Photo de couverture : Fania Noël et Sihame Assbague. Les photos sont publiées avec leur autorisation.

Les organisatrices du camp d’été décolonial

Une discussion avec les deux jeunes femmes qui ont foutu les boules aux racistes de tous bords cet été.

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déc. 19 2016, 6:00am

Photo de couverture : Fania Noël et Sihame Assbague. Les photos sont publiées avec leur autorisation.

L'été dernier, une polémique a enflé en France à propos de l'organisation d'un camp d'été décolonial à Reims montée par deux militantes antiracistes, Sihame Assbague et Fania Noël.

Le feu a pris pour une raison qui a choqué pas mal de Français, laïcs ou non, car ledit camp était en effet « non-mixte », c'est-à-dire pas ouvert aux Blancs. Ce fait a été vilipendé par tous, de Libération au Parti socialiste, en passant par l'intégralité de l'extrême droite d'Internet, qui ont qualifié cette décision de « nouvel apartheid à la française » ou de « racisme à l'envers ». Curieuse façon de réagir à un moment historique où, on le rappelle, plusieurs arrêtés municipaux (depuis invalidés) interdisaient aux musulmanes de porter leur burkini sur la plage et où le New York Times se foutait de la gueule du Premier ministre Manuel Valls pour son comportement vis-à-vis des Français musulmans.

En réalité, Fania Noël et Sihame Assbague ont juste eu le malheur d'utiliser un outil très usité dans les milieux militants féministes : les réunions en non-mixité. Le but de ce camp d'été décolonial était en effet de débattre avec personnes ayant déjà été « victimes de racisme ». Et l'on voit mal comment des Caucasiens pourraient bien en souffrir en 2016 en France.

Fania Noël se déclare afroféministe et marxiste. Elle a 28 ans. Selon le média antiraciste Contre-Attaque(s), elle est née en Haïti et a grandi à Cergy, dans le Val-d'Oise, au sein d'une fratrie de six enfants. Sihame Assbague, de son côté, est une militante antiraciste de longue date. Anciennement porte-parole du collectif Stop le contrôle au faciès et chargée de commission à la mairie du 14e arrondissement de Paris, elle est désormais active au sein de plusieurs associations antiracistes.

Silencieuses et fuyant les médias qui leur veulent rarement du bien, Fania et Sihame ont accepté pour VICE de revenir sur le contexte de leur chasse aux sorcières estivale. Tout près de la gare Saint-Lazare, j'ai partagé un café avec ces deux quasi trentenaires, qui apportent modestement leur pierre à l'édification de l'antiracisme politique. Pour elles, le racisme n'est pas une vague « question morale », mais un système politique qui imprègne l'ensemble des institutions en France. Mais surtout, elles ont énormément d'humour.

VICE : De nombreuses personnes considèrent que l'objectif caché de la « non-mixité », c'est le séparatisme – qu'en pensez-vous ?
Sihame Assbague :
C'est extrêmement malhonnête et cela démontre la médiocrité du débat intellectuel. Et c'est aussi pour ça que nous n'avons pas fait d'interview. Avons-nous vraiment le pouvoir de créer une société séparatiste aujourd'hui en France ? Non, nous n'avons pas ces moyens. Avec l'organisation du camp, nous n'avons pas voulu faire de la pédagogie à l'intention des Blancs – ce qui peut être utile et que nous pouvons faire à d'autres moments –, mais de nous concentrer sur les « racisés » comme nous, qui subissent les mêmes oppressions que nous, et qui ont besoin d'échanger sur ces questions-là. Nous avions surtout besoin de s'organiser à l'aube de la présidentielle de 2017, qui va être extrêmement violente à l'égard des musulmans, des Noirs et des Arabes.

À quoi sert l'outil de la non-mixité, selon vous ?
Fania Noël
: Cela permet de créer des espaces où les sujets politiques concernés peuvent parler ensemble. Ensemble, ils peuvent définir les modalités, l'agenda, et les priorités de la lutte qu'ils souhaitent mener.

OK, mais en quoi la présence de non-racisés peut-elle être un frein aux personnes racisées ?
Sihame :
C'est exactement la même chose lorsque les femmes organisent des réunions en non-mixité. Elles peuvent être victimes de violence et peuvent avoir envie de se retrouver entre elles pour discuter de ces violences-là. C'est pareil pour les personnes racisées, qui ont besoin de se retrouver entre elles, sans qu'on leur oppose des restrictions du style : « Es-tu sûr que la question raciale était en jeu ? » Parfois, les gens ont besoin de se retrouver entre eux pour partager des choses qu'ils ont vécues, sans avoir besoin de se justifier, de perdre du temps à devoir argumenter sur leur vécu.

