drogue

J'ai avalé un taz douteux et depuis, ma vue est chroniquement granuleuse

Avec le syndrome post hallucinatoire persistant, le monde autour de vous ne semble être qu'un bruit statique généré par un écran de télévision.

par Jari Goedegebuure; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
21 Juillet 2016, 5:00am

Photo de l'Alexanderplatz par Christian Wolf via Wikimedia (modifiée).

À la fin du mois de juillet 2015, après une belle journée ensoleillée, Luuk et trois de ses amis se sont baladés dans Berlin. Ils voulaient visiter la ville pour découvrir tout ce qu'elle avait à offrir et, surtout, pour faire la fête. Comme c'était leur avant-dernier soir, ils ont décidé de sortir au club techno Tresor.

Ils étaient d'humeur à prendre de la drogue, mais il y avait un petit problème : ils n'en avaient pas apporté, ils ne connaissent pas de dealer à Berlin et ils ne voulaient pas se faire arnaquer par le premier venu. Des amis leur avaient dit que certains clubs berlinois laissaient les dealers vendre en face du club, afin d'être sûr que seules des drogues de qualité ne circulent à l'intérieur – mais peut-être n'était-ce qu'une rumeur.

Après quelques heures passées à boire de l'alcool, ils sont tombés sur un mec qui disait pouvoir les aider. Ils lui ont acheté de l'ecstasy et du speed. Peu de temps après avoir avalé les pilules, ils ont commencé à sentir que quelque chose n'allait pas. Il était clair que les taz n'étaient pas exactement ceux annoncés. Ils ont décidé d'y aller doucement pour le reste de la soirée – rien de grave ne s'est passé ce soir-là.

Le lendemain matin, Luuk se sentait toujours mal. Il était détaché , peu concentré et avait l'impression de vivre dans un autre monde. En plus, sa vision était floue – il voyait du bruit statique, comme celui que l'on voit à la télévision lorsque la réception est mauvaise. Ça ne disparaissait pas : de retour à la maison avec ses parents, le bruit statique est devenu si intense que les meubles semblaient se déplacer. « Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait », m'a expliqué Luuk. « J'ai eu peur de faire une psychose. Quelque chose n'allait pas dans ma tête. » Il a fait des recherches sur ses symptômes et a appris qu'il souffrait du syndrome post-hallucinatoire persistant (HPPD en anglais).

Selon le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, les personnes atteintes de ce syndrome revivent un ou plusieurs des symptômes perceptifs qu'ils ont expérimentés sous l'influence de la drogue. Le symptôme le plus courant est la neige visuelle, mais certaines personnes peuvent également souffrir d'aberrations visuelles (des ombres en mouvement dans le champ de vision), de palinopsie (une persistance anormale d'images visuelles), et peuvent voir des halos de lumière autour des objets environnants.

Il existe différentes théories sur les causes du HPPD, mais tous les patients ont une chose en commun : ils ont pris de la drogue. Le Dr Gerard Alderliefste, spécialiste de la toxicomanie, travaille pour une ligne d'information néerlandaise qui aide les personnes souffrant de problèmes médicaux chroniques après avoir consommé des drogues récréatives. Il avance que le problème provient sans doute d'une fluctuation de la neurotransmission – la communication entre les nerfs : « Cela peut mettre fin au filtrage des signaux. Mais on ne sait pas exactement quel rôle les drogues jouent dans ce domaine. La majorité des patients atteints de HPPD ont consommé de la drogue au moins 50 fois au cours de leur vie – que ce soit de l'ecstasy, du speed du LSD ou du cannabis. Mais certaines personnes ont développé le HPPD dès la troisième prise. »

Peu de recherches ont été menées sur le HPPD. Alderliefste pense que cela est dû au fait que peu de gens connaissent cette maladie. « Beaucoup de médecins ne reconnaissent pas le HPPD, ce qui mène à un diagnostic erroné de leurs patients, explique-t-il. Et surtout, le nombre de personnes souffrant de cette maladie est relativement faible. Il est donc plus difficile de lever des fonds pour la recherche », poursuit-il.

