Un dîner avec les amis des furets


L’auteur de l’article en compagnie de Ping, qui est très gentil malgré son odeur nauséabonde. Photo : Jeni Clarke, de l’Oregon Ferret Shelter

La plupart des gens voient les furets comme des rats géants qui dégagent une odeur de musc et de pisse. Mais n’importe quel propriétaire de furet vous dira qu’ils n’ont aucun rapport avec les rats. Ce sont des mustélidés, ce qui signifie en gros que les furets sont aussi éloignés des rats que les humains le sont des ânes. Et on s’habitue très vite à leur odeur. Je suis bien placé pour en parler : j’avais un furet qui s’appelait Wiggy, et il m’a fait mourir de rire pendant les sept années de sa courte vie. C’était un de mes meilleurs amis, et je me suis longuement demandé pourquoi les propriétaires de furets étaient constamment traités de weirdos.

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Ma petite amie m’a fourni quelques éléments de réponse. « Les gens associent les rats à la saleté, et les furets leur ressemblent beaucoup. Ils puent, ils déchirent tout sur leur passage et ils volent des trucs pour les cacher dans leurs nids. Du coup, on imagine leurs propriétaires comme étant des gens sales qui vivent sous une avalanche de déchets », m’a-t-elle expliqué tout en caressant affectueusement son lévrier aussi névrosé que rachitique. J’ai rétorqué : « Si l’animal ressemble nécessairement à son maître, ça veut dire que les furets sont systématiquement associés aux fainénants qui passent leurs journées à fumer des cigarettes sans aérer et à bouffer des pizzas ? – Exactement » a-t-elle répondu. Son lévrier nous a fixés sans ciller.

Afin de lui prouver que ce stéréotype était infondé, je me suis rendu à la réunion de septembre du club des Amis des furets au Refuge pour furets de l’Oregon, le plus grand sanctuaire pour musélidés de la côte Ouest. Cette organisation non lucrative est gérée par un couple marié dans une petite maison près de Portland. C’est là-bas qu’ils sauvent les petits furets abandonnés afin de leur trouver un foyer.

Quand je suis entré chez eux, des relents musqués m’ont envahi les narines. Quinze personnes étaient en train de manger dans le salon, autour d’un parc pour enfants rempli de furets enthousiastes. Bien que principalement constitué de Blancs, le groupe était assez hétérogène : on y trouvait des jeunes, des vieux, des obèses et des gens minces. Je les ai salués, et ils m’ont chaleureusement invité à les rejoindre.


Dave Mathis, qui s’occupe du Refuge pour furets de l’Oregon, avec une race de furet particulièrement rare. Photo de l’auteur

Une femme aux cheveux courts m’a tendu la main et s’est présentée : « Je m’appelle Chris. » Elle s’occupe de l’organisation avec son mari Dave Mathis depuis 1993. J’ai pris un truc à grignoter et Dave en a profité pour me raconter comment les martres des pins écrasaient le crâne de leurs proies pour dévorer leurs cerveaux. « C’est la partie la plus grasse. Ils se contentent d’aspirer le cerveau », m’a-t-il expliqué avant de se tourner vers l’un de ses camarades. « Ta soupe est délicieuse, James. »

« C’est du chou frisé, ça vient du jardin, a répondu James. Je n’ai pas ajouté de sel, juste un peu de bouillon de poulet. »
James a 37 ans et une longue queue de cheval qui lui tombe jusqu’aux fesses. Ce soir-là, il portait des chaussures de sport bleu électrique, un baggy et une veste de jogging. Lui et sa femme Jeni possèdent neuf furets, sans compter les deux qui sont décédés très récemment. Jeni m’a dit que lorsqu’ils organisaient une fête chez eux, ils sortaient un ou deux enclos pour que les furets puissent « profiter du soleil ». J’étais rassuré de voir que les amis des furets étaient capables de trouver l’amour, au même titre que les Trekkies et les joueurs de World of Warcraft.

Cette soirée était probablement la plus grande réunion d’amateurs de furets de tout l’ouest de l’Oregon. Une des invitées s’appelait Stephanie, une jeune femme de 36 ans avec des lunettes et un piercing à l’arcade, qui possédait 18 furets. À un moment de sa vie, elle en avait même 30 (cinq d’entre eux sont morts du cancer et d’autres maladies). Un de ses furets, Dookie, a sa propre page Facebook. « Il est connu dans 23 pays, s’est réjouie Stephanie. Il a même rencontré le mec de Pit Boss. Et tout le casting de Grimm l’adore. » Afin de s’assurer que les furets malades ou vieillissants du refuge meurent dans la dignité, elle s’occupe d’eux lorsqu’ils sont en fin de vie. « Je dis tout le temps aux gens que ces furets sont comme mes enfants », a-t-elle poursuivi. J’ai aussi rencontré Tara, une jeune analyste commerciale et son mari George, ingénieur informaticien. Un de leurs animaux était décédé la semaine dernière, et ils ne possédaient plus que trois furets. Leur fille de 10 ans s’apprêtait à adopter un furet albinos nommé Ping.


La maison de Chris et de Dave est truffée de décorations qui crient leur amour des furets. Photo de l’auteur

Nos hôtes mettaient tous les invités à l’amende – à elle seule, Chris possédait au moins 50 furets, ainsi que deux teckels, trois mastiffs américains et une bonne tripotée de chats. « Je déteste ces chats, m’a-t-elle confié en ricanant. Si j’avais eu le choix, je n’aurais pas de bébés furets. Je les adore, mais ils sont incroyablement collants. » Elle hérite des furets sourds ou agressifs dont personne ne veut. « Eux aussi, ils ont besoin d’amour. »

Quand j’ai demandé où étaient les toilettes, son mari m’a conseillé d’aller dans celles qui se trouvaient près de l’entrée. « Il y a un petit poussin Brahma dans les autres toilettes », m’a-t-il expliqué.

Ces personnes avaient des adresses mail de type « ferretgirl37 » et laissaient leurs furets dormir dans leur lit, comme je le faisais avec Wiggy. Mais je me demandais quand même pourquoi ils étaient considérés comme des gens bizarres.

« Parce qu’on l’est, m’a rétorqué Chris. On est tarés.

– On assume, a ajouté Stephanie. On embrasse cette condition. »

Un chat a sauté sur la table, manquant d’atterrir sur la tarte qu’on s’apprêtait à entamer.

« Ma fille vous dira que tous mes amis sont bizarres, m’a dit Chris.

– Je préfère les furets aux enfants, a renchéri Stéphanie. C’est une véritable addiction. »

Tara semblait plutôt d’accord avec elles. « Quand quelqu’un franchit la porte de notre refuge, il lui en faut toujours plus. Un seul ne suffit pas. » À l’entendre, les furets étaient similaires aux tatouages.


Une membre du club des Amis des Furets et son fils jouent avec Ping. Photo de l’auteur

Les amoureux des furets estiment que les stéréotypes résultent d’un manque d’éducation et d’information. La plupart des Américains pensent que seuls les chiens et les chats peuvent être des animaux domestiques. Tara connaît beaucoup de personnes qui n’aurait touché un furet pour rien au monde. Mais ils auraient tous changé d’avis à force de traîner avec le sien.

Une chose est sûre : les furets ne sont pas pour tout le monde. Certains ont peur de se faire mordre ou détestent purement et simplement ces petits êtres tubulaires. « Il y a aussi le problème de l’odeur, a ajouté Chris. Ils sentent un peu le chien mouillé. Si vous les promenez dehors, ils vont puer. Mais c’est pareil pour les chiens, leurs propriétaires s’y font très vite. »

« Je n’y prête même plus attention, m’a assuré Stephanie en réajustant ses lunettes. Les enfants de mes amis puent aussi, et je suis la dernière à m’en plaindre. »

En plus de la réunion, un concours de déguisements était organisé, mais seules deux personnes avaient joué le jeu : Amy avait tricoté une petite cotte de mailles pour son furet, et celui de Lisa portait un costume de Gandalf. J’aurais mis ma main à couper que Lisa, avec sa robe en dentelle noire et ses longs cheveux blonds, était une femme à reptiles – ce qui prouve que les stéréotypes sont blessants et devraient être boutés hors de cette planète. En réalité, elle n’aime que les tarentules et les furets.


