
Je les ai appelés pour savoir comment ils allaient.
Vice: En quoi ta vie a-t-elle changé depuis l’arrivée des Américains?
Sara: Tous les matins, je prenais le bus de l’école qui s’arrêtait en face de chez moi. L’école est à 15 minutes à pied, mais c’est dangereux. Aujourd’hui je n’y vais plus du tout.
Pourquoi?
Dani: C’est dangereux. La dernière fois que je suis allé à l’école, presque aucun élève n’y était. En fin de compte, les gens venaient de moins en moins. Tout le monde a peur d’être tué par accident ou d’être kidnappé pour une rançon. \
Avant que les Américains arrivent, c’était beaucoup plus facile de circuler dans le quartier. Tu pouvais rentrer chez toi avec des amis et si l’école n’était pas loin, tu pouvais rentrer à pied. Maintenant tout doit être planifié. On ne peut plus rentrer avec des amis ou se promener. On ne sort que si c’est vraiment nécessaire.
Et toi, Sara?
Sara: Avant l’invasion, j’allais à l’école de musique et de ballet de Bagdad. J’ai dû quitter l’école au moment où les violences confessionnelles ont commencé. Ma famille a pris peur, car j’allais avoir 14 ans et ils pensaient que quelque chose pouvait m’arriver. Beaucoup de gens pensent que danser c’est haram, ce qui signifie immoral et non toléré par Dieu. C’était très dur pour moi, car j’adorais la danse, mais danser chez soi c’est pas pareil. J’ai dû intégrer une école normale.
Dani: Ces gens nous ont enlevés beaucoup de choses.
Sara: Presque tout.
Qui sont, selon vous, les responsables?
Sara: Les Américains. On pensait qu’ils allaient nous libérer des milices et de tous ces gens qui tuent à tout va. C’est affreux d’agresser son propre peuple pour l’argent et le pouvoir, mais maintenant nous avons l’habitude. Saddam s’est servi de nous et maintenant les gens s’entretuent.
La vie normale te manque?
Sara: Mes amis me manquent.
Dani: Moi aussi. C’est difficile de voir quelqu’un à l’extérieur de l’école.
Pensez-vous que le nombre de personnes enlevées est exagéré, ou que certaines choses que vous entendez ne sont que des rumeurs générées par la peur?
Sara: Non pas du tout. Tout le monde connaît au moins une personne qui a été prise en otage par une milice. Les kidnappings sont devenus quelque chose d’ordinaire. Parfois, quand tu marches dans la rue ou que tu es en voiture, tu vois des hommes sortir d’un véhicule et se ruer sur quelqu’un pour l’embarquer. Tu ne peux rien faire car ils peuvent te tuer.
Il y a quelques mois, une fille de mon école a été arrachée à son père alors qu’ils rentraient chez eux. Elle avait 13 ans. Je ne la connaissais pas et je n’étais pas à l’école quand ça s’est produit, mais le lendemain tout le monde parlait de son père qui était par terre, les suppliant de la lui rendre, mais ils ne l’ont pas fait. Les hommes armés l’ont poussée dans la voiture et ont demandé une rançon de 2000 dollars. C’est beaucoup d’argent de nos jours.
Sais-tu s’ils l’ont délivrée?
Sara: Oui, trois jours plus tard, son père avait payé la rançon. Elle n’était pas blessée, mais ce n’est pas toujours le cas. Je ne l’ai plus revue à l’école.
Avez-vous déjà eu peur qu’un attentat se produise à l’école?
Dani: Bien sûr. On sait tous qu’à Bagdad, en quittant notre maison, il y a de grandes chances pour qu’on n’y retourne pas vivant.
Sara: Des bombes ont déjà explosé près de mon école.
Que s’est-il passé?
Sara: Il y avait deux voitures piégées. L’autre bombe a explosé dans des bureaux pas très loin de l’école.
Y a t-il eu des blessés dans ton école?
Sara: La dernière explosion a brisé toutes les vitres qui sont tombées sur nous. C’était tellement fort et puissant que l’immeuble dans lequel nous étions a tremblé. Tout le monde hurlait, pleurait et sursautait sous les tables, mais moi je rigolais.
