Société

À Porte de la Chapelle, la Colline du crack déborde

Dans le nord parisien, le crack a envahi le quartier de la porte de La Chapelle. Coincés près du bidonville des toxicomanes, les réfugiés sombrent également dans la dépendance.

par Theo Englebert
20 Mai 2019, 8:09am

Des migrants se réchauffent à l'aube du 29 janvier 2019, dans un camp de fortune installé sous la rocade parisienne au nord de la Porte de la Chapelle, avant son évacuation. ©Christophe Archambault / AFP 

« Entre 3 heures et 4 heures du matin, un gars de la Colline est rentré dans la tente d’un Afghan et il lui a mis 17 coups de couteau », s’énerve Darius*. Le jeune réfugié afghan de 24 ans est blême devant le thé que nous partageons quelques jours après le drame, porte de La Chapelle dans le 18e arrondissement de Paris. La Colline du crack, toute proche, est le principal point de rendez-vous des fumeurs de cailloux de cocaïne dans la capitale. L’homme agressé au couteau, un demandeur d’asile afghan, avait sombré dans la consommation de crack. Il est décédé cet hiver.

Pendant plusieurs mois, j’ai passé beaucoup de mes soirées avec les réfugiés qui vivaient porte de La Chapelle avant d’être délogés. Leur camp se trouvait à quelques dizaines de mètres de la Colline du crack. C’est le seul endroit de la capitale où les pouvoirs publics, c’est-à-dire la préfecture et la mairie de Paris, avaient toléré leur installation. « On n’a pas le choix, confirme Darius. Si on nous laissait aller ailleurs, on ne resterait pas à côté de la Colline ». La plupart d’entre eux ont déposé une demande d’asile, beaucoup tombent sous le coup d’une procédure d’éloignement et ont choisi de prendre la fuite.

Au début du mois de février, Kia* et ses amis, des réfugiés afghans, m'invitent à venir les rencontrer sur leur campement proche de la porte de La Chapelle. Peu de gens se rendent le soir dans cette petite zone où se côtoient réfugiés et toxicomanes. En dehors des premiers concernés, seuls quelques équipes de police aux interventions musclées et une poignée d’associatifs humanitaires s’aventurent dans ce secteur. Ce n’est d’ailleurs pas franchement un endroit où il est conseillé de se balader après le crépuscule. Pour s’y rendre, il faut descendre le boulevard de La Chapelle jusqu’au périphérique qui l’enjambe et longer le grillage qui délimite le large talus de la rocade parisienne. Derrière la clôture, les premières cabanes érigées par les toxicomanes de la Colline ne sont qu’à quelques mètres, éclairées par des feux de camp. De l’autre côté de la voie, les tentes de réfugiés et les abris de fortune des junkies s’entremêlent pour finir sur les fondations du pont.

« Quand la nuit tombe, c’est l’affluence. La zone environnante est envahie par les toxicomanes. Ceux qui peuvent acheter leur produit ne lambinent pas et repartent immédiatement. Les autres errent »

L’entrée du bidonville est surveillée. Entre cinq et six hommes se tiennent là, quelle que soit l'heure. Ils scrutent la rue. Leurs yeux s’attardent sur chaque personne qui passe et cherchent à accrocher son regard. Ce sont les modous, les vendeurs de crack, substance qu’ils obtiennent en chauffant de la cocaïne avec de l’ammoniaque ou du bicarbonate de soude. Les jeunes hommes qui poireautent sur le trottoir ne sont que des vigiles. Une quinzaine de modous occupent en permanence la Colline. Quand la nuit tombe, c’est l’affluence. La zone environnante est envahie par les toxicomanes. Ceux qui peuvent acheter leur produit ne lambinent pas et repartent immédiatement. Les autres errent.

Cet hiver, le principal camp de réfugiés se trouvait à gauche du boulevard de La Chapelle, près d’une déchetterie à la lisière de Saint-Denis. Sous l’échangeur entre le périphérique et l’autoroute A1 qui s’élance vers le nord de la France, deux cents personnes vivent alors dans des tentes posées sur le bitume. Nous sommes à une cinquantaine de mètres de la Colline du crack et personne ne vient ici sans une bonne raison. Le tourisme n’est pas vraiment apprécié. C’est un autre monde traversé par des rapports de force étrangers à la plupart des Parisiens et où d’autres règles s’appliquent. Il faut les connaître, car la moindre fausse note, un mot ou un geste déplacés autour de l’un des grands feux de camp, peut générer de vives tensions.


