Enrique Symns est une légende du journalisme sud-américain. Comme Vice, la revue « Cerdos & Peces » qu’il a fondée en 1984 a toujours exploré les marges de la société et de la morale. On a eu la chance de le rencontrer à Buenos Aires, quelques jours après son retour d’exil volontaire au Chili. Il nous a raconté sa vie de bandit écrivain, d’éditeur sans domicile fixe, de cocaïnomane diabétique, passé du ruisseau au sommet, et du sommet au caniveau.
Vice: Racontez-nous votre vie de bandit…
Enrique Symns: Ça a duré dix ans et ça a été la meilleure période de mon existence. Je me suis enfui de chez moi à l’âge de 16 ans. On était un petit gang de trois gamins. Il y avait Marcelo, qui est devenu un criminel pur et dur. Un autre qui s’appelait Fabian, et qui savait conduire. Et moi, qui avais un revolver, un calibre 32, et qui savais tirer.
Où aviez-vous appris à tirer ?
On dormait souvent dans une maison abandonnée, et là on tirait : boum-boum-boum. À cette époque-là, on trouvait beaucoup plus facilement des balles. Je me souviens du soir de notre premier vol. On avait piqué une voiture, et on avait mis une cassette des Danses polovtsiennes du Prince Igor, de Borodine. On s’est arrêtés devant un magasin de glaces et on est entrés. Il y avait beaucoup de monde, des gosses… On en est repartis avec plein d’argent ! On n’avait jamais eu de fric. Ensuite on a braqué un bar, une parfumerie. Et puis ça a été le désastre. Dans une boucherie, j’ai été obligé de tirer sur le boucher qui s’était saisi d’un couteau. Je lui ai éclaté la hanche. Finalement, on s’est fait attraper et on s’est retrouvés en prison.

Pourquoi on vous a attrapés ?
Fabian, le petit con qui conduisait, a été arrêté pour autre chose et il a tout avoué. Ils sont venus me chercher dans un bar. Je sortais des toilettes, ils m’attendaient. Ils m’ont démoli à coups de poing, j’ai perdu deux dents ce soir-là. Après, ça a été comme un voyage lysergique. Ils m’ont emmené au commissariat, où ils m’ont frappé sauvagement, puis torturé. Ensuite, les tribunaux; là, ils t’enferment dans un tout petit cachot. À ce moment, t’es déjà devenu fou, tu te branles, tu ne sais plus quoi faire. On te ramène devant le juge, puis tu passes du juge au panier à salade, avec tous les détenus, et enfin tu arrives en prison. Je me souviens de la peur que je ressentais en arrivant là-bas, de l’odeur pourrie que j’avais, des baffes que les autres détenus me donnaient parce que je puais : je m’étais pissé dessus, c’était atroce. Puis je me suis habitué à aller en prison. Je m’y suis rendu à plusieurs reprises, dans les provinces argentines, à Rio, et puis la dernière fois à Madrid. Là, j’ai rencontré un type qui savait écrire et qui m’a encouragé à le faire. J’ai appris à rédiger des monologues en Espagne. J’ai commencé en composant dans la rue, en inventant une sorte d’érotisme exagéré : « Comment faire l’amour avec un cheval », ce genre de choses. Puis, de retour en Argentine en 1980, j’ai commencé à déclamer des monologues dans les bars, dans les bibliothèques, enfin avec des groupes de rock très connus. Je suis alors entré dans le monde du rock, où je me trouve encore enfermé.
On dirait que ça vous gêne.
Oui. Le rock est une peste. C’est l’Église catholique, mais avec un discours nouveau. Les gens se retrouvent assujettis à un rite : ils connaissent les paroles et les répètent… Je ne sais pas ce qui est arrivé au rock. Au lieu d’écrire des paroles féroces, qui sodomisent le cerveau des gens, les rockers se contentent d’essayer de nous rendre heureux. Le rock est devenu une musique de pub.
Et comment a commencé la revue Cerdos & Peces ?
Je venais de rentrer d’Espagne, où je m’étais rendu au moment de la mort de Franco. J’avais pu assister à cet éblouissant éveil espagnol, au retour sur le devant de la scène de tout ce qui était marginal. Et j’ai ramené en Argentine ce projet. La revue a commencé à paraître en 1984. D’abord, c’était la voix de la rue. Pour moi, ce que pouvait dire un camé, un assassin, un violeur, un mendiant, était plus important que ce qu’affirmait un professeur, par exemple. Ma philosophie était la suivante : si tu vas dans une léproserie, n’interviewe pas les médecins mais les lépreux, c’est eux qui en savent le plus sur la lèpre. Ceux qui connaissent le mieux la folie, ce sont les fous. Après, la revue est devenue quelque chose de plus complexe : on utilisait le journalisme pour faire de la littérature. On bidonnait tous les articles, toutes les interviews. On a fait, par exemple, une fausse interview de Mickey Rourke, dont certains extraits sont encore cités !

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette revue ?
Maintenant, je la vois avec les yeux des autres. C’est une revue légendaire, les premiers numéros s’échangent pour cent pesos. En plus de se vendre très bien, elle a toujours été considérée comme très à part. On faisait du journalisme gonzo presque sans le savoir. Mais, encore une fois, j’ai été envahi par l’image que les autres en avaient…
Par l’image que les autres avaient de la revue ou de vous-même ?
Les deux… La revue Cerdos & Peces est en même temps ma fierté et mon obstacle. Elle a envahi ma vie : chaque fois qu’on m’appelle pour faire quelque chose, on veut que je fasse de ça. Et puis, très vite, on a commencé à me comparer à Bukowski. Et moi qui n’avais pas la moindre idée de qui c’était ! La revue a connu plusieurs périodes distinctes, séparées par des années où elle ne paraissait pas. D’abord, nous avons publié quatre numéros, puis la Justice nous a fait fermer la boutique. Le quatrième numéro a été interdit car il y avait dedans un article qui s’appelait : «Des enfants qui se sentent attirés par des hommes qui se sentent attirés par des enfants.» L’année suivante, la Cour Suprême a déclaré que seul le cerveau d’un pervers pouvait estimer que cet article était pornographique.



Et les autres périodes ?
La troisième a été la meilleure, celle qui a eu le plus de succès. On vendait plein d’exemplaires, mais la peste du libéralisme des années 1990 nous a tués. Les quatrième et cinquième périodes ont été un échec. C’était la fin d’une époque où le maître-mot était promiscuité. Je ne crois pas qu’il puisse exister un meilleur passe-temps que la promiscuité sexuelle et émotionnelle. Le Sida a tué tout ça. Quand le parc d’attraction sexuel a fermé, je me suis senti vide. C’était la fin des années 1990, la fin des aventures. Pour moi, le monde a pris sa retraite en 1998. Alors je suis parti au Chili et j’y suis resté jusqu’en 2003.
Qu’est-ce que vous avez fait là-bas ?
J’ai publié un pamphlet qui s’appelait The Clinic, qui a eu un succès inédit au Chili. Pinochet était encore vivant, il avait été arrêté dans une clinique à Londres, d’où le nom. Je suis devenu une star du rock. Je couchais avec les actrices les plus en vue, l’équipe nationale de foot chilienne venait me voir dans le bar que je fréquentais, j’étais au top. Mais j’ai très vite gâché tout ça.
Pourquoi ?
Je me suis battu avec le ministre de l’Intérieur dans un bar, j’ai voulu lui casser la gueule. J’étais très accro à la coke… Bah, je suis cocaïnomane depuis 1985, je n’arrête pas d’en prendre. J’ai hérité ça de Freud : la cocaïne te donne une lucidité profonde, abyssale, obscure… Je me suis habitué à écrire en prenant de la coke. Je n’ai trouvé aucun placebo.
Et vous avez dû vous enfuir du Chili ?
Oui, et je suis tombé dans la pauvreté. J’ai fréquenté le coin VIP de la société, là où je n’avais jamais été auparavant, et soudain je suis passé à la favela. Quand je suis arrivé en Argentine, après la grande crise économique et sociale, j’étais abasourdi. J’écoutais les conversations et tout ce que j’entendais, c’était du silence, une sorte de publicité du silence. La crise a imprimé dans les mentalités la peur de tout perdre. Les femmes voulaient avoir un mari, les hommes une épouse. Le silence était épouvantable. Il y a eu perte définitive des utopies. Celui qui avait été un guérillero révolutionnaire était maintenant député. Cette pute qui suçait la bite à tout le monde était maintenant femme au foyer. Le dealer était Témoin de Jéhovah. Quand quelqu’un veut atteindre l’espace légendaire et qu’il échoue, dans sa chute il recule encore plus loin que la génération de ses parents, il atteint une partie très obscure de lui-même. C’est ce que j’ai trouvé à mon arrivée en Argentine. J’ai été SDF pendant un mois. Je dormais dans la rue, avec les mendiants. On ne revient jamais de la rue. La rue est la tombe sociale d’un homme, car l’apparence humaine est une convention; quand tu l’abandonnes, tu te transformes en une espèce de singe, plus personne ne te regarde. Et puis c’est très facile d’être SDF : tu n’as qu’à trouver de l’argent pour manger, tu bois et tu dors n’importe où. Ce qui m’a éloigné de la rue, ça a été la peur que provoquait en moi mon incapacité à me tuer : on te condamne à la prison à perpétuité au milieu du vide et tu continues à vivre quand même ! C’est ahurissant. Le mécanisme d’adaptation forcée fait de nous des animaux décadents. La vie c’est une merde, je ne sais pas qui peut trouver ça bien. L’existence, c’est autre chose.
Comment a évolué la société argentine depuis la fin de la dictature militaire, en 1983 ?
Ça a été une sorte d’interruption violente. L’un des grands maux de l’Argentine, c’est ce virus étrange, sinistre, contagieux et misérable qu’est le péronisme. C’est un phénomène unique dans la politique sud-américaine, voire mondiale, car ni Hitler, ni Mussolini, ni Staline n’ont pu faire subsister un parti après leur mort. Qu’il y ait tellement de gens qui continuent à gouverner ce pays au nom de ce général qui était un traître, un poltron, c’est dur à admettre. Il est très difficile d’analyser la société argentine sans tenir compte du péronisme. J’ai toujours eu beaucoup de mépris pour ce pays. Mais après, je suis allé au Chili et c’était encore pire. Le Chili, l’Argentine et le Pérou forment un Triangle des Bermudes. Ce n’est pas l’Amérique latine : au Brésil, au Paraguay, les gens sont des noirs, des masses de chair, les ivrognes sont dans les rues… En Argentine, il y a plein de bonnes manières. Je crois que là-bas, même la sexualité ce n’est que des bonnes manières. Nietzsche disait que le cerveau est le produit de la peur : les animaux les plus lâches sont ceux qui développent l’intelligence. L’homme était un animal charognard, alors pensez à quel point il était lâche ! L’Argentin a tellement peur de réaliser qu’il ne sait pas qui il est, qu’il développe une extraordinaire simulation de son identité.
Là, vous revenez du Brésil. Qu’est-ce que vous êtes allé faire là-bas ?
Mes amis m’ont donné de l’argent et m’ont envoyé au Brésil, car je commençais à devenir fou, extrêmement paranoïaque. Les gens ont pris peur. J’utilisais la paranoïa comme si c’était de la littérature, mais ça m’a dépassé. Je ne savais pas où j’étais. Vous vous êtes déjà réveillé le matin sans savoir où vous êtes ? Avec moi, ça durait des heures. Je ne savais pas si j’étais chez ma mère, morte depuis longtemps, ou dans un rêve. À mon retour du Brésil, je suis allé voir mon psychiatre et je lui ai dit: «Ne vous inquiétez pas, je ne suis plus un extraterrestre, maintenant je suis un connard comme vous.» Car qu’est-ce que ça veut dire, être quelqu’un, à part être un connard?
Et vous ? Qui êtes-vous ?
J’étais un gamin timide qui n’est jamais allé à l’école. J’ai passé toute mon enfance à Monte Grande, dans une banlieue très éloignée de la ville. Je pensais qu’aller à l’école, c’était pour les cons. La vie était un paradis… Bref, j’étais un rustre. Et soudain, comme dans un conte de fées, le rustre est devenu un personnage important, alors que je continuais à être la même personne, très mal à l’aise avec moi-même, ontologiquement déraciné dans un monde que je ne comprenais pas. Je ne comprends toujours rien : comment il faut baiser, comment il faut parler… J’imite le mieux que je peux. La cocaïne me donnait l’élan pour monter sur scène et pour écrire. C’est pour ça que maintenant que je suis malade, j’éprouve autant de mal à l’abandonner. Ça fait soixante-cinq jours que je n’en ai pas pris. Je les compte, comme les alcooliques.
De quelle maladie souffrez-vous ?
Je souffre de diabète depuis 2005. C’est la pire chose qui me soit arrivée. Ça m’oblige à être rigoureux, ça m’interdit de me droguer, de me saouler, je peux mourir en cinq minutes : je suis comme une plante, je perds toute l’eau de mon corps. Mais ça, c’est la vieillesse, la pire des humiliations. Quelqu’un disait que tu es vieux quand les femmes qui te plaisent ne te regardent plus…
Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?
Cette fois-ci, je n’ai pas de plan. La seule chose que je sais, c’est que tant que tu continues à parler, tu es vivant. C’est difficile de mourir au milieu d’une conversation.
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