Pourquoi?
Sara: Parce que je trouvais ça excitant. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je criais aussi mais pas comme les autres. C’était marrant. Je sautais dans tous les sens après l’explosion, alors que tout le monde pleurait.
Donc, les explosions, c’est drôle?
Sara: Non, c’est pas ce que je veux dire. C’est marrant comme quand tu fais les montagnes russes.
Tu as déjà fait les montagnes russes?
Sara: Non, mais j’ai vu ça dans les films. J’aimerais beaucoup en faire. Je pense qu’on ressent la même chose qu’une explosion. J’aimerais sauter à l’élastique aussi. Mon oncle l’a fait en Angleterre il y a quelques années et m’a donné la cassette.
Dani, t’es-tu déjà retrouvé près d’une explosion?
Dani: Oui, plusieurs fois.
Que s’est-il passé?
Dani: Il y a un mois, j’ai eu beaucoup de chance, car je n’ai pas été blessé. J’étais chez mon ami Hassan. Les Américains étaient dehors, dans les rues. Le cousin aîné de Hassan nous a demandé si on voulait bien leur apporter des boissons car il faisait très chaud dehors. Un peu plus tôt dans la journée, Hassan et moi étions montés sur un arbre et nous jetions des dattes sur deux soldats. C’était drôle, parce qu’ils leur a fallu beaucoup de temps avant de savoir d’où ça venait. Puis ils nous ont repérés. On riait tellement que l’un d’eux nous a entendus descendre de l’arbre.
Qu’a-t-il fait?
Dani: Il nous a couru après.
Juste parce que vous leur jetiez des dattes?
Dani: Il jouait juste avec nous. Bref, je continue mon histoire. Quand on leur a ramené les boissons, Hassan et moi voulions prendre le chien avec nous. Puis on a entendu une grosse explosion, où se trouvaient six Américains, juste en bas de la rue. Hassan et moi avons couru jusqu’à la maison et des grenades explosaient derrière nous. J’avais peur comme jamais, et j’ai vraiment cru que j’allais mourir. J’avais envie de crier, mais quelque chose est passé au-dessus de ma tête, on s’est contenté de courir. Bizarrement, j’étais très calme. Je n’avais jamais couru aussi vite de ma vie. Mais les déflagrations étaient de plus en plus proches. En courant, on a entendu une voiture exploser. La milice avait entouré les Américains de voitures piégées et de grenades. Ça a duré une heure.
Maintenant que vous n’allez plus à l’école, qu’est-ce que vous faites?
Sara: Je dois étudier comme si j’allais à l’école. Mes parents m’y obligent.
Dani: Oui, moi aussi. J’étudie puis parfois je fais une pause l’après-midi, car il fait trop chaud. Des fois je joue au foot.
C’est quand la dernière fois que vous êtes allés à une fête?
Sara: Je ne me souviens pas. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas vu mes amis de l’école.
Dani: Je suis allé à une fête il y a un mois. C’était pour les 14 ans d’une fille de ma classe. J’y suis allé parce que mon copain l’aime bien. Mais c’était pas vraiment une fête. Il y avait de la musique et quelques personnes dansaient, mais c’était pas comme avant. Les parents sont tous restés avec nous parce qu’ils avaient trop peur de quitter leurs enfants.
C’était comment les fêtes à Bagdad avant la guerre?
Dani: Les parents n’étaient pas tous là et on pouvait faire ce qu’on voulait. On mettait la musique très fort, on faisait des batailles d’eau et on courait dans les rues.
Sara: Les fêtes d’anniversaire, c’était vraiment quelque chose. Tout le monde mettait ses plus beaux habits, allait au restaurant et parfois au karaoké.
Allez-vous rester en Irak?
Sara: Non. On va quitter l’Irak. On vit avec la mort. Tous les jours, un voisin ou une personne que nous connaissons est forcée de quitter sa maison par la milice. Ça nous arrivera sûrement si on reste.
Dani: Je suis vraiment triste, mais il n’y a pas d’autre choix.