Fania : Il y a aussi une question de pouvoir. Certains bénéficient du système raciste. Ils se situent en tant qu'observateurs, alors qu'il faudrait aussi qu'ils se posent la question des bénéfices que leur rapporte la blanchité dans un système qui les privilégie. Et être un allié, c'est très bien : ça permet de « paternaliser » une personne racisée en tant qu'allié. Pour toutes les personnes blanches qui sont dans l'antiracisme, il y a une dorure symbolique, comme ceux qui font de l'humanitaire. Ils se regardent être des gens bien.

Je me demande quel est leur intérêt. Car moi, demain, s'il n'y a plus de racisme, j'ouvre ma librairie, je suis tranquille dans ma vie, je me bats contre le sexisme et le capitalisme, et je suis sûre d'avoir moins de problèmes.

Un cours dispensé lors du camp d'été décolonial.

Comment vous êtes-vous rencontrées ?
Sihame :
On s'est rencontrées lorsqu'on travaillait à République et diversité [association antiraciste fondée par Louis-Georges Tin, N.D.L.R] sur la question des violences policières, en 2014.

En décembre 2015 déjà, vous aviez fait le buzz en vous en prenant à un journaliste de Libération, suite à la publication de son article jugé « islamophobe ». Vous aviez alors lancé le hashtag #libéracisme.
Sihame :
On l'a niqué [Rires].

Ne pensez-vous qu'il y a un lien de cause à effet entre votre mobilisation contre ce journaliste et cette enquête à charge de Libération, qui allait ensuite augurer de la campagne malveillante concernant le camp d'été décolonial ?
Sihame :
De manière macro, l'enquête de Libération est en effet une réponse au hashtag #liberacisme. C'est évident. Le hashtag #liberacisme est un événement qu'ils ont très mal digéré, d'autant que cela a suscité de vifs débats en interne. Le papier de Luc Le Vaillant était odieux, et le hashtag #liberacisme mérité. Ils nous ont ensuite rendu la monnaie de notre pièce ; on a vécu ça avec un sourire en coin. Car nous avons beaucoup bénéficié des réseaux sociaux qui permettent d'établir de nouveaux rapports de force, et de rendre visible cette parole que l'on a tant voulu occulter. Les réseaux sociaux nous ont permis d'opérer une irruption brutale dans le jeu des dominants.

Fania : L'éditocratie déteste Internet, Twitter, les blogs, etc. Eux qui ont accès aux maisons d'éditions, à la presse papier, sont en train de se casser la gueule avec les formes données par Internet. En plus, ce sont des pilleurs. Quand je vois Madame Figaro aller piller sur Twitter et les blogs des sujets comme l'appropriation culturelle, je me rends compte qu'ils sont complètement dépassés. Là, leur médiocrité est mise à nu.

Sihame : Pourquoi Libération, journal dit de gauche, serait plus notre allié qu'un autre journal ? Il ne faut pas oublier que Libération a participé à l'installation et à la légitimation de SOS Racisme ! En 1983, alors même que SOS Racisme était dénoncé par les associations de nos aînés parce que SOS ne portaient pas leurs revendications, Laurent Joffrin, lui, avait consacré plus d'une vingtaine d'articles à SOS Racisme – sur du vent ! Cela faisait partie d'un plan qui tendait à museler les luttes des quartiers populaires, museler leur approche politique.

Après Libération, il y a eu une tribune de Jakubowicz le 11 avril dernier, condamnant l'antiracisme politique. Puis le 28 avril, une condamnation à l'Assemblée nationale du camp d'été décolonial par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. N'avez-vous pas été étonnées que la première salve soit tirée par le Parti socialiste ?
Sihame :
Non, nous ne sommes pas étonnées : le PS est notre principal ennemi. Ils ont, depuis des années, cette habitude d'utiliser l'épouvantail de la droite et de l'extrême droite pour mieux installer le racisme d'État.

Fania : Il faut bien que les gens comprennent toute la séquence. Ce n'est pas Eugénie Bastié du Figaro qui est à l'origine de la polémique. Sur l'affaire du camp d'été décolonial, c'est Abel Mestre du Monde qui a tweeté le premier sur le camp d'été décolonial, pour déplorer cette initiative. Ensuite, on a eu six jours de trollage intense, puis Eugénie Bastié a pris la relève et fait son papier. Après, il y a le vieux mec de Marianne Jacques je-sais-quoi [Jacques Dion, N.D.L.R.] qui fait son papier et la machine s'emballe. Là, la presse de droite, à part Le Figaro et Atlantico, a lâché l'affaire. C'est la presse de gauche qui nous a gratifiées d'articles : Le Nouvel Obs', Libération, L'Humanité... Et puis Le Canard Enchaîné .

