Les Blousons noirs de Yan Morvan

Beuveries, défonce, bastons et grosses bécanes : durant les années 1970, le photographe français a passé ses journées à traîner avec les bikers parisiens.

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06 Mai 2016, 5:00am

Beuveries, défonce, bastons entre gangs rivaux et grosses bécanes : dans les années 1970, pendant près de trois ans, le photographe Yan Morvan a passé ses journées à traîner avec les bikers parisiens. Quatre décennies plus tard, après avoir notamment bossé avec l'un des pires tueurs en série français et couvert de nombreux conflits à travers le monde, le bonhomme s'apprête à publier un livre sur cette première expérience.

« Tout a commencé en 1975 », explique Yan Morvan, à l'époque fasciné par l'ouvrage Bike Riders du photographe américain Danny Lyon – qui est depuis devenu son ami. « J'avais 21 ans, j'étais un étudiant un peu rebelle, intello mais pas trop, à la fac de Vincennes, poursuit-il. Dans le même temps, je faisais des images d'actualité pour l'agence Norma. Un jour de juin, alors que je me promenais place du Tertre, j'ai rencontré mon premier "blouson noir" – on était néanmoins déjà à la fin du mouvement. Habillé d'un faux Perfecto en simili constellé de pin's à la gloire des idoles du rock et d'un jean en pattes d'eph', il n'était pas très impressionnant. Alors assez timide, je l'ai suivi un moment avant d'aller l'aborder. »

Après avoir réussi à le convaincre de poser pour lui dans sa chambre de service ornée de posters de rock, Yan le revoit aux puces de Clignancourt avec sa bande de copains quelques semaines plus tard. Enchantés par l'idée, ils le laissent les suivre dans leur quotidien. Ainsi commence l'aventure qui fera de Morvan un photographe professionnel et qui lui ouvrira les portes des grands magazines.

Photos publiées avec l'aimable autorisation de Yan Morvan et de la Manufacture de livres

Dans ce Paris des années 1970, fourmillent de nombreuses tribus – les chevelus, les rockeurs, les hippies, les Fifties, les Hell's, etc... Yan est pourtant le seul journaliste à s'y intéresser. « Tous avaient des codes et des rituels différents, explique-t-il. Ça me faisait penser aux Indiens d'Amérique. Je voyais cette immersion chez les bikers comme un premier voyage dans les tribus urbaines. »

Pour la plupart d'origine italienne, espagnole, portugaise, polonaise, maghrébine ou antillaise, les parents de ces « Blousons noirs », qui parlent à peine le français, sont venus chercher dans la France des Trente Glorieuses un boulot mieux payé. « Issus du lumpenprolétariat, ces jeunes vivent dans le Paris des faubourgs ou dans les cités de la périphérie chez leurs "vieux", narre Yan. Ils se réunissent le samedi soir pour des virées sur les Champs ou à la Bastoche. Leur activité de fin de semaine se résume à boire des litres de bibine, se déhancher devant les guitares saturées des groupes de rock, faire la chasse aux "chevelus" – les "bobos" de l'époque – pour les dépouiller de leurs cuirs ou de leurs santiags, armés de chaînes de vélo, de serpettes d'électricien et de petits couteaux à cran d'arrêt. C'est l'épreuve initiatique pour ceux qui veulent intégrer la bande. »

Accompagnés par le rock de leurs idoles, ils revendiquent leur liberté totale et vomissent et effraient le monde bourgeois qui les entoure. L'un d'entre eux, Johnny de Montreuil, marquera particulièrement Yan. « C'était un genre de chef spirituel à la fois pathétique et grandiose, un héros malheureux de la rue âgé d'une trentaine d'années, un "vieux de la vieille" d'origine algérienne qui reniait son arabité, qui se revendiquait "manouche" et qui avait déjà taté de la prison, à force de chercher constamment les histoires », se souvient Morvan. Ensemble, avec le Solex 3800 dont a « hérité » le photographe et « au gré des rencontres et des embrouilles », ils traînent entre les salles de concert et les bars mal fréquentés. « Johnny carbure sec et j'ai du mal à le tenir sur le porte-bagage du 3800, qu'il abandonne pour pousser dans les côtes », dit Yan.

Régulièrement, les deux compères se retrouvent aussi au squat de Dany et Zizi, à Boulogne-Billancourt, sorte d'usine/atelier abandonné où les soirées « BBB » (Bière, Baise, Baston) sont monnaie courante. « [C']est le lieu de retrouvailles des "crypto-anges de l'enfer" communiant les fins de semaine dans l'atmosphère de bière, de chants nazis, d'accouplements rituels et de cassoulet en boite, résume Yan. En fait, ces célébrations sont l'occasion pour toute la bande de se livrer à la détestation des autres et de soi-même, de communier dans une messe parodique à la gloire de la monstruosité et de la violence sous fond de musique martiale jouée par un orchestre de la Waffen-SS sur un vieil électrophone Teppaz. » Ornés de croix gammées, affichant une xénophobie et un antisémitisme virulents et armés de tout un arsenal de « couteaux, carabines 22 long rifle et nunchaku », beaucoup d'entre eux « ignorent pourtant la véritable signification de leurs gestes », selon Yan.

Après s'être vu offert une nouvelle moto par sa copine – une Norton 850 commando, qu'il finira par « angeliser » en lui faisant adopter un réservoir « roadster » et un feu arrière rouge en forme d'aigle –, le photographe se rapproche des Hell's Angels de République. « Chez les Hell's, il y avait deux types d'individus, explique-t-il. Ceux qui bossaient pour se payer leur moto, qui croyaient vraiment en la puissance de la Harley Davidson et à cette rébellion blanche, et ceux qui grouillaient tout autour d'eux, qui étaient déjà plus louches, qui dealaient et qui se droguaient beaucoup. Leur slogan : "vivre vite, mourir jeune, et faire un beau cadavre." »

Les Hell's de Répu sont alors les ennemis jurés de ceux de Crimée, et les bastons entre les deux clans sont légion. Yan sera témoin de l'une des plus violentes, qui rassemblera « une cinquantaine de mecs ». Le rendez-vous est fixé dans un bar du boulevard Voltaire, à Paris, pour « causer » de problèmes de territoire. Garé de l'autre côté de la rue, à l'écart, le photographe est alors témoin de « deux coups de feux » et de « vitres qui volent en éclats ». Toute la troupe sort du bar en courant pour s'affronter sur la chaussée. Morvan se fait repérer par un Hell's de Crimée, qui court vers lui avec un manche de pioche. Alors qu'il s'apprête à démarrer son engin d'un gros coup de kick, le type le touche au bras, avant de déraper et de s'écraser au sol, emporté par l'élan et l'envol imprévu de Yan. « Je me retourne et je réalise qu'il ne se relève pas. Le lendemain, France-Soir titre : "Bagarre entre bandes rivales à Paris, un mort" », se souvient-il. Il finira par raccrocher peu après, non sans avoir auparavant accompagné les Hell's en week-end à la campagne où « des accros à l'héroïne s'enverront en l'air dans la paille » et où « une "mamas", une fille dévolue à la bande, sera donnée en initiation au "Cochon" (le surnom d'un des membres du groupe) qui possède, aux dires du groupe, un sexe énorme ». Si Yan ne sait pas vraiment ce qu'ils sont devenus depuis, il est très probable selon lui « que la plupart n'ont pas fait de vieux os » en raison de leur mode de vie décadent et de leur consommation d'alcool et de drogues excessive.

Malgré sa singularité et son caractère inédit, le projet documentaire de Yan Morvan sur ces loubards parisiens est à l'époque très mal perçu par les journaux, qui ne croient pas en ce « bad trip des banlieues ». « Ce n'est pas vendeur », lui explique la direction de son agence, qui lui reproche de faire images trop « agressives », « caricaturales » et « anxiogènes ». Néanmoins, un homme continue à y croire : Maurice Lemoine, le vendeur de photos de l'agence. Yan collaborera peu après avec lui pour son ouvrage Le Cuir et la baston, ce qui lui permettra d'entrer en tant que pigiste à Paris Match et de publier finalement une série d'images de bikers dans le magazine. Les Hell's, furieux par les titres utilisés dans l'article écrit par Jean Cau, organiseront une opération commando à son ancien domicile – il aura eu la bonne idée de déménager peu avant.

« J'ai persévéré dans ce projet car je n'écoute que moi, dit-il. Je savais inconsciemment que ces jeunes représentaient l'avant-garde d'une espèce de chaos urbain et de désintégration de la société qui allaient advenir plus tard. Ils étaient les premiers jeunes déracinés du pays et les premiers à s'identifier à la culture riche et dominante qu'exerçaient alors les États-Unis. Ils dénigraient la France, qui avait vu la perte de son empire et la chute du Général, et rêvaient de cette Amérique puissante et triomphante, mais aussi raciste et blanche. Ils étaient les premiers signes avant-coureurs de la grande fracture sociale qui allait naître une décennie plus tard. » Ainsi, tel un prophète en son pays, armé de son seul appareil photo et de sa motocyclette, Yan Morvan était le premier à illustrer la perte de repères de la jeunesse des banlieues françaises.

Afin de mener à bien son projet de livre sur ses années passées à côtoyer les « Blousons noirs », Yan Morvan, accompagné par la Manufacture de livres, vient de lancer une campagne de crowdfunding. Rendez-vous sur le site KissKissBankBank pour le soutenir et obtenir le livre à un tarif préférentiel. Il exposera aussi son travail à partir du 2 juin 2016 à la galerie Thierry Marlat, à Paris, et à partir du 2 juillet, à la galerie Huit, à Arles.

Texte : @GlennCloarec