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Music by VICE

L'amour du risque selon Iueke

« J'ai besoin d'avoir le couteau sous la gorge, de sentir le danger, la possibilité de faire une grosse connerie. »

par Matthieu Pietras
22 Février 2016, 10:25am


Photo - Jacob Khrist


Co-fondateur du label Antinote, marchand de disques rares, digger de haut vol et producteur infatigable à la recherche des sons les plus étranges depuis près de 30 ans, IUEKE, alias Gwen Jamois, est une figure qui compte sur les cercles des musiques expérimentales. Après une semaine de résidence à Lyon pour créer une œuvre dans le cadre de la Red Bull Music Academy, il revient avec nous sur sa participation à ce projet, sa vie entre Londres et Paris, ses envies, et ses prochaines sorties.

Noisey : Tu viens de passer une semaine à Lyon à préparer une pièce pour une installation avec un orgue électronique expérimental. C'est la première fois que tu collabores à ce genre de projet ?
Iueke : C'est vraiment le genre d’événement qu'on a pas l'habitude de voir en France. À Paris, ça n'aurait sans doute jamais eu lieu, peut être dans une fête privée ou dans un petit cercle de la musique ultra expérimentale où tout le monde se connaît...

C'était l'occasion de travailler avec de nouvelles personnes ?
Oui, je ne les connaissais pas du tout, c'était très sympa de leur part de m'avoir invité. J'aurais aimé avoir plus de temps pour utiliser encore plus les possibilités multipiste de cette machine, cet O.R.G., et tirer parti de ses possibilités de spatialisation.

Tu t'es promené dans Lyon à la recherche de lieux où enregistrer, façon field recordings. Comment as tu choisi ces endroits ? Est ce que tu partais avec une idée précise de ce que tu cherchais ?
J'ai fait ça en deux étapes. D'abord avec mon petit équipement, un mini synthé modulaire, un haut parleur et un enregistreur avec le but de capter des sonorités offertes par les lieux où j'enregistrais, des textures, des reverbs, des choses qui vont changer le son. Le but était aussi d'utiliser cette installation d'une façon cachée. Je m'installais en terrasse de café, avec le synthé et le micro tellement près du haut parleur que personne n'entendait quand je jouais, mais moi avec mon casque j'entendais tout, notamment les conversations autour de moi. Alors j'ai essayé de jouer avec les passants et les bruits environnants.


Le synthé modulaire « Camembert » de Iueke

On entend les conversations, les bruits de pas...
En même temps je ne voulais pas que ça devienne une pièce anecdotique style pour l'office du tourisme, « Les sons de Lyon ». À un moment j'enregistrais dans un café, et quelqu'un a coté de moi a commandé des quenelles, le truc ultra lyonnais, je me suis dit « ah non c'est trop débile, je ne vais pas utiliser ça »… En fait ce qui m'a le plus plu ça a été de découvrir la ville, même si j'ai vite compris que pour avoir des sons utilisables, sans bruits parasites, il fallait faire ça au milieu de la nuit. Je me suis mis à sortir à trois heures du matin, jusqu'à sept heures, quand l'activité reprenait.

En procédant de cette manière il y a finalement une part importante laissée à la surprise, au hasard des sons sur lesquels tu allais tomber.
Exactement. Aussi, ce genre de synthétiseur modulaire est un instrument compliqué, farouche. Tu sais jamais trop ce que tu vas obtenir, alors il faut toujours être en train d'enregistrer. Bon, je sais que ds endroits sont plus intéressants que d'autres pour enregistrer, mais je me suis dit qu'avec cette démarche, j'allais en faire une pièce analogique. Après bien sûr je l'ai convertie en numérique pour le monter, parce que je serais bien venue avec des Revox, une table de mixage, etc, mais bon c'est trop lourd. Je n'ai utilisé aucun plug-in, aucune fausse reverb, même pas de pan, aucun truc comme ça. Tous les pan qu'on entend dans la pièce c'était moi qui les faisait en bougeant le micro. C'était un parti pris, un genre de petit pari que je me suis lancé à moi-même. Ce genre de travail c'est une mise en danger. Sincèrement jusqu'au denrier momnet je me suis demandé si ça, allair donner quelque chose.

J'avais un grand nombre d'heures de son enregistré, et le but c'était de trier et d'organiser ces sons le plus rapidement possible. J'ai mis peu de temps à monter la pièce, une dizaine d'heures, ce qui est vraiment peu pour une pièce de musiqe concrète. Une pièce concrète c'est de la bijouterie, c'est vraiment le souci du détail en permanence qui permet de garder ton intention de départ. Cette phase d'exploration solitaire était vraiment cool, tu ne parles à personne, puis tu rentre dans une sorte d'univers où tu deviens ultra réceptif et tout son devient musical, c'est vraiment chouette. Et c'est sur qu'a chaque fois quand tu sors et que tu n'as pas l'enregistreur il y a un truc incroyable qui se passe !

Comment tu t'y es pris pour ordonner toute cette matière ?
J'ai découvert les enregistrements au fur et à mesure sans vraiment savoir ce que ça pouvait donner, j'avais seulement une vague idée. Ce que j'aurais aimé faire ça aurait été avoir deux jours sur l'installation O.R.G. pour vraiment travailler sa particularité qui est que chaque pipe, chaque haut parleur a un son vraiment spécifique, et attribuer une pipe à un son, et faire une vraie spatialisation, mais j'ai pas eu le temps. J'aurais bien aimé être là non-stop avec les autres musiciens, aider à monter le truc, parce que c'est clairement un work in progress, cette installation, c'est le petit bijou de Vahan (Soghomonian, le créateur de l'O.R.G.). A chaque fois qu'il l'expose il le modifie.