Photo via Wikimedia (modifiée).

Lorsque Luuk a fait de plus amples recherches en ligne sur son problème, ses inquiétudes n'ont fait que grandir : « La plupart des gens racontent que c'est devenu de pire en pire : parfois, il leur a fallu des années pour s'en remettre, parfois, le problème n'a jamais disparu ». Il s'est dit qu'il allait devoir apprendre à vivre avec pour le reste de sa vie. Quand il est entré en contact avec Brijder – une organisation spécialisée dans le traitement de la toxicomanie – le médecin lui a proposé un rendez-vous d'admission pour discuter d'un traitement. « J'ai refusé. Je voulais vraiment essayer de guérir sans aucun médicament. » Le médecin lui a ensuite proposé un programme basique pour aller mieux : pas d'alcool, pas de cigarettes, une alimentation saine et beaucoup de sport.

En octobre, la situation de Luuk a commencé à empirer. « J'ai essayé de vivre selon ce programme, mais parfois, j'avais l'impression qu'il ne marchait pas. Il m'arrivait de ne pas boire d'alcool pendant trois semaines et de craquer complètement le week-end. » Pensant que sa situation était désespérée, il a commencé à souffrir de dépression.

Lors de ses rencontres avec le spécialiste de Brijder, Luuk a parlé de son sentiment de détachement de lui-même – le monde lui semblait désormais irréel. En plus du HPPD, on lui a diagnostiqué un trouble de la dépersonnalisation. Ce trouble dissociatif est un mécanisme de défense qui protège la personne des stimuli négatifs ou menaçants. Alderliefste explique : « Cette réaction est souvent comorbide avec un traumatisme – et un bad trip est susceptible de causer un traumatisme. » Le trouble de la dépersonnalisation rend le patient moins anxieux, mais aussi vide de toute émotion. Lorsque vous ne vous sentez pas connecté aux gens autour de vous, les liens affectifs avec les amis et la famille peuvent disparaître. « Ce fait en lui-même effraie beaucoup les patients, ce qui déclenche à nouveau le mécanisme. C'est un cercle vicieux. Les patients deviennent souvent dépressifs . »

Luuk a commencé à chercher un psychologue pour en parler, mais les 20 praticiens qu'il a contactés ont tous refusé de le traiter en apprenant que sa situation était liée à la drogue. « J'ai eu l'impression que personne ne voulait m'aider, alors j'ai arrêté de chercher. Ça a été une terrible erreur, mais j'étais déprimé et je ne voulais plus faire d'efforts. » Pour Alderliefste, il est étrange que Luuk ait été rejeté autant de fois. « Les psychologues ne devraient jamais refuser de traiter les gens – ils devraient plutôt demander les informations nécessaires dans les centres de traitement de la toxicomanie afin d'être en mesure de traiter ces patients. Ils pourraient ainsi les aider à se détendre, à se distraire et à aborder certaines craintes. »

Luuk est finalement tombé sur un rapport écrit par un ancien patient qui a complètement guéri du HPPD au bout de trois mois. Dans le rapport, il décrit ce qu'il a fait pour aller mieux, et Luuk a décidé de suivre ses étapes à la lettre et de ne pas abandonner, cette fois-ci. Il a arrêté de fumer et de boire, a travaillé au moins quatre fois par semaine et n'a mangé que des produits naturels. « Je n'ai pas remarqué de changements au premier abord, mais si je compare ma situation actuelle à celle d'il y a deux mois, il est clair qu'il y a une grande différence. Surtout par rapport à mon état d'esprit. » Bien décidé à considérer le HPPD comme une affliction temporaire, il a pu faire face et voir la vie de manière positive. Pour l'instant, il n'a pas encore guéri, mais sa situation s'améliore progressivement et il tient fermement à mener un rythme de vie plus sain. « Ce n'est pas fini, mais je suis bien déterminé à me remettre complètement. »