et surtout, que c’était vraiment de la merde. J’ai compris ça, couché dans mon lit, avec une lucidité encore plus aveuglante que d’ordinaire. J’y ai réfléchi pendant un certain temps. Ma femme m’a murmuré des mots de réconfort dans son sommeil. Le chien s’est levé et, angoissé, est parti dormir dans la pièce d’à côté. Finalement, je me suis dit:
«Bon, tu dois renoncer à écrire cette histoire.»
Mon impuissance me rendait malade. Puis je me suis souvenu d’un projet qui m’avait occupé presque un an plus tôt, un texte sur les dangers des mers du Crétacé. J’en avais abandonné l’écriture parce qu’il m’avait semblé trop précieux. Qu’est-ce qui était censé lui donner du mordant? D’où pouvait-il tirer sa force émotionnelle? À quatre heures du matin: j’ai repoussé mes couvertures et je suis descendu au rez-de-chaussée pour relire ce fragment, qui faisait environ une page. Je me suis mis à écrire. Je n’étais pas sûr du tout que mon idée marcherait, mais, étant donné mon humeur, je savais que quel que soit le résultat, il n’aurait lui, rien de précieux.
Trempez vos pieds dans l’eau; voici avec qui vous jouez: Xiphactinus, furieuse gueule prognathe garnies d’aiguilles acérées, front étrangement renflé, yeux bouillonnants de rage et corps strié si musclé qu’il brise les coraux quand il s’élance par surprise vers des bancs de jeunes Clidastes trop insouciants. Les Clidastes font volte-face et découvrent ce gouffre hérissé de dents qui fonce sur eux avec un éternel ressentiment meurtrier. Les plus petits spécimens de Xiphactinus mesurent trois fois la taille d’un homme et avalent leurs proies entières. Ils côtoient dans ces eaux les Cretoxyrhina, immenses requins blancs de quinze mètres de long, dotés d’une tête grosse comme une Mini Cooper et de mâchoires cauchemardesques de trente centimètres de côté. Des Mosasaures de toutes tailles, deux tonnes minimum pour les avortons, et jusqu’à dix-neuf mètres de long pour les individus des races supérieures, comme les Tylosaures. Sous la surface, ce sont des sous-marins de guerre à tête de crocodile. Des Pliosaures en escadrilles de chasse, plus vicieux et hargneux les uns que les autres. Des Kronosaures aux mâchoires assez puissantes pour casser en deux le dos d’une baleine. Des Thalassomedons, les plus grands des Élasmosaures, avec leur cou de six mètres de long qui projette leur gueule, vive fleur carnivore, dans toutes les directions. Des Dakosaures qui glissent dans le nuage de restes de poissons soulevés un peu plus tôt par leurs attaques fulgurantes.
Et, surgissant de l’obscurité bleutée comme si le fond lui-même se détachait pour venir à votre rencontre, Liopleurodon, survivant du Jurassique, plus gros prédateur ayant jamais existé. Plusieurs familles pourraient loger dans son crâne. Quand il se déplace, on croirait le plateau continental qui part en voyage. Il se nourrit partout, et dans les eaux rases les vagues se brisent sur son dos comme sur un banc de sable. Ses nageoires avant lui permettent de se déplacer sur la terre ferme sans risquer de s’échouer. Si des dinosaures terrestres, y compris certains des plus gros prédateurs, s’aventurent près du rivage pour récupérer ce qu’apporte la marée, ils courent à leur perte: il les cueille aussi simplement qu’un fruit sur un arbre.
Ceci est l’océan Thétys, immense, peu profond, et chauffé par les deux continents géants du monde, qui l’encadrent. C’est l’endroit où la proie la plus faible pourrait tuer un cachalot. Et cet océan tient tout entier dans le lit d’un type. Ce type, nous l’appellerons Conroy, parce que c’est son putain de nom, ce type dont l’insomnie se révèle chaque soir un peu plus épuisante, fourmillante, débordante d’énergie hostile, océanique. Quel est son problème? Voyons voir, par où commencer… Battez un peu des pieds pour remonter vers la surface, et regardez ce qui émerge en dessous de vous. Ce type est un mauvais fils, un frère de merde, un père nullissime, un compagnon mollasson et un mari catastrophique. En tant que maître, il est responsable de la mort de deux chiens et d’une perruche. Quelques tortues et deux autres chiens ont péri sans son aide.
Sa fille refuse de parler, porte un bonnet de ski à la maison et écrit des histoires dans lesquelles des membres de la famille se font éviscérer et le narrateur rit. C’est une marginale: on l’observe, on ne l’approche pas. L’important, c’est de ne pas en faire une montagne. Son frère vit seul en Floride, version plus âgée de la même souffrance, joignable d’un simple coup de fil. Quand Conroy lui fait comprendre qu’il va raccrocher à la fin d’une de leurs très exceptionnelles conversations, son frère lui dit que ça lui a fait plaisir de lui parler. Son père ignore les conseils de son médecin, conseils qui ont trait pour l’essentiel à ses médicaments: son Dilantin, son Prozac et tout le reste, et son état empire pour cette raison; pourtant, ils engagent à chaque fois le même dialogue rituel, comme si le temps demeurait immobile au lieu de se précipiter dans le vortex du néant. Son métier implique d’assurer aux gens qu’il a toutes les réponses et qu’il est là pour eux, alors qu’il n’a aucune réponse et qu’il est tout ce qu’il y a de plus lâche et intéressé: il est l’un des membres d’une équipe qui vient de lancer un nouveau produit pharmaceutique majeur, l’un des parfaits néophytes qui se portent garants des scientifiques à l’origine de la formule, et à cet égard il a moins inventé les données sur lesquelles il s’appuie que pioché, ici et là, celles qui lui ont semblé le plus convaincantes. Est-ce que ce produit va tuer des patients? Il espère que non. Parce qu’il n’a que de bonnes intentions.
