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Pascal Sacleux, ancien photographe du magazine RER, revient sur ses portraits les plus marquants

« Pour moi, Jay-Z c’était juste un petit mec en pull. »

par Flamen Keuj
06 Mai 2015, 12:45pm

Pascal Sacleux est photographe, il a notamment gagné le prix du jury Ilford en 1994. Passionné de cultures noires, après avoir photographié des mannequins africaines et antillaises, il débute sa carrière au sein du magazine Black News en se spécialisant dans les portraits d’artistes. C’est un peu plus tard, en rejoignant la première formule du magazine RER (Rap Et Ragga) de 1996 à 1999, qu’il a pu shooter la plupart des grands noms du rap des 90’s, au cours de nombreux voyages à New York. Une trentaine de ses photos ont données lieu à une exposition dans le cadre de la sixième édition du festival hip-hop rennais Dooinit. On l'a rencontré à cette occasion afin qu'il revienne avec nous sur sa rencontre sans saveur avec Jay-Z, sur cette interview mouvementée avec Method Man et Redman et sur la fois où Big Pun s'endormait sous ses yeux à cause de son surpoids.



Noisey : Peux-tu revenir sur tes débuts dans la photo ?
Pascal Sacleux : J’ai grandi dans le 93 à Pantin. J’ai fait l’école Louis Lumière en formation continue et à l’issue de ça, il a fallu que je me tisse un réseau. Il y avait beaucoup d’Africains ou d’Antillais dans mon entourage, j’ai commencé avec une agence de mannequin qui s’appelait « Black Expérience ». C’était l’époque de l’argentique dans les années 90. L’avantage : j’avais accès à des modèles. Je payais tout ce qui était d’ordre technique mais par contre, chaque samedi, j’allais à l’agence pour shooter pleins de super nanas. Je me suis fait les dents là-dessus en bossant mon portrait, ma lumière, etc…

Toujours dans la même mouvance, j’ai découvert un magazine qui s’appelait Black News et je me suis alors dit : ça c’est mon truc. J’étais à fond dans les cultures noires, bien qu’étant blanc, mais artistiquement ça me parlait carrément. J’ai donc démarché ce magazine pour leur proposer des portraits. L’avantage du mag, c’est que personne ne le connaissait, surtout parce qu’il était géré n’importe comment alors qu’il y avait un vrai créneau à prendre dans la presse spécialisée. Au sein de la rédaction, qui comprenait plusieurs journalistes spé, je suis devenu le photographe attitré pour les interviews. On avait beau être le « pauvre petit magazine », on avait nos photos à nous. Et moi je m’éclatais artistiquement, je faisais tout en noir et blanc car c’était la charte graphique du magazine. Et puis ça a périclité à cause de la mauvaise gestion, le gars s’en foutait, c’était un peu étrange. Bref, j’ai quitté le magazine, en même temps que le spécialiste hip-hop, Olivier N’Guessan, un Ivoirien qui est à mon sens le plus grand journaliste hip-hop en France. C’était le cas à cette période en tous cas, entre 1990 et 2000, l’âge d’or du rap en France.

Olivier, outre le numéro de sécu des artistes, connaissait tout d’eux : leurs parcours, les samples de leurs tubes, les originaux, les contacts à New-York. Il me disait « tiens à Brooklyn y’a un p’tit mec qu’il faudrait qu’on chope », et ce petit mec, c’était Jay-Z. Je passais les coups de fil car à l’époque, il ne parlait pas encore anglais, et on se retrouvait dans un petit studio et là, bam Jay-Z, un p’tit mec en pull, débarquait.

C’est d’ailleurs cette photo de Jay-Z qui était exposée lors du festival Dooinit.
Oui tout à fait, « le p’tit Jay-Z » que personne ne connaissait ici, il a explosé en France l’été d’après. Olivier avait un sacré flair, c’était en plus mon pote et mon coloc. Pendant 4 ans, on bossait en binôme et on allait partout. Après Black News, il a été embauché par RER (Rap Et Ragga) en tant que rédacteur en chef adjoint. Du coup, il m’a incorporé à l’équipe comme photographe. J’étais le numéro 2 et il y avait en numéro 1 le pote du patron qui imposait sa charte graphique, patron qui n’y connaissait rien et voulait qu’on shoote comme le photographe vedette, avec un rendu spécifique sans grain alors que je m’éclatais avec le noir et blanc. Du coup, on me refilait toute la rubrique « Underground en France ».

