Music by VICE

Maud Geffray continue à explorer l'adolescence sur le sublime « Polaar »

C'est à Rovaniemi, ville natale du Père Noël, que la productrice parisienne est allée enregistrer son nouvel album, entre pop, new wave, musique électronique et messages codés.

par Pascal Bertin; photos Nathalie Hinstin
11 Mai 2017, 10:15am

Comme souvent chez Maud Geffray, tout n'était au départ qu'une composition pour l'image. Une mise en retrait, une mise au service de, qui s'est retournée en sa faveur. En l'occurrence, l'accouchement de son premier vrai album solo, deux après la BO du film 1994. Le cinéma, c'est ce qui agite Scratch Massive depuis que son autre moitié, Sébastien Chenut, s'est exilé à Los Angeles auprès de sa douce Zoe Cassavetes, dont le duo a signé la BO des films Broken English et Day Out of Days. Si la cinéaste américaine explore les traquas (= gentils petits tracas des trentenaires et quadras occidentaux), Maud Geffray reste fascinée par l'adolescence. La sienne, elle l'a bazardée dans 1994 avec les images d'une rave à Carnac l'année de ses 18 ans. Celle des autres, elle y plonge dans Kaamos, court-métrage réalisé par Jamie Harley, clippeur anglais que Paris a pris dans ses bras. « Kaamos », c'est le terme finlandais pour désigner ce phénomène flippant de nuit permanente qui plombe l'hiver en Laponie. C'est à Rovaniemi, ville natale du Père Noël, que les deux sont allés capter des ados pour un film dont elle a composé la musique. De là, elle a tiré ce véritable album totalement délesté des images pour vivre libre et nu. Enfin nu, pas trop, car il y règne un froid glacial. Polaire, comme son nom l'indique. De même que l'adolescence hante Maud, la musique des années 80 revient par la fenêtre quand les années 2000 avaient tenté de les virer par la porte. Après avoir repris « Three Imaginary Boys » avec Scratch Massive, voilà qu'elle se taille son propre costard The Cure taille 1979 avec le superbe « Standing By My Door », titre qui sonne comme une contraction de Standing on The Beach et The Head On The Door.

C'est pas nous qui lui en voudrons, c'est aussi notre période préférée de Robert Smith et ses corbeaux. Quant au single « Polaar », on jurerait Gary Numan sous tranxène cuvée « Are Friends Electric? » introduit par les violons de « Bittersweet Symphony ». Sans s'avouer chanteuse, elle réalise pourtant un album techno-pop électro-cold singulier et personnel plus réjouissant que la moyenne des stagiaires en charge des photocopies des playlists France Gall et Desireless. Avec Flavien Berger en guest sur le titre « In Your Eyes », comme une preuve, s'il en fallait une, de l'esprit de famille qu'elle a trouvé au sein du label Pan European. Au bout de la nuit, la lumière. Comme quoi, il suffisait de croire au Père Noël.


Noisey : Je voulais te demander comment on conduisait un vélo sur la neige mais je me suis vite rendu compte que ce n'était pas toi dans le clip de « Polaar ».
Maud Geffray :
Effectivement, ce n'est pas moi mais notre héroïne avec Jamie. Il l'a repérée sur place. Il a suivi cette fille et là-bas, tout le monde fait du vélo sur la neige. Quand tu arrives le soir, tu as des rangées de vélos partout alors qu'il fait -15°. Ça se passe dans une ville bien au nord d'Helsinki. Il y fait très très froid et pourtant, la vie ne s'arrête jamais.

Comment as-tu atterri là-bas ?
C'était au départ un projet destiné au Louvre, une sorte de carte blanche qu'ils m'ont donnée, suite à 1994, pour aménager musicalement leurs archives . Les premières images étaient très belles mais je ne voyais pas bien ce que ma musique pouvait amener. Je leur ai proposé un projet en construisant aussi la partie vidéo. J'en ai parlé à Jamie avec qui nous partageons une passion pour le monde adolescent. Il a trouvé cette ville de Laponie qui a pour particularité d'être de taille moyenne, il ne s'y passe pas grand-chose.

Elle m'intéressait aussi car elle était comparable à ma ville natale, Saint-Nazaire, une ville portuaire, elle aussi détruite pendant la dernière guerre. Sauf que là-bas, il fait nuit en permanence, ou 22 heures sur 24 pendant l'hiver, ce qui ajoutait au challenge pour Jamie. Il y est parti avant pour les repérages, et la musique s'est construite en même temps que les images. Après la projection au Louvre, Pan European a souhaité en sortir une BO mais je trouvais ça dommage car ça avait été fait à la hâte et j'avais envie de reprendre les thèmes. D'en faire un vrai album plus pop qu'une BO.

La musique du single « Polaar » revient quand même dans d'autres morceaux comme « Anna », « In Your Eyes », à la manière d'un thème.
Des quatre thèmes du film, je n'en ai gardé que deux, « Goodbye Yesterday » et « Polaar », qui revient effectivement à la fin, comme une boucle. Les autres ont été beaucoup retravaillés histoire de les conserver afin de donner une identité au disque à travers un fil conducteur.