Sihame : En fait, tous les journaux nous sont tombés dessus. Intellectuellement parlant, en termes de cohérence politique, c'est peut-être Eugénie Bastié qui a été la plus honnête [Rires] !

Fania : Pour les journaux de gauche, il s'agissait de sauver la France... Le Figaro et Atlantico étaient plus en mode : « De toute manière vous êtes des sauvages, on ne vous aime pas. » Tandis que du côté de la presse de gauche c'était plutôt : « On s'est battu pour vous, pourquoi vous nous faites ÇA ? ! »

Quelques jours avant le début du camp d'été, on a commencé par parler d'interdiction.
Sihame :
Oui. On ne dormait plus et on priait beaucoup [Rires] !

Fania : Déjà, on savait qu'au niveau juridique, on était dans les clous. Mais nous connaissons nos livres d'histoire, et donc la filouterie de l'État... Nous savions que l'État de droit, c'est aussi l'État d'exception pour certains. Devait-on parier sur l'État de droit ou sur l'État d'exception dans lequel nous sommes relégués chaque jour ?

Comment cela s'est-il passé ? Vous aviez des contacts avec les autorités ?
Sihame :
Oui, bien sûr. La préfecture nous a appelées, les RG nous ont appelées. Il y a eu de sérieuses menaces qui nous ont été adressées et qui auraient pu mettre en péril la sécurité des participants. Ce qui nous embêtait, même si nous sommes restées sereines, c'est que nous avions beaucoup travaillé sur le camp d'été, et qu'il a fallu réfléchir à trouver un plan B à la dernière minute.

L'idée, c'était de vous opposer un éventuel « trouble à l'ordre public » pour justifier de l'interdiction ?
Sihame :
Oui, c'est tout à fait ça.

Fania : Et le maire de Reims était déterminé. Dans un article il a dit qu'il avait tout essayé pour nous faire interdire, mais que le préfet lui avait rétorqué que ce n'était « pas légal » et « pas possible ». Ils ont inventé des arguments en disant que le lieu où devait se dérouler le camp d'été était « financé par l'État » – ce qui était faux. Le lieu a reçu des menaces. Il y a même eu la création d'une page Facebook nommée « Contre le camp d'été décolonial ».

Et finalement, une manifestation du FN.
Fania :
[Rires] Franchement, nous quand on fait des manifestations et que l'on est seulement 50, on se dit qu'on a échoué. Eux, ils étaient dix, et ils se prenaient en photo...

Malgré tout ça, comment s'est déroulé le camp d'été ?
Sihame :
Il se serait de toute manière déroulé, quoi qu'il arrive. Même si on avait dû le faire dans un champ, en plein milieu de la campagne, on l'aurait fait ! Il n'y a pas eu de désinscription de dernière minute, au contraire. La polémique nous a ramené des nouveaux inscrits. Ce fut un gros succès.

Fania : On a étudié la manière dont le racisme d'État traverse toutes les sphères : le capitalisme, le racisme dans les relations internationales – avec l'impérialisme –, le racisme à l'école, dans les médias, dans le milieu médical, dans la représentativité, la culture, la Palestine, etc.

Sihame : Nous avons également étudié les différents racismes : la négrophobie, l'islamophobie, la romophobie, le racisme anti-asiatique, l'antisémitisme, etc. Et notamment la manière dont l'antisémitisme et le racisme anti-Asiatiques sont instrumentalisés par l'État français pour opposer les minorités les unes aux autres.

La chasse aux sorcières s'est-elle poursuivie après le camp ?
Fania :
On a fait de la veille sur tous les médias, et l'on s'est aperçu qu'il y avait des articles nous concernant partout ! Envoyé Spécial va, paraît-il, sortir un truc nommé « Plongée chez les identitaires » dans lequel ils vont nous associer aux Identitaires d'extrême droite et nous mélanger avec le FN [Rires]. Ils adorent ça ! Puis on a constaté que le New York Times avait fait un article sur l'islamophobie en France, et que Manuel Valls avait répondu au NYT en nous citant. Il nous exposait à l'international ! C'est-à-dire que nous deux, deux militantes au chômage, sommes prises à partie dans le NYT par Manuel Valls, Premier ministre de la France, sixième puissance mondiale ! Le NYT lui a répondu en quatre lignes, en disant 100 fois plus de vérités sur le camp d'été décolonial que toute la presse française réunie.

Et pour 2017, vous remettez ça ?
Sihame :
Oui, du 11 au 15 août prochain.

Fania : Et là, on vise 300 personnes !

Toujours à Reims ?
Fania :
Non ; les gens veulent voir la mer. Il paraît qu'il y a de belles plages en Corse.

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