Photo -Yulya Shadrinsky

Ces dernières années tu as eu l'occasion de travailler sur des installations, notamment dans le cadre de Monumenta sous la verrière immense du Grand Palais.
Alors là c'était vraiment chouette. Ce que j'aurais aimé faire avec Monumenta, c'est un genre de truc comme ça, avec 9 ou 10 ou 12 points de son, et travailler le réverb dans cet espace. Il est quasiment infini ! C'est tellement grand que quand tu émets des sons certains ne reviennent pas! Je suis sûr que quelqu'un a fait l'essai en tirant avec un pistolet de starter puis analyser les réponses, et calcul la longueur des réverbs, parce que je crois qu'il y a 37 mètres au plafond, c'est énorme ! La réverb, c'est de la folie. Je me rappelle pendant le soundcheck, à un moment on était deux dans la salle, t'as l'impression d'être minuscule, c''est vraiment une super sensation.

Est-ce que c'est dans ce genre de contexte, des installations dans des lieux très particuliers, que tu te sens le mieux ?
Disons que c'est très motivant. Je pense que la musique électronique c'est pas nécessairement une musique de scène, bien qu'il y a des artistes qui sont forts en scénographie, en jeu, en débilité, en show, mais je pense que le mode de diffusion pour ces musiques là, les musiques expérimentales, qui sont pas des musiques de boite de nuit, mais qui sont quand même des musiques électroniques, et bien l’intérêt, aussi bien en tant qu'artiste ou du point de vue du public, c'est d'aller vers des installations inventives, insolites, pour écouter le son justement dans un autre contexte, d'une manière différente, avoir une liberté dans l'espace, de mouvement éventuel, et bien sûr le mulipiste, l'exemple le plus évident.

Il y a quelques années j'avais monté un projet avec un pote, qui n'a finalement pas abouti. On avait travaillé avec un ingénieur sur un projet de haut parleurs en mouvement. On avait fait des tests avec des haut parleurs Elipson en forme de boules, qu'on avait pendus à des chaînes pour créer d'immenses pendules. On avait trouvé un endroit à Istanbul avec une trentaine de mètres de plafond, et le but était de faire ce balancer ces énormes boules de 80 kilos sur 40 mètres et de composer une pièce avec l'effet doppler. Cet ami a depuis repris l'idée, en l'explorant d'autre façon. Il a fait un concert où il a mis un piano à queue sur un pendule, un piano Yamaha automatisé. Il n'y avait pas de pianiste, juste ce piano qui jouait tout seul en se balançant et en produisant un effet doppler. Ça marchait, c'était super !

Comment le fait de collaborer avec des artistes aussi différents sur de tels projets influe sur ton propre travail en solo ?
Ça je sais pas, et puis surtout ce genre de projets je les fais pas assez, je devrais vraiment me battre pour ce genre de trucs. C'est dommage, je devais faire un truc un petit peu comme ça il n'y a pas longtemps, à la fondation Louis Vuitton, mais ça s'est pas fait. On allait utiliser des haut parleurs ultradirectionnels, c'est juste magnifique ces trucs là. Par exemple si je pose les haut parleurs sur la table, et que je les pointe en direction de ton verre, la musique te semblera venir de ton verre, et pas des haut-parleurs. C'est quand le phase rencontre quelque chose, ce sont des canaux hors phase, en ultrason, et dès qu'ils se croisent le phase s'entend. Alors si tu pointes vers un mur, et que tu tiens le haut parleur contre ton oreille, t'entends rien qui sort du haut-parleur, mais tu entends la musique qui vient du mur. C'est magnifique, c'est totalement barjo.

Tu es tout le temps en recherche de nouveaux instruments, de nouveaux moyens de faire de la musique…
Oui, j'aimerais bien avoir la possibilité de faire beaucoup plus de faire des projets comme ça, bien sûr, parce que comme je te disais les musiques de ce type ont besoin d'une approche différente pour la diffusion, pour prendre le contrôle de l'espace. Malgré le fait que je joue souvent dans des boites de nuit maintenant, par exemple avec mes live je vais aller vers des sonorités un peu insolites et de repousser les limites du commercial.. enfin, c'est pas vraiment de la musique de boite de nuit ce que je fais, dans mes lives en tout cas, mais j'essaie quand même de garder une idée de rythme, une possibilité de danser.

De donner un repère pour le public ?
Ouais, dès qu'il y a un rythme finalement, les gens accrochent… Bon, pas besoin d'avoir du rythme tout le temps non plus. Mais c'est clair que j'ai de plus en plus envie de faire des projets comme l'O.R.G. Ça m'a un petit peu remotivé, j'aime bien aussi l'idée de faire des projets site specific, qu'on te commande quelque chose et de faire le pari d'arriver sur place avec aucun son.

C'était la première fois que tu explorais cette façon de faire ?
Ouais.

Comment aimerais-tu le reproduire ?
Je crois que ce que je fais en musique, sans vouloir trop intellectualiser tout ça, parce que c'est un peu prétentieux tu vois, mais ma méthode c'est de me mettre en danger quand je fais des trucs. J'ai besoin d'avoir le couteau sous la gorge, le danger de faire une grosse connerie, de dire &nbs%gl.