Tu ne serais pas devenue un peu accro aux images pour composer ?
Oui mais justement, sept titres de l'album n'ont au final rien à voir avec les images. Et c'est ce que je voulais. Car suite à 1994, on m'a proposé beaucoup de musiques pour des images. Là, j'ai voulu m'en détacher et c'est pour ça que je n'ai pas appelé l'album Kaamos, comme le film. La question s'est posée et la réponse a justement été de m'éloigner de cette étiquette qu'on te colle à un moment. Même si j'adore le cinéma et la musique, et que j'ai du mal à faire un choix. On sent aussi une volonté plus pop, plus rythmée que pour 1994.
Sur 1994, l'idée était de prendre le contrepied de la musique de l'époque. Pas question de mettre de la techno ou de la trancecore mais plutôt de rendre hommage à la liberté, la jeunesse, et de retranscrire ce que chacun a en tête à ce moment-là avec un habillage sonore minimal.

Comment sépares-tu projets solo et Scratch Massive maintenant ?
Tout est facilité par le fait que Sébastien vit maintenant à Los Angeles. Ça permet de définir clairement nos sessions.

C'est simplifié et compliqué en même temps, non ?
En fait, c'était compliqué au départ mais ça m'a poussé à faire 1994. Quand Séb est parti, je me suis demandé ce que j'allais faire. Et à un moment, je me suis jeté dans un projet. J'avais ces images, il fallait prendre confiance.

Avant, tu ne te voyais pas en solo ?
Je n'ai pas trop confiance en moi et je n'y aurais pas pensé, non. Ce n'était pas une évidence. C'est la Gaité Lyrique qui m'a poussée à composer sur ces images. Au début, j'étais à Los Angeles et j'ai refusé. Ils ont insisté lourdement et ils ont bien fait. Ça a été la même chose ensuite avec Arthur [ Peschaud, boss du label Pan European] qui a été très présent et qui pousse les gens dans leurs envies. Du coup, avec Scratch, on a un autre studio à L.A. qui correspond à une atmosphère différente. C'est bien d'avoir deux endroits qui n'ont rien à voir, avec ce vrai truc géographique qui les distingue. J'irai cet été pour travailler sur notre prochain album. Pas mal de titres sont déjà prêts, on en est presque au stade des finitions. Il devrait sortir en janvier 2018.

Si le thème de l'adolescence te travaille tant, c'est que ça a été une période si importante pour toi ?
Totalement, j'ai envie de dire qu'il y a eu un « avant » et un « après ». Dans ma petite ville où il ne se passait pas grand-chose, les gens écoutaient du reggae, du rock. J'écoutais pas mal de new-wave et à un moment, je me suis sentie décalée. Je m'ennuyais pas mal dans les soirées, c'était fumage de bédos et compagnie… Je m'emmerdais beaucoup et voyais pas bien l'horizon, jusqu'à ce que je me retrouve en rave party. C'était pas seulement la musique, c'était un tout : une ouverture d'esprit, une façon de rencontrer plein de gens différents, c'était hyper intense, avec une musique complètement dingue. A partir de là, j'ai eu un moment extrême, radical, pour passer de l'autre côté.

Et niveau études, tu te dirigeais vers quoi ?
J'ai fait journalisme et cinéma, avec maîtrise de journalisme et maîtrise de scénario. Je suis venue à Paris pour ces études tout en faisant de la musique à côté, mais sans trop savoir pourquoi je les faisais même si c'était hyper intéressant. J'avais pas réfléchi à l'après. Ensuite, j'ai tenté des boulots genre assistante dans une boite de production et j'ai tout lâché parce qu'on allait sortir un vinyle avec Scratch Massive. C'était un prétexte mais j'ai pris le risque, je ne me voyais pas trop vivre autrement.

Je me souviens vous avoir vus en concert au moment de votre premier album à la Cigale en 2002…
Oh putain…

Vous aviez un vrai groupe, avec Yarol Poupaud à la guitare, Camille Bazbaz... C'était un délire électro-rock presque naïf.
Naïf oui, on était complètement tarés ! En fait, c'était tous des potes de studio, venant de musiques assez différentes. On passait des nuits à bosser, des moments géniaux… Mais tu as utilisé le bon mot, c'était un peu naïf, on était un peu innocents de nous pointer comme ça, dans ce gros délire. Avec du recul, je me suis dit qu'on était allés trop loin, qu'il fallait cadrer le truc.

Faut dire que vous vous étiez mis à l'électro-rock avant toute la vague des années 2000 !
On avait ce côté direct, on ne réfléchissait pas vraiment à un concept, on était dans l'instant. Tout était lié à cette proximité dans les studios : on avait hyper envie de faire de la musique ensemble, sans nous arrêter au style musical de chacun. On aimait les textes de Camille, on trouvait Yarol hyper bon dans son registre, c'était une grande cour d'école.

