Téléchat est – toujours – l'émission la plus étrange de l'histoire de la télévision

On a interviewé Éric Van Beuren, l'un de ses créateurs.

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30 avril 2014, 8:00am

Consacrée comme culte au sein d'un formol mental collectif où cohabitent Intervilles et Les Dossiers de l'écran, Téléchat est l'une des meilleures émissions de télé françaises jamais créées. Diffusé sur Antenne 2 entre 1983 et 1986, rediffusé quelques années plus tard sur la Cinquième puis remis au goût du jour par Arte en 2010, ce journal télévisé satirique pour enfants présenté par deux marionnettes, Groucha (le chat) et Lola (l'autruche), a marqué plusieurs millions de téléspectateurs qui n'étaient pas prêts pour ce haut niveau de bizarrerie télévisuelle.

Éric Van Beuren, producteur de l'émission – et au cœur de la création des épisodes – a fondé la série en compagnie de l'artiste aujourd'hui décédé Roland Topor et d'Henri Xhonneux, réalisateur. Ce trio franco-belge, plus tard à l'origine du film Marquis, a voulu créer un programme d'enfants pouvant être suivi par des adultes ; il en a résulté une émission où un téléphone maléfique à visage bouffi révélait des informations à un journaliste-chat avec un bras dans le plâtre et où les infos en question relataient, par exemple, une élection présidentielle dont les candidats étaient des taches de couleur. Sans trop m'avancer, je crois pouvoir dire que Téléchat a gangrené le cerveau de toute une génération d'enfants nés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980.

J'ai contacté Éric Van Beuren et ai parlé avec lui de Téléchat, du milieu audiovisuel et des enfants, « auxquels on voulait accorder une place centrale » selon ses dires.


Durallô le téléphone s'adresse à Groucha. Photo via

VICE : D'où vous est venue l'idée de Téléchat ?
Éric Van Beuren :
Au départ, il y a Aligator Films, une société de production créée en 1969 par Henri Xhonneux et moi-même. Nous étions amis depuis nos études à l'Institut des arts de diffusion de Louvain, au début des années 1960. On a créé de nombreux programmes pour la télévision belge. En 1979, on a eu l'idée d'une série jeunesse, parce qu'on se rendait compte que les programmes pour enfants étaient pauvres, peu originaux, et considéraient les gamins comme des idiots. Une nouvelle approche nous paraissait nécessaire, et on en est venus à imaginer une série qui donne la parole aux objets.

OK. Comment avez-vous contacté Roland Topor ?
On voulait travailler avec Topor parce qu'il humanisait déjà les objets dans ses publications. Un soir, nous nous sommes croisés à la table d'un restaurant à Bruxelles. On a terminé la soirée à trois, on a pris un petit-déjeuner ensemble, après avoir passé toute la nuit à faire la fête. On s'est mis à lui parler de Téléchat. Il a trouvé l'idée géniale et a vite créé les dessins des objets. Le projet se concrétisait.

Il n'y avait pas encore Groucha, ni Lola ?
On a fait un pilote avec des objets animés, et on a présenté le résultat à des enfants. On s'est rendu compte qu'il manquait un lien pour que l'enfant puisse se projeter dans la série. L'idée du chat est venue des enfants – ils humanisent plus facilement les animaux. Le personnage de Groucha était né. On a tourné un autre pilote, cette fois avec le personnage de Groucha, puis est venue l'écriture des premiers scénarios.

Pourquoi avoir choisi le format journal télévisé ?
C'est Topor, devant une télévision allumée, qui a suggéré que notre inspiration était là, sous nos yeux. L'intérêt de l'actualité est qu'elle « bégaye », se répète – c'est pour ça que Téléchat est toujours moderne. On s'est rendu compte qu'on allait épuiser le concept avec un seul présentateur. C'est en voyant Yves Mourousi et Marie Laure Augry présenter le journal de TF1 en binôme qu'on s'est dit qu'il nous fallait un deuxième personnage. Lola a donc été créée. Notre objectif était de transformer, de faire de l'ironie sur le monde de la télévision.

Comment avez-vous abordé Antenne 2 ?
Ça n'a pas été facile, nous étions assez loin du milieu audiovisuel français. On a réussi à entrer en contact avec Antenne 2 grâce à deux filles du service commercial, avec qui on est devenus amis. Elles nous ont facilité l'entrée chez Jacqueline Joubert, la responsable jeunesse de la chaîne à l'époque – elle venait de mettre Dorothée à l'antenne sur Récré A2. Joubert avait déjà une certaine notoriété dans les médias, à France Soir notamment. En collaborant avec Topor, elle savait que son émission apparaîtrait dans d'autres médias, plus à gauche.


Le singe vert Pub-Pub, en charge de la publicité à Téléchat . Photo via

Elle a donc poussé la chaîne à diffuser Téléchat.
Jacqueline Joubert était une femme formidable – la compagne de Georges de Caunes, grand journaliste, et la mère d'Antoine de Caunes. Son soutien a été un élément déterminant pour que la série puisse exister, elle s'est battue pour que la direction d'Antenne 2 nous fasse confiance. Il s'est quand même écoulé sept ans entre le premier pilote et la diffusion sur Antenne 2... Les gens à l'époque étaient d'une autre trempe, les directions de chaîne ne sont plus aussi talentueