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Terreur sur papier glacé

EsoTerra était le meilleur magazine de peur 
des années 1990


Chad à Los Angeles, au début des années 1990.


EsoTerra est la revue la plus bizarre à avoir sévi aux États-Unis au cours des années 1990. En neuf numéros, son fondateur et rédacteur en chef Chad Hensley a fait s’entrechoquer pop culture, satanisme, noise, magie noire, apocalypse à venir et mythes terrifiants, le tout en 60 pages noir et blanc. Pour vous donner un exemple, l’ultime numéro, paru en 2000 et spécialement consacré aux « Odyssées de l’art macabre et autres abominations orales », contenait une interview de l’écrivain et pilier de la musique industrielle Boyd Rice, une conversation avec John Coulthart – héraut de la BD d’horreur – à propos de la censure et de la stupidité britannique, une série de comics ultra-misogyne de Trevor Brown et un mec de la noise italienne déprimant (dans le bon sens du terme), qui reconnaissait : « J’ai des envies de meurtre dès que je vois une belle femme. » Si vous voulez, EsoTerra était une version maquettée, intelligente et encore plus creepy de Answer Me!.

Au printemps 2014 paraîtra chez Camion Noir un livre rétrospectif de 320 pages, EsoTerra, La Revue des cultures extrêmes, qui contiendra les meilleures choses parues dans le mag durant ses onze années d’existence. À cette occasion, j’ai parlé à Chad Hensley, 47 ans, aujourd’hui écrivain et poète, depuis sa maison préfabriquée de la Nouvelle Orléans.

VICE : Comment choisissais-tu les stories que tu allais publier dans EsoTerra ?
Chad Hensley :
Le corédacteur en chef R.F. Paul et moi-même avons eu l’idée d’une revue à la fois occulte et pop, laquelle pourrait mixer de longues interviews de musiciens, d’artistes ou d’écrivains, avec des articles sur la magie noire ou le paranormal. J’ai rencontré R.F. par courrier alors qu’il dirigeait le fanzine Fool’s Feast. Il participait également au Temple ov Psychick Youth [la confrérie artistique créée par les membres de Psychic TV, Coil et Current 93].
Le premier numéro est sorti en janvier 1992, en format A5, et ne contenait que 28 pages. J’en ai imprimé une centaine d’exemplaires, d’une manière aussi professionnelle que possible. J’ai vendu une première version du numéro à 5 dollars, puis une version avec des sérigraphies inédites à 7 dollars. Je distribuais le zine par la poste et dans des magasins de disques ou des librairies occultes traditionnelles. Les numéros 2 et 3 ont également été tirés en A5, mais à 300 exemplaires. Puis les numéros d’après – jusqu’au 9 – sont sortis au format magazine A4, avec couv en papier glacé, à 1 000 exemplaires, sauf le dernier, qu’on a édité à 2 000.

J’imagine qu’il a été difficile de ne retenir que le meilleur pour EsoTerra, La Revue des cultures extrêmes.
Je suis fier de tout ce qui a été publié dans le magazine, en particulier par des gens aussi talentueux qu’Adam Parfrey [l’auteur de Apocalypse Culture], Alan Moore ou Genesis P-Orridge. Mais c’est vrai qu’au fil des années, certains articles ont davantage attiré l’attention ; je pense notamment à mes trois articles sur la scène black metal norvégienne, au moment où elle était encore active. Et puis, les entretiens avec Andrew Chumbley et Thomas Ligotti de R.F. Paul ou les trois articles de R.N. Taylor sur l’Église du Jugement Dernier. Enfin, au début d’Internet, une demi-douzaine de sites et de blogs se sont servis des quotes de mon interview de Merzbow, le groupe de noise japonais – c’est devenu un truc populaire à son échelle. Donc non, ça a été plus simple que prévu, en réalité.


 

J’ai entendu une histoire selon laquelle tu te serais fait saquer de ton job à cause de Boyd Rice. C’est vrai ?
Oui, Boyd m’a foutu dans la merde, indirectement. J’avais fait une interview de lui, simultanément publiée sur le site Gothic.net et EsoTerra. J’étais à mon boulot au moment où l’interview a été publiée sur Gothic.Net et je l’ai imprimée avec l’imprimante du bureau. Quand je suis revenu au boulot le lundi, j’ai découvert que la boîte avait installé un programme de surveillance Internet et que Gothic.Net avait été répertorié en tant que site pornographique. La DRH, sans même vérifier, a confirmé les dires du logiciel. Elle voulait me faire signer un document selon lequel je reconnaissais avoir consulté un site porno au boulot. J’ai refusé – et j’ai démissionné de la boîte juste après.

Qu’est-ce que tes parents pensaient de ton implication dans un magazine ultraviolent ?
J’avais déjà 23 ans et mon diplôme universitaire en poche quand j’ai quitté la baraque de mes parents pour Los Angeles – et que j’ai pu commencer EsoTerra. Comme je ne vivais plus avec eux, ça a été simple de leur cacher l’existence du magazine. Je crois qu’aucun membre de ma famille proche n’a vu un seul exemplaire du mag, ni même le site. Bon, je donnerai à ma mère un exemplaire du livre lorsqu’il sortira. Je sais qu’elle aime avoir une copie des bouquins où figure mon travail, même si elle ne les lit jamais vraiment. Mon père a jeté brièvement un œil à mes papiers une fois et il a immédiatement jugé que c’était « de la pornographie ». Il ne rigole pas avec ça.

Pourquoi avoir soudainement arrêté le magazine, en 2000 ?
Lorsque je bossais sur le numéro 9, je travaillais pour une start-up à Seattle, dans l’État de Washington. Comme je l’ai déjà dit, j’avais confié la couv à H.R. Giger et le numéro contenait quatre pleines pages couleur de Trevor Brown. Le mag entier avait été imprimé sur du papier glacé – tout ça m’avait coûté pas mal d’argent. Le truc, c’est que la société pour laquelle je bossais a fait faillite du jour au lendemain ; il m’a fallu plus d’un an pour retrouver un emploi dans mon domaine. Pendant toute cette période, je n’avais pas assez d’argent pour publier le numéro 10 d’EsoTerra, même si je cherchais activement du contenu. De l’eau a coulé sous les ponts et en 2005, tandis que j’avais entre-temps déménagé à la Nouvelle Orléans, j’ai de nouveau eu l’intention de publier un dixième numéro. Je m’étais mis à prospecter des stories. Et là, l’ouragan Katrina a ruiné tous mes efforts. Tous les articles que j’ai écrits à cette époque pour le dixième numéro jamais sorti – et qui sont donc inédits – seront compilés dans le livre à paraître.


Tu as continué dans le journalisme, après ton expérience à EsoTerra ? J’ai vu que tu étais devenu poète.Pour être exact, j’ai commencé la poésie et l’écriture de nouvelles lorsque j’étais à la fac. J’y suivais des cours d’écriture, mais ça n’incluait pas la moindre base de journalisme. Ce n’est qu’après les débuts d’EsoTerra, vers le milieu des années 1990, que je me suis mis à écrire pour des magazines culturels comme Seconds, le magazine metal Terrorizer en Angleterre ou Warp Japan à Tokyo. Les rédacteurs en chef m’ont poussé à améliorer mon écriture et m’ont permis de signer de meilleures pièces pour EsoTerra. J’ai longtemps écrit pour le fanzine norvégien Slayer, aussi. Par la suite, j’ai eu des parutions dans Apocalypse Culture 2 et dans les volumes II et III de Antibothis [les anthologies de l’occulte dirigées par le Portugais Fernando Cerqueira]. Un nouveau numéro paraîtra à l’été 2014, avec une nouvelle pièce à moi dedans, d’ailleurs. Ah, et j’ai écrit quelques articles pour Hustler, aussi.

Hustler, le magazine porno ?
Oui. J’avais écrit un article dans Apocalypse Culture 2 à propos d’une nécrophile, Leilah Wendell. Après la parution de l’anthologie, un rédacteur de Hustler qui avait bien aimé la pièce m’a contacté pour que je leur écrive un truc sur la nécrophilie. Pas seulement sur Wendell mais sur d’autres nécrophiles américains, ainsi que sur les lois concernant cette pratique selon les différents États… Je me suis donc mis à traquer les nécrophiles à travers tout le pays pour leur poser des questions. C’était pas mal.


Le livre EsoTerra, La Revue des cultures extrêmes paraîtra en mai prochain aux éditions Camion Noir.