À côté de ça, on se rendait deux fois par mois aux USA pour des voyages promo. EMI ou Universal nous envoyaient là-bas et on shootait les artistes qui sortaient leur album. Mais on prolongeait souvent le séjour et ça nous permettait de rencontrer d’autres gens. En particulier Awesome 2 et là, c’est carrément la Rolls quoi. Ce sont des gens qui avaient une station de radio underground et qui ont lancé tous les principaux rappeurs de New York depuis KRS-One. On s’est aperçu de leur poids lorsqu’ils nous ont invité pour les 15 ans de leur radio au Roxy. Un truc énorme avec toute la crème réunie, de Kool Herc à Grandmaster Flash en passant par Naughty By Nature. Une star au mètre carré, une densité incroyable de rappeurs car tous leur devaient une partie de leur succès.

Donc à chaque fois qu’on arrivait en ville on passait un coup de fil à Awesome 2 pour prendre la température. On apprenait ainsi qu’il y avait Jeru The Damaja au studio D&D studio (une de mes séances préférées) ou KRS à tel endroit (lui je n'ai jamais eu la chance de le rencontrer par contre). En suivant l’ambiance de cette façon, on s’est retrouvé à photographier plein de gens en exclu. Le magazine nous foutait donc une paix royale car on rentrait toujours avec des photos et interviews exclusives.

La photo de MOP est vraiment dingue.
Alors MOP déjà, ce sont des mecs super gentils. L’avantage des artistes américains c’est qu’ils sont très professionnels et quand on a rendez-vous avec eux pour une interview et un shooting, on a le droit à des gens qui donnent de vraies infos et qui posent. Ils ne sont pas comme certains artistes français genre « non mais ça va quoi ». Ils posent parce que c’est du business et que ça fait partie de l’industrie de l’entertainment. On était avec MOP dans un petit bureau pas très beau, je demande s’il y a un accès au toit et on y monte pour shooter. Il y a les issues de secours, je me laisse emporter et là les mecs se disent que je suis fou, en riant mais en le faisant quand même. À un moment, je leur crie « Hey les gars », ils me regardent et hop c’est dans la boîte. Avec MOP, on s’était lâchés, les gars ont joué le jeu. J’aime bien prendre ce qu’on me donne. Quand je vois que les gens veulent participer et que graphiquement, il y a plusieurs critères qui font qu’on va s’amuser, on y va à fond quoi.

Et ce shooting avec Jay-Z alors ?
Au départ, Olivier m’envoie à la recherche de ce gars signé chez Priority Records. Ils ont une sorte d’appart dans un immeuble de bureau un peu ancien, un peu loin. La suite 12000 et quelque, c’est donc au 12ème étage. On frappe et là, on tombe sur 3/4 gars qui occupent les lieux, c’est leur bureau en fait. Ca ne ressemble pas du tout, comme vous pouvez l’imaginer, au siège d’une major company. On fait les présentations. « Pascal, RER, magazine français de Hip-Hop, vous savez peut être que la France est le 2ème pays après les USA en terme de production rap ». « Non, je ne savais pas » Etc. Après, l’interview, on a fait une séance photo très courte. Je vois que le gars veut bien mais bon, rapidos quoi. Il fallait le rassurer d’abord pour lui dire que ça n’allait pas durer longtemps donc je fais au mieux. Je fais 2/3 visuels et ne connaissant pas encore l’ampleur du mec, je ne fais pas de zèle. Résultat, j’ai cette photo de lui avec son pull bleu et sa petite croix. En partant je lui donne un magazine et il dit : « merci mais je ne lis pas l’espagnol ! » Je lui précise que c’est du français et il me répond que c’est pareil. Je lui explique que c’est la tradition et il dit « merci bye bye ». Je n’ai jamais revu Jay-Z de ma vie. Aujourd’hui, si je voulais le photographier, ça me prendrait à peu près 8 mois.

Tu n'avais pas décelé de potentiel charismatique particulier chez lui en fait ?
Tout à fait. Je n’ai jamais compris. Est-ce que c’est un type qui a grimpé grâce à sa rigueur, sa volonté, sa détermination ? Est-ce qu’il a financé des trucs avec d’autres activités parallèles comme pour certains groupes ? Ou est-ce qu’il a été pris en main parce que quelqu’un a cru en lui, en son talent ? Je ne sais pas du tout. Pour moi, c’était juste un petit mec en pull, rien ne le démarquait des autres dans ce bureau. Il ne faisait ni chef de gang, ni super PDG, c’était un type en pull. Une raison de plus pour ne pas juger les gens à leur simple apparence.

