En fin de semaine dernière, aux alentours de 6h du matin, Zuccotti Park s’était transformé en cirque. Littéralement. Des centaines de manifestants dévoués s’étaient entassés sur la place, assis sur des pavés mouillés. Parmi eux,un groupe de femmes aux déguisements élaborés dont on aurait pu croire qu’elles étaient là pour divertir des soldats du front, des partisans New Age beuglant des chants onomatopéiques au milieu d’un cercle de bougies, des Pères-Noël et des Superman, un mec dans une robe de papier d’alu, et des dizaines de gamins la tête enroulée dans des bandanas qui attendaient patiemment le Grand Événement censé arriver À Tout Instant.
L’un des types en bandana a fait le tour de la foule en agitant cérémonieusement une tige d’encens au visage de chacun. Il aurait été normalement impossible de le prendre au sérieux, mais en le regardant de plus près, je me suis rendu compte qu’il était paré pour être gazé, battu, traîné et embarqué dans un des innombrables camions de police garés autour de la place. Le jour n’était pas encore levé et la scène crépitait des flashs d’appareils photo, lampes frontales et des balayements éblouissantsdes caméras de télévision qui étaient là pour la même raison que moi : voir de l’action. On voulait voir les manifestants se joindre les bras, la police les séparer de force, leur passer les camisoles et les emmener au poste, le tout sous une montagne de slogans scandés très fort. Et si la scène pouvait prendre des allures de manifestation anti-OMC comme à Seattle en 1999, tant mieux pour les caméras. Je me demande si nous n’étions même pas un petit peu déçus que la situation se stabilise et se résolve une demi-heure.
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Cette manifestation, baptisée Occupy Wall Street, a commencé mercredi dernier quand le maire de New York Michael Bloomberg s’est pointé et a décrété—Son Honneur adore décréter— que les manifestants avaient jusqu’à aujourd’hui, 7h du mat’ pour libérer le parc, car son propriétaire avait besoin de le faire nettoyer. Excuse complètement bidon pour faire partir les manifestants, assortie d’une menace d’arrestation pour quiconque essaierait de revenir avec une tente ou une bâche. Des « appels à l’action » se sont multipliés sur Internet, et les manifestants se sont préparés à passer du statut d’invités plus ou moins tolérés de Brookfield Office Properties à celui d’occupants ultra illégaux d’un espace privé.
La transition s’est déroulée dans le mêmeesprit de chaos-presque-organisé qui a caractérisé le mouvement depuis ses débuts, à lami-septembre. Le « comité de propreté » a distribué des sacs poubelle et des balais censés servir à nettoyer l’endroit, même si la police et la municipalité n’avait pas trop l’air de se soucier de savoir si les protestataires allaient passer la nuit à gratter le pavé à la brosse à dents (certains avaient l’air prêts à le faire).
Un autre groupe a préparé un plan de résistance non-violent à l’arrestation. Ils laisseraient les nettoyeurs entrer dans un tiers du parc à la fois, occupant les deux tiers restant et formant des barrières humaines empêchant la police d’agir. Ils ont répété leurs mouvements au milieu de la place, au milieu d’autres occupants endormis et totalement ignorants de ce qu’il se préparait.
Il y avait donc, au sein de ce « mouvement d’unification », une division palpable. Autant que je puisse dire, le mouvement Occupy Wall Street dispose d’un petit groupement compétent capable de faire avancer les choses—les membres de comités, ceux qui s’occupent du site Internet, ceux qui décident des lieux et horaires des marches—et d’un groupe beaucoup plus large qui participe parfois aux « assemblées générales » mais qui passe le plus clair de son temps à traîner à Zuccotti Park parce que l’endroit sied parfaitement aux vagabonds-presque-clochards. Ceux-là dorment dans des tentes puantes et ne perdent pas une occasion de boire et forniquer entre deux discours politiques—des mecs comme Cheney, venu à la base pour prendre des photos mais absorbé par l’ambiance. « C’est génial de se réveiller ici le matin, » nous dit-il. « Même si t’as dormi que trois heures, tu te réveilles heureux comme un prince parce que tout le monde autour de toi l’est. »
Par peur que la police ne les entende débattre des stratégies à adopter, les leaders s’en sont principalement remis au bouche-à-oreille pour établir leurs tactiques de résistance. Toute la nuit, des rumeurs et plans à moitié établis ont circulé—la police allait intervenir à 4h du matin pour les prendre par surprise ; ils s’installeraient à Tompkins Square Park en cas d’évacuation réussie ; ils devraient s’asseoir à l’intérieur de leurs « habitations » pour être plus difficiles à bouger… J’ai entendu de vagues rumeurs de policiers infiltrés et de « lieux sûrs » où « des informations confidentielles » étaient gardées. Tôt le matin un 4×4 est passé au pas le long du parc, un téléobjectif à la fenêtre. Un jeune avec un bandana autour du visage faisait le tour du parc en frappant à intervalles irréguliers sur un gros truc en argent qui faisait un bruit de gong. En relisant ma prise de notes pas très ordonnée effectuée au cours de cette longue, longue nuit, le mot « paranoïa » revient assez souvent. Il y a probablement une bonne raison à cela.