« Dans leur quête désespérée, certains toxicomanes parviennent jusqu’au périphérique. Ils déambulent sur la route et tentent d’arrêter les voitures »

La clique de Kia a installé son campement à l’écart, dans un lieu plus difficile d’accès. Il faut dépasser la Colline, remonter par le versant opposé, de l’autre côté du pont, et traverser la bretelle qui relie l’A1 au boulevard périphérique. L’équipe vit en autarcie sur ce petit îlot jonché de déchets entre les files ininterrompues de voitures. Ils sont une dizaine à affronter les rudes nuits d’hiver dans trois tentes. L'abri principal dispose de deux chambres et d’un séjour, où Kia et ses compagnons préparent un thé extrêmement sucré. Un système astucieux, relié à la signalisation routière, alimente une rallonge qui distribue l’électricité dans le campement. Le feu entretenu contre la glissière de sécurité en béton permet de s’éclairer et de se réchauffer. Ce sont les seuls actes de piraterie auxquels se livrent ces damnés du nord parisien.

Le campement n’est jamais laissé sans surveillance, les amis se protègent mutuellement. Ils ne descendent de leur perchoir que si la faim les y pousse. D’autres équipes les ont imités. Plus loin, derrière le terre-plein abrupt, on distingue encore des cabanes érigées par les toxicomanes entre les voies du périphérique. Les frontières du bidonville de crackés deviennent de plus en plus floues. En longeant la bretelle d’accès au boulevard périphérique, on atteint un second pont. Des dizaines d'accros aux cailloux vivent dessous, perdus au fond de la Colline. Une existence au ras du sol.

Dans leur quête désespérée, certains toxicomanes parviennent jusqu’au périphérique. Ils déambulent sur la route et tentent d’arrêter les voitures. Du coin de l’œil, Kia les observe faire l’aumône : « Ce n’est pas normal de demander de l’argent. Nous, on n’a pas de maison, mais on ne réclame jamais rien », commente-t-il. Parfois, le feu et les conversations animées de la petite bande attirent l’un des crackhead. Les visages se ferment immédiatement, la tente aussi. Hors de question de laisser approcher l’intrus. Les paroles sont sèches. On lance une bouteille d’eau, rien de plus. La drogue, omniprésente, demeure taboue. La bande finit néanmoins par expliquer que les modous sont venus à plusieurs reprises sur le camp principal pour proposer leur produit aux réfugiés. Pour ceux qui veulent essayer, les deux premières doses sont gratuites. Cette information confirme ce que plusieurs autres demandeurs d’asile ont raconté aux intervenants des associations de soutien aux migrants. Quand j’essaie à nouveau d’aborder sérieusement le sujet avec Kia autour d’un café, la conversation tourne court. Il m’abandonne précipitamment sans même me saluer.

Retour sur le camp principal où je vais finalement passer le plus clair de mon temps avec Darius. L’ambiance ici est plus animée que sur le périphérique et les frontières avec la Colline de plus en plus poreuses au fil du temps. Plusieurs réfugiés ont été attaqués dans leur sommeil et leurs tentes dérobées. Désormais, il devient compliqué de distinguer les abris occupés par des toxicomanes de ceux des migrants. Darius et sa bande font régulièrement la fête dans leur tente. Un véritable vacarme s’échappe du petit chapiteau de toile qui s’agite sous le poids des hommes entassés à l’intérieur. Musique à fond, ils sifflent leurs bouteilles d’alcool, fument quelques joints avant de passer aux choses sérieuses, les « Tablet K ». Le terme, issu de l’argot urbain d’Afghanistan, désigne ici des ecstasys achetées 8 euros à Barbès dans le 18e. « C’est vraiment trop bon », se contente de rigoler Darius.

Inutile d’insister sur les raisons pour lesquelles ils consument leur argent dans des pilules magiques. À leurs yeux, le constat amusé de Darius suffit amplement à justifier les soirées passées à se cartonner le cerveau. Le quotidien demeure sombre, l’avenir incertain et il faut bien se défoncer avec quelque chose. Accros aux drogues récréatives, les membres de la bande qui ont goûté au crack que leur proposaient les modous en gardent un amer souvenir et préfèrent se murer dans un silence honteux. Précisons d’emblée que les cailloux de cocaïne ne sont pas le seul fléau qui frappe les réfugiés. Une grande partie des habitants du camp se gave littéralement de Tramadol, un antalgique à base d’opiacés. Pour beaucoup d’entre eux, l’installation dans le secteur de la porte de La Chapelle où les stupéfiants inondent la rue, rime avec l’adoption d’un comportement de polytoxicomane.

« Petit et chétif, Reza jouit néanmoins d'une solide réputation de tueur chez les habitués du camp. Quand il ne se défonce pas trop, il menace régulièrement toute personne étrangère à son univers microcosmique »

Ma relation avec l’équipe de Darius sera régulièrement réduite à néant par Reza*. Cet ancien compagnon de route des talibans, reconverti en petite crapule sans envergure dans le nord parisien, inspire la crainte et le dégoût aux autres réfugiés. Petit et chétif, Reza jouit néanmoins d'une solide réputation de tueur chez les habitués du camp. Quand il ne se défonce pas trop, il menace régulièrement toute personne étrangère à son univers microcosmique. Les membres des associations humanitaires fuient même sa présence.