J’imagine que c’était différent avec Masta Ace, Method Man et Redman.
J’ai shooté Masta Ace à Time Square, sous l’éclairage d’un théâtre. À l’origine, c’était une séance pour une marque de streetwear qui n’existe plus, Adedi. Il y avait aussi Tony Touch et Afu-Ra dans le même créneau. Le mec était vraiment pro et hyper sympa.

Par contre Redman et Method Man : deux trous du cul qui m’ont vraiment fait chier, et pas que moi ! On était à New York et on avait rendez-vous à Washington, au Loewes Hotel pour les shooter. C’était organisé par leur label et on se retrouve avec une équipe d’Allemands et de Japonais. Bonne nouvelle, on arrive pile en même temps que les deux rappeurs sauf qu’ils ne sortiront de la chambre que 2h30 plus tard, défoncés comme jamais. J’avais essayé de faire du repérage, il y avait une piscine en haut du building. Il était tellement tard que les Allemands n’ont pas eu le temps de faire leurs photos, du coup, je leur avais filé les miennes. Method Man et Redman étaient insupportables, ils jouaient à la Playstation sur un écran géant pendant l’interview. Olivier, un peu en retrait, leur posait des questions et les mecs tournaient à peine la tête pour répondre, ils n’en avaient rien à foutre. Ca a été un contraste incroyable avec les ricains qu’on avait rencontré jusqu’ici. C’était en plus destiné à ma seule couv RER, le numéro 34, fin 99. Après, c’est peut-être des gens bien, j’en sais rien.

Comment as-tu rencontré Kool Herc ?
La première rencontre s’était fait aux 15 ans d’Awesome 2, j’avais shooté dans les salons du Roxy Theater mais son état faisait qu’on ne pouvait pas travailler avec lui. La seconde fois, il était tellement à la ramasse qu’il voulait qu’on paye l’interview, chose que nous ne faisions jamais, ce n’était pas du tout l’esprit de la maison. On a donc d’abord refusé puis on a quand même appelé la rédaction à Paris qui nous a dit « ok montez jusqu’à 1000 francs ». Donc on le rencarde, à Washington Heights, entre la 155ème rue et le Bronx. Il nous sert de guide puis on fait cet interview « historique » avant d’enchaîner avec la séance photo, un très bon moment. Notre sujet a eu de la valeur car il existait très peu de photos de lui. D’ailleurs, Libé m’ont plus tard demandé d’utiliser les miennes ainsi qu’un label américain qui préparait une compil’. Le type faisait limite pitié alors que c’est un monument du hip-hop. Peu de temps après, on a fait Lord Finesse chez lui, un type adorable avec une culture musicale de folie. Quand on y était, au milieu de ces milliers de vinyles, il écoutait de la musique traditionnelle turque pour y dégoter des petits riffs de violon.

Des souvenirs particuliers de Big Punisher ?
RIP ! On l’avait interviewé à Amsterdam, il était tellement gros qu’il s’endormait pendant l’entretien, il faisait de l’apnée du sommeil. Ça ne l’empêchait pas d’être accompagné par une femme magnifique. Lors de son showcase, en soirée, le mec pouvait tellement pas bouger qu’il était monté jouer ses trois tubes grâce à des plateformes croisées type monte-charge. Je pense qu’il aurait pu avoir une longue carrière mais il est mort l’année d’après. C’est un triste produit de la société de consommation ! Fat Joe l’avait inscrit à sa première cure d’amaigrissement mais il a replongé dans la bouffe juste ensuite. C’était une bonne séance, il y avait une belle lumière et puis graphiquement il a une tronche, avec de la matière !

Et avec les Fugees, ça s’était bien passé ?
Ca c’était pour Black News, à l’époque où ils n’étaient pas encore connus en France, avant The Score donc. Je les ai photographiés pour leur premier album, Blunted On Reality, dans le local à poubelle de l’hôtel Ibis de Pigalle !

Si tu devais garder un coup de cœur en 25 ans de photos ?
Ça n’est pas un artiste hip-hop à proprement parler : Gil Scott Heron. Si je suis groupie de quelqu’un c’est bien de lui. Je l’ai vu une dizaine de fois en concert et j’ai du le photographier pour la dernière fois en 1995 au New Morning à Paris, sur scène et backstage. Il était défoncé mais adorable. Le jour de son décès, un ami m’envoie un message me disant d’aller sur le site des Inrocks. Ils avaient pris une photo au hasard sur Google sauf que c’était la mienne et que je n’étais pas mentionné. Le rédacteur en chef m’avait proposé de la retirer illico, mais je lui ai simplement demandé d’ajouter mon crédit et de la garder.

Le site officiel de Pascal Sacleux

Flamen Keuj' est un petit mec en pull sur Twitter.

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