Il a toujours de bonnes intentions. C’est ce qu’il se dit, tout en faisant du sur-place dans son lit-océan.
Il y a quand même un point positif: c’est la personne qui est avec lui dans ce lit. C’est sa femme qui est avec lui dans ce lit. Sa femme est la personne qu’il aime le plus au monde. Voici ce qui se passe avec sa femme: elle voyage beaucoup, elle aussi, en tant que chasseuse de têtes du Centre pour le Progrès Américain, et elle s’inquiète pour lui, et, récemment, sa façon de manifester cette inquiétude a été de lui suggérer, sur un ton mi-ironique, mi-compatissant, qu’il ferait bien d’avoir une aventure quelque part, avec quelqu’un. Et pour lui, c’est comme si elle lui avait dit: Tu devrais aller chercher un peu de tendresse ailleurs. Parce que ce n’est pas moi qui vais t’en donner.
Il pourrait lui demander si c’est vraiment ce qu’elle veut dire. Mais il est du genre à se construire d’immenses tours de pitié de soi, puis à les regarder vaciller. Alors, au lieu de demander, il spécule.
Dans le lit, bras et jambes en mouvement, il tente des allusions variées. Sa femme ne manque pas d’acuité psychologique et le connaît comme sa chambre d’enfance, mais elle n’a jamais aimé qu’il parle par allusions et sa voix est dure quand elle lui demande d’être plus clair. Face à son exaspération, il se referme comme une fleur de nuit.
Pense au bien que tu as fait, se conseille-t-il. Pense au bien que tu fais chaque jour. Une brise caresse la surface de l’eau.
Mais voilà, il y a cette lettre écrite par un Sri Lankais qui croit avoir établi un lien direct entre le produit et plusieurs cas de fausse-couche. Est-ce que Conroy a réalisé des observations similaires? Le Sri Lankais demande une réponse. Et il y a cette page du journal intime de sa fille, intitulée: Ma Gorge=le Trou à Merde. Et il y a ce rêve qu’il fait sans cesse, où il est tout seul sur une piste de cirque, en costume de Mr. Loyal, face à un type avec un cerceau qui le regarde et qui attend, tandis qu’autour d’eux, éparpillés sur les bancs de bois, tous les gens qu’il a déçus dans sa vie veulent lui dire que ses innombrables tentatives d’altruisme n’ont réussi qu’à faire ressortir tout ce qu’elles n’étaient pas, comme une goutte de cola en plein désert du Kalahari.
Les nuits comme celle-ci, il évolue en général en circuit fermé entre le lit, la salle de bain et les magazines lus à la lumière des lampes. Mais cette fois sa fille l’a précédé au rez-de-chaussée, il entend les petites inspirations délicates, hoquetantes: sa façon de pleurer quand elle ne veut pas qu’on l’entende. Elle aime se caler au fond du grand fauteuil et s’y assœir en tailleur. Il écoute, immobile. Et brusquement il ouvre la lucarne de sa chambre, à l’étage, et sort sur le toit. Et sa femme remue un peu, triste, dans son sommeil, de le sentir mal à l’aise. Les tuiles râpeuses lui écorchent les genoux. La pesanteur veut l’entraîner en avant à toute allure. La brise lui rafraîchit le derrière. Au clair de lune, ce n’est qu’un type à poil, dont tout le poids repose sur ses mains, qui font plier la gouttière en aluminium, et l’herbe au-dessous de lui semble un méridien bleu, à la fois zénith et nadir.
Que faire pour l’aider? Lui lancer une bouée? Combien de temps doit-on survivre dans cet océan?
Il est Thétysman, super héros et super méchant tout en un. Est-ce qu’il sue beaucoup la nuit? Le matin, ses draps sentent l’humidité. Si vous le voyiez s’asseoir, tout nu et mal réveillé, sur les toilettes, et chasser à grands gestes les images importunes comme la majorette la moins sexy du monde, iriez-vous imaginer que l’«inauthenticité» est l’une de ses hantises? Si vous le voyiez nu sur son toit, en train d’estimer la distance entre la lucarne et les câbles primaires de la ligne de téléphone, imagineriez-vous qu’après avoir sauté, il se transporterait, suspendu, de maison en maison? Imaginez-vous qu’en le faisant, il se prouverait, de façon nébuleuse, quelque chose quant à son désir de changement? Imaginez-vous qu’alors il se détesterait moins?
Imaginez-vous que face à la tristesse de ses proches, sa vanité ne connaît pas de limites? Imaginez-vous qu’il pense que ses problèmes se résoudront d’eux-mêmes? Imaginez-vous qu’il se prend pour la proie, alors qu’il est en fait le prédateur contrit? Imaginez-vous qu’il puisse durer très longtemps? Imaginez-vous qu’il puisse en sortir vivant? Imaginez-vous que ceux de son espèce devraient disparaître une bonne fois pour toutes? Imaginez-vous que même en ce moment, il est en train de vous dire la vérité?