Profession : chercheur en psychédélisme

Ce mercredi 9 mai, se tient le tout premier congrès de la Société psychédélique française. L’occasion de rencontrer ces universitaires qui s’interrogent (très sérieusement) sur les effets du LSD et autres psychotropes.

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mai 9 2018, 8:33am

Illustration : logo de la Société Psychédélique Française revisité par Lisa Pham

C’est une drôle de conférence scientifique qui va se tenir ce mercredi 9 mai au muséum d’histoire naturelle, à Paris. Elle réunira, pour la toute première fois, les universitaires de la Société psychédélique française. On y discutera « psychédélisme, créativité et flexibilité cognitive » et on débattra de cette épineuse question : « Substances psychédéliques au quotidien : une histoire sociale de la « bonne dose » de 1943 à aujourd’hui ». Aux manettes, Vincent Verroust, 40 ans, chercheur en histoire des sciences qui a consacré sa thèse aux champignons hallucinogènes. C’est lui qui a eu l’idée de fédérer ces universitaires d’un genre particulier au sein de la Société psychédélique française dont il est président. Évidemment, ils ne seront pas légion : « six ou sept, maximum. Mais j’ai beaucoup cherché ! », glisse-t-il dans un sourire.

Car la recherche sur les psychotropes, leurs effets ou leur fonction sociale, est aujourd’hui taboue, en France. Mais elle ne l’a pas toujours été : les années cinquante par exemple, ont donné naissance aux premières études sur les « champis ». Avant qu’en 1966, la loi n’interdise leur consommation – et donc les travaux sur leurs effets. Dans le même ordre idées, Zoë Dubus, 26 ans, consacre sa thèse à l’utilisation des psychotropes en médecine au XIXe et au XXe siècle. Elle y racontera comment un produit peut-être, à différents moments de l’histoire, considéré comme « révolutionnaire, puis dangereux, puis réhabilité ». C’est notamment ce qu’il s’est passé avec le LSD, raconte-t-elle : « d’abord jugé efficace en soins palliatifs par les médecins, avant que ces derniers ne le considèrent comme trop subversif ».

Effets antidépresseurs de la kétamine

Une image négative qui touche aussi ceux qui, aujourd’hui, entendent travailler sur ces produits. Elise Grandgeorge, 30 ans, qui a dédié sa thèse en histoire de l’art aux effets des psychédéliques sur la créativité artistique, en sait quelque chose : « au début, je me suis heurtée à pas mal de résistance. J’ai senti des réticences et vu des sourires narquois ». Tenace, celle qui a découvert que « l’image peinte peut ne pas correspondre à l’hallucination », en est à sa cinquième année de thèse. Conséquence directe : les bourses finançant ce type de travaux ne sont pas légion. Zoë Dubus ne perçoit que 200 euros par an de son université pour se plonger dans les archives médicales… Trop peu, bien sûr, pour s’y consacrer à plein temps. Pourtant, ces travaux pourraient avoir un potentiel thérapeutique. Mais les labos privés ne s’y intéressent pas car ces molécules sont très peu rentables. Elle explique : « on a par exemple découvert au début des années 2000 que la kétamine avait des effets antidépresseurs. Et qui peuvent se diffuser sur six mois avec une seule prise. Contrairement aux médicaments en vente dans le commerce qui eux, doivent être pris régulièrement. Et c’est justement là où ça coince car du coup, ceux-là rapportent davantage aux labos ! ».

Combattre le stress post-traumatique grâce à la MDMA

Le retard français sur la question est d’autant plus étonnant qu’à l’étranger l’industrie pharmaceutique se montre bien moins frileuse. Aux États-Unis, on teste actuellement les effets de la MDMA sur des militaires victimes de stress post-traumatique. Et les résultats sont probants. À tel point qu’une dernière phase d’essai sera menée cet été. Si elle s’avère concluante, le traitement pourra être commercialisé outre-Atlantique en 2021. C’est la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies MAPS, une organisation privée qui est à l’origine de cette étude. Constatant qu’aucune association comme celle-ci n’existait en France, Vincent Verroust est parti aux Pays-Bas, l’été dernier, pour participer lui-même à une étude clinique : « C’était à l’occasion d’un « psychedelic week-end » organisé par la société psychédélique anglaise. Un chercheur voulait tester l’empathie avant et après la prise d’une forte dose de truffes magiques. Sans surprise, on se sent plus compatissant après. Je suis même devenu végétarien pendant quelque temps ».

En France, on est encore loin de bouffer des champignons hallucinogènes pour la science. Julien Hernout, 28 ans, interne en psychiatrie à Lille, a répertorié tous les articles scientifiques faisant état d’usages thérapeutiques des psychédéliques. Sur les 37 études… aucune n’est française. Pourtant, il reste optimiste : « il y a une renaissance de la recherche depuis les années 2000. La France peut y prendre part. Mais le chantier est tel qu’à vrai dire, je ne sais même pas par quoi commencer… ».
Par se regrouper déjà. En créant la Société psychédélique française, Vincent Verroust a rassemblé tous ces jeunes universitaires tricolores « pour mieux se faire entendre du monde scientifique et donc travailler à un meilleur accueil des psychédéliques dans la société ». Avec l’ambition que la médecine française s’empare du sujet et finance, enfin, des études ambitieuses. Ce sont donc eux, les médecins, qui sont invités à assister aux débats qui se tiendront lors de la première journée d’étude sur les psychédéliques, organisée ce mercredi 9 mai, au muséum d’histoire naturel de Paris par la Société psychédélique. « J’espère que ce sera un nouveau point de départ pour la recherche française. Comme rien n’a été fait, tout reste ouvert pour mener des études cliniques. Mais il faudrait que quelqu’un ouvre la porte ».

Action antidouleur du LSD

Les psychédéliques pourraient ainsi connaître le même sort que la morphine, antidouleur d’abord décrié puis récemment réhabilité dans tous les hôpitaux. « Une vraie question de santé publique », insiste Zoë Dubus. Mais la bataille est loin d’être gagnée. Elle n’a peut-être même pas commencé. En mars, lors d’une conférence à Aix-en-Provence dédiée au stress post-traumatique à laquelle a assisté la jeune chercheuse, l’apport thérapeutique de la MDMA n’a même pas été évoqué par les médecins et pompiers qui intervenaient. « Et quand j’ai posé la question, ils ne savaient même pas ce que c’était ».

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