À deux blocs de la manifestation—qui commençait à prendre l’allure d’un siège— l’exposition Occupy Wall Street, non officiellement rattachée au mouvement et censée durer 24 heures, entrait vaillamment dans sa 96ème heure. Devant mes yeux, des fêtards se murgeaient ouvertement la gueule : un mec tombait de son vélo, un couple se pelotait au milieu de la pièce, et un Allemand du nom de Wolf Geyr lançait des confettis prétendument fabriqués avec de véritables billets de 100 dollars sur quiconque approchait de son installation.
J’ai parlé à Wolf et enregistré son interview, mais au petit matin je n’ai pas pu déchiffrer son charabia. En gros, il me disait qu’il était monté dans un avion dès qu’il avait entendu parlé de l’exposition, faisait des références à sa lucrative carrière de photographe publicitaire aujourd’hui tombée aux oubliettes et tenait un discours passionné sur la relation ambivalente entre l’intégrité d’un artiste et son salaire.
Plusieurs artistes ont formé un collectif baptisé Abstract Science et semblaient hyper fiers du succès d’un t-shirt de leur création devenu un des logos officiels du mouvement, parmi des dizaines d’autres—t-shirt qu’on pouvait voir sur les gens présents à Zuccotti Park ou au McDo du coin, devenu le QG et la salle de repos officiels des protestataires.
Au contrairedes manifestants, les artistes avaient l’air largement plus optimistes. Un débat à éclaté entre les partisans d’une approche mieux organisée—un mec a suggéré d’adopter une ligne de commande similaire à celle de la police—et ceux qui rechignaient à toute forme d’hostilité envers les autorités. Une femme à la voix fatiguée a avancé le fait qu’il serait peut-être plus difficile pour les policiers de les évacuer s’ils érigeaient des structures de défense (elle pointa le doigt vers un mégaphone géant). Elle a crié : « Ces structures sont illégales ! » et a ensuite imploré tout le monde de mieux s’organiser et d’apprendre le plan de défense mis au point un peu plus tôt et dont la majorité semblait encore ignorer l’existence.
En parlant avec elle un peu plus tard—elle s’appelait Lauren—j’en ai conclu que son tempérament était constitué de 70% de colère et de 30% de résignation, et qu’elle semblait tourner principalement à l’adrénaline. « On est en guerre et personne ne se comporte en putain de soldat, » m’a-t-elle dit. « Ça ne se passera pas comme ça. » Elle était prête à se faire arrêter et avait l’air de vouloir préparer une occupation dissidente de Tompkins Square. Elle faisait partie du comité de nettoyage, qu’elle a décrit comme un « deuxième groupe de sécurité » car ils se retrouvent souvent à faire les poubelles pour attester des droguesconsommées par les participants et savoir si les gens se protègent lors de leurs rapports sexuels. (Apparemment un sujet très sensible—j’ai vu un mec se balader en distribuant gratuitement des capotes et du lubrifiant.) Lauren était elle-même concernée ; elle s’était faîte agressée sexuellement lors de sa seconde nuit à Zuccotti Park et les flics lui avaient dit qu’elle « ne devait s’en prendre qu’à soi-même et qu’elle devrait rentrer chez elle et arrêter de jouer à la guerre. »
Bon, je devrais probablement essayer de décrire exactement l’engagement de Lauren, la présence des protestataires, ou du moins tenter de paraître un peu plus honnête—la haine des riches, le manque de régulations financières, l’iniquité du capitalisme, le socialisme corporatif… mais ce soir là il n’a pas beaucoup été question de politique. La manifestation s’est transformée en une manifestation pour le droit de manifester, ce qui est de circonstance pour une génération qui a fait du « méta » l’un de leurs principaux arguments. Les occupants avaient une seule et unique revendication : Laissez-nous rester ! Et ils ont obtenu gain de cause, témoignage du succès de ce genre de procédés. Quoiqu’on entende par « succès » ici, hein.