Qu'est-ce qui vous a aidé à trouver votre voie par la suite ? Les clubs parisiens comme le Pulp, la vague minimale ?
Moi, la techno minimale n'a pas été une grande passion. C'est plutôt de se recentrer sur nous, de nous retrouver à deux en studio. De réduire les possibilités et de ne pas nous faire court-circuiter par telle ou telle personne. D'être dans un cocon à deux, ce que j'ai aussi fait pour Polaar, me resserrer complètement chez moi, dans mon studio.

Je parlais de minimale car vous avez émergé au même moment et parfois via les mêmes clubs et soirées.

Mes sets ont toujours été assez riches, avec beaucoup de mélodies, ce qui manque à la minimale. Je ne me suis donc jamais retrouvée là-dedans. De même qu'en 94, quand j'ai découvert la techno, la musique était assez chargée, avec la trancecore, ou les trucs de Belgique. Je ne retrouve pas dans la minimale ce côté « on lâche les chevaux ». J'ai besoin de choses assez mélodiques, d'émotions quoi.

Tu joues toujours autant en DJ set ?
Oui, j'en ai toujours fait toute seule ou à deux. Je prends toujours autant de plaisir, mais ça demande du temps. Là, je viens de finir la musique d'un documentaire, j'en ai une autre en cours… C'est important de travailler avec des gens, sinon tu deviens dingue à bosser seule. C'est pour ça que j'aime bosser à l'image et dans le cinéma car ce sont des histoires de collaborations.

Et tu as toujours chanté ?
J'ai jamais chanté, je ne me considère absolument pas comme une chanteuse. Je pose juste ma voix avec un max d'effets et de stretch dans tous les sens histoire d'habiter les morceaux dans l'idée d'aller au bout de l'émotion que je veux donner. Je vais pas aller chercher tous les jours des chanteuses pour leur dire de faire ci ou ça. J'enregistre mes voix, j'en fais plein et je garde celles qui fonctionnent. Je les cut, les accélère, les ralentis, pousse dans les graves, les aigus… mais je ne me considère pas comme une chanteuse, et ça s'entend, je crois.

La voix fait pourtant partie de ce qui singularise ton album.
C'est possible. J'ai toujours chantonné dans mon coin et là, j'ai même pris quelques cours de chant. Mais je ne ferai pas mon coming-out de chanteuse avec un micro sur scène, je ne le sentirais pas trop. En revanche, j'adore travailler la voix. Sur le morceau « Ice Teens », il y a plein de bouts de voix qui sonnent un peu dance, je me suis éclatée à les bidouiller pour créer des gimmicks. Je n'utilise donc même pas le mot chanter mais l'expression « faire des voix ». Sauf sur « Standing By My Door » qui s'est fait de façon frontale, j'ai osé mais c'est la dernière que j'ai réalisée.

Quand t'es-tu lancée ?

Lors du concert chaotique de la Cigale dont tu parlais, j'avais chanté, posé quelques voix. Je l'ai toujours fait un petit peu et sur Polaar, je l'ai surtout fait parce que j'étais seule, avec ce désir de ne pas aller chercher chez les autres mais de me contenter de ce que j'avais : ma voix et mes idées. Faire de la musique seule m'a poussée à oser et à me servir de tout ce que j'ai.

Tu donnes l'impression de rester vraiment imperméable aux tendances musicales avec une fidélité à ce que tu as toujours aimé.
Complètement. C'est parce que je ne sors pas énormément dans les clubs jusqu'à pas d'heure. En revanche, j'écoute beaucoup de trucs chez moi : pas mal de techno assez dure, de hip-hop, des trucs hybrides aussi. Je ne crois pas être une clubbeuse dans l'âme… rentrer à midi, je ne peux pas en fait.

Tu demandes aussi à faire des sets tôt ?
Non, j'en suis pas là quand même ! En plus, j'aime bien jouer tard. C'est un peu paradoxal mais j'adore jouer devant des publics bien à fond. Mais moi, je ne sors pas énormément.Je mélange des trucs actuels avec d'autres plus anciens, j'ai toujours fait ça, tout en faisant en sorte de ne pas reconnaitre les époques. Je ne peux donc pas copier qui que ce soit vu que je ne passe pas mon temps en soirée.

Après 1994 où tu refermais le volet de l'adolescence, « Goodbye Yesterday » donne l'impression que tu tournes une autre page de ta vie. « I'll never dance again » sont des mots qu'on pourrait prendre comme un adieu au clubbing.
Non, c'est plutôt un au revoir adressé à quelqu'un. C'est un adieu mais qui veut aller de l'avant. Disons que ça aborde des choses personnelles que j'avais envie de mettre derrière moi. C'est un message codé, oui, une page tournée sur des choses qui n'ont rien à voir avec le travail. Un adieu peut-être à un mode de vie, aussi.



Polaar sort demain 12 mai sur Pan European. Release party le 9 juin à la Gaité Lyrique à Paris, avec Voiron, Casual Gabberz, Krampf, Philip Gorbachev et Chloé.

Pascal Bertin déteste les polaires, il est sur Twitter .