Reza rode. Il dépense une énergie considérable pour maintenir son emprise sur la bande de Darius et empoisonner l’existence des gens qui s’en approchent. De temps en temps, il disparaît. Personne ne semble vraiment savoir où il se trouve et tout le monde semble se satisfaire de ses absences. Puis, il finit par réapparaître sur la Colline avec une allure hébétées.

Pour se protéger, la plupart des réfugiés restent sur le camp et s’efforcent de cohabiter pacifiquement. Pas évident de s’installer ailleurs dans le quartier sans une équipe solide. Deux Afghans ont tenté de dormir dans le square Charles-Hermite entre la porte de La Chapelle et la porte d’Aubervilliers. Le soir, un groupe de femmes accros aux cailloux fréquente la rue et se prostitue. Ces usagères de crack sont en réalité extrêmement vulnérables et victimes de nombreuses agressions. Écroulés, les migrants racontent à leur retour avoir assisté impuissant à des viols collectifs répétés commis par des groupes d’hommes se déplaçant en voiture.

La misère attire les prédateurs. Alors que je me balade avec Darius dans les jardins écologiques de la Forêt linéaire qui mènent au canal Saint-Denis, nous croisons successivement plusieurs hommes immobiles qui promènent sur les passants un regard lubrique. « Eux, ils veulent baiser un réfugié », m’explique Darius. Les moins débrouillards ou les plus accros au crack finissent par se livrer à tous les sacrifices. « Ils font ça pour 20 ou 30 euros, parfois 50 », poursuit mon compagnon avec mépris. Les plaquettes de la mairie de Paris vantent une forêt durable qui « abrite des milieux riches et variés ». Elle est visiblement peuplée de pervers venus profiter d’une misère extrême pour assouvir leurs pulsions.

« Le soir, sur la Colline, tu vois des filles qui ont 13 ou 14 ans. Elles viennent de Stalingrad. Quelqu’un leur a donné du crack une fois et maintenant c’est terminé » – Darius, réfugié afghan

À quelques centaines de mètres de la porte de La Chapelle, les arrêts de métro Max-Dormoy et La-Chapelle se sont couverts d’affichettes. Les proches de Manon, 25 ans, la recherchent. La jeune femme n’est pas partie loin. Elle a sombré. Sa famille finira par la retrouver, mais d’autres la remplacent déjà sur la Colline. Le bidonville absorbe indifféremment les adultes comme les enfants. À travers le grillage, la lueur des feux de camp éclaire parfois des visages juvéniles. « Le soir, sur la Colline, tu vois des filles qui ont 13 ou 14 ans. Elles viennent de Stalingrad. Quelqu’un leur a donné du crack une fois et maintenant c’est terminé », constate également Darius que plus rien ne semble pouvoir choquer. Au crépuscule, La Rotonde dans le quartier de Stalingrad est le second spot des crackeads parisiens. C’est dans ce lieu de passage au cœur de Paris que le crack absorbe les âmes que l’on retrouve ensuite errantes autour de la Colline.

Au début du mois d’avril, après des affrontements entre deux groupes de réfugiés, les autorités évacuent le camp de la porte de La Chapelle. Contrairement à ce que la presse locale a pu écrire, ces affrontements n’ont pas opposé des migrants afghans à des érythréens. Ces derniers menaient une vie discrète sur le camp et entretenaient peu de rapports avec leurs voisins.

Les habitants du camp ont été dispersés et de nombreux autres jetés dehors à la fin de la trêve hivernale. Pour les fugitifs, il n’y a plus d’alternative depuis que l’hébergement d’urgence est passé sous la houlette du ministère de l’Intérieur. Les nouveaux arrivants s’installent sur le talus extérieur du boulevard périphérique entre la porte de La Chapelle et la porte d’Aubervilliers. La plupart d’entre eux ne connaissent pas encore la Colline. Elle n’est pourtant pas très loin. Ces réfugiés désœuvrés, fraîchement débarqués dans le nord de Paris, sont un nouveau marché à conquérir pour les modous.

Truffée de dispositifs contre les sans-abris installés par la municipalité, la capitale s'avère plus inhospitalière que jamais. La porte de La Chapelle se transforme en repoussoir où se concentrent toutes les misères. Anne Hidalgo, la maire de Paris, n’a de cesse de rejeter la faute sur l’État et le préfet. En visite sur les lieux après la rixe, l'intéressée a parlé d’installer un accueil de jour ainsi que des bungalows. En revanche, l’idée de laisser les réfugiés dormir ailleurs dans Paris ne semble pas à l’ordre du jour.

*Les noms ont été modifiés pour préserver l'anonymat.

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