Je tiens à dire, aussi, qu’en plus d’être trop pacifistes, ces manifestants étaient également ridiculement polis. Leur revendication n’était pas un simple « Laissez-nous rester ! » mais plus un « Laissez-nous rester, regardez, on a tout nettoyé, et on a enlevé nos tentes comme l’exige la loi ! » Même les pires punks qui avaient séché les meetings pour danser devant une sono toute pourrie n’avaient envie d’embêter personne.
À partir de 3h du matin, l’ennui et le brouillard ont fini par envahir le parc. Des gens ont fait circuler un ballon de plage. Des routiers syndiqués ont klaxonné alors qu’ils passaient à côté et ils se sont fait applaudir. Un stand de bouffe a ouvert et les gens ont fait la queue pour une pauvre tasse de café dilué. Dans mes notes, on peut lire : « Intérieur tentes horrible, odeur comme chien mouillé… Duvets entourés bâches IKEA ressemblent cadavres… Rencontré un jeune avec 15 amendes pour avoir fraudé dans le métro, il dit qu’il ne peut pas se faire arrêter car il risque 2 000 dollars d’amende… » Je crois m’être endormi assis à un moment, un sac poubelle m’ayant été donné par le « Comité pour le confort » en guise de poncho.
Les camions des médias et des photographes certifiés sont arrivés vers 3h30, mais ils n’y a rien eu à voir avant 5h30, quand une armée de protestataires sérieux a investi le parc avec des pancartes et des costumes. Les gens ont rangé leurs affaires, plié et roulé leurs bâches—le camp s’apprêtait à bouger alors que du sang neuf arrivait pour s’assurer que rien ne bouge.
Des centaines de gens encerclaient un homme seul et sans micro—ce qui a donné une scène assez impressionnante : le monsieur disait quelque chose, ceux qui pouvaient l’entendre répétaient, et ensuite ceux qui pouvaient les entendre répétaient à leur tour et ainsi de suite, formant une espèce de téléphone arabe où cinq équipes hurlaient les trois mêmes mots à tour de rôle. Cela a pris un temps fou pour dire quelque chose d’aussi simple que « L’ASSEMBLÉE EXTRAORDINAIRE [PAUSE] A MAINTENANT COMMENCÉ, » mais chaque message précisément articulé était récompensé de chaleureux applaudissements. Les discussions étaient agitées et truffées de lieux communs (j’ai même entendu les mots « frères d’arme » et « sœurs d’arme ») mais les gueulards qui répétaient ces mots à l’unisson ne se souciaient pas vraiment du contenu. Un jeune couple s’est senti envahi par la passion du moment et a commencé à se peloter méchamment au milieu de la foule.
Tout aurait pu arriver au milieu de cette foule de jeunes gens gonflés à bloc dont la moitié n’aurait pas su comment réagir en cas d’offensive policière. D’autant plus que les leaders du mouvement étaient épuisés et que le site était encerclé par les caméras et les journalistes. Cependant, rien de grave n’a été à signaler. Bloomberg a finalement changé d’avis, certainement sous la pression des élus soutenantle mouvement ; et les manœuvres tactiques suscitant des discordances n’ont eu, au final, aucune répercussion. La municipalité va certainement attendre que le temps se dégrade et que les manifestants se dispersent pour les virer pour de bon. Ils n’ont toujours pas le droit de se construire des abris ou de planter des tentes, ce qui va poser problème quand les premières neiges arriveront. Douze heures après ce rassemblement très matinal, la seule façon de résumer ce qu’il s’est passé est de dire qu’une bande de squatteurs hippiespuants a obligé le maire de New York, un des hommes les plus puissants de la planète, à se rétracter. C’est plutôt pas mal, quand même.
TEXTE : HARRY CHEADLE
PHOTOS : TAJI AMEEN
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