Lisa et son adorable petit Kasper. Photo de Jeni Clarke, du Refuge pour furets de l’Oregon

Quelqu’un a demandé à Lisa comment elle faisait pour avoir des furets aussi dociles. « Tu les drogues ? » a demandé George. Lisa lui a souri en guise de réponse.

Après le concours, nous nous sommes assis autour de l’enclos des furets pour les regarder jouer. Alors que je m’amusais avec une zibeline baptisée Viper, Chris a annoncé que Tara et George organiseraient un repas de Thanksgiving pour la prochaine réunion. « J’apporte de la farce sans gluten, m’a prévenu Chris. J’espère que c’est OK pour toi. »

« Vous avez combien de furets en ce moment ? a demandé Lisa à la cantonade.

– Trois, a répondu George. On vient d’en perdre un. C’est la première fois. »

Dave s’est esclaffé. « Je préfère ne pas les compter.

– Mon mari ne veut pas que j’en possède plus que dix », a dit Lisa.

Dave a tendrement carressé Ping en nous parlant des tensions qu’il subissait à son travail. Il avait 64 ans et travaillait en tant que technicien dans la Garde aérienne nationale. Sans préavis, il a mis Ping la tête en bas et s’est mis à chanter « I am cool/ I am sweet/ I’m a ferret hangin’ by my feet », avant de lui embrasser le nez. Puis il s’est tourné vers Lisa : « Alors, quoi de neuf sinon ? » Cette soirée ressemblait à une fête ordinaire, avec de la nourriture, quelques blagues et des anecdotes de boulot.

Chris admet trouver les amateurs de furets bizarres – et elle est bien placée pour en juger. Mais dans ce cas, le reste du monde est bizarre aussi. Prenez par exemple les mecs qui se bourrent la gueule à des mariages. Ceux qui vont à la selle à 15 heures tous les jours. Ceux qui aiment s’exploser les boutons, ou encore ceux qui comptent le nombre d’amandes qu’ils ingèrent sous prétexte de surveiller leur ligne. La normalité n’est plus un point de repère, contrairement à la bizarrerie. Si vous observez un type en apparence normal de plus près, vous verrez qu’il a des pensées, des habitudes et des fixettes qui vous sembleront bizarres – bien qu’elles ne soient pas si anormales que ça, au final.

Les amis des furets me semblent aussi normaux que les autres. Ce sont des êtres humains qui vivent dans les recoins sombres de l’Amérique, qui cherchent des gens qui les font rire et qui les comprennennt – et parfois, leur maison sent la pisse. Et alors ? Vous avez senti votre pile de linge sale récemment ?


Un autre bibelot furet. Photo de l’auteur

Alors que je dévorais une autre part de tarte, Jeni m’a demandé ce que je pensais de tout ça. « Ça me paraît plutôt normal », ai-je commenté. Elle a continué : « Comme je le dis souvent : on est bizarre, mais ce n’est pas craignos de se retrouver enfermé dans un ascensceur avec nous pour autant. Bon, je dois rassembler les cinq furets qu’on récupère ce soir.

– On en récupère cinq ce soir ? s’est enquis son mari.

– Oui, a-t-elle répondu. Ça fait trois ans qu’une strip-teaseuse n’arrête pas de les déposer au refuge et de les reprendre ensuite.

– Vous en avez déjà beaucoup, a fait remarquer Jeni. Qu’est-ce que vous allez faire ? »

James a haussé les épaules : « Ce n’est pas leur nombre qui m’inquiète, mais le temps qu’il faut leur consacrer. »

Quand je suis parti, les gens étaient rassemblés dans une antichambre remplie de cages, en s’échangeant quelques histoires d’adoptions. Dave m’a proposé un muffin au chocolat sans gluten. « Tu sais, m’a dit Stephanie en me raccompagnant dans l’allée. Tu peux revenir quand tu veux. Viens dès lundi. On a toujours besoin de quelqu’un pour nettoyer les cages. Ramène ta copine. »

Quand je suis rentré chez moi, ma petite amie a senti ma veste. « Oh merde. Tu vas me nettoyer tout ça. »

Aaron Gilbreath a écrit pour le New York Times, The Believer, Bookforum, Kenyon Review, Flavorwire, Paris Review et Oxford American. Suivez-le sur Twitter : @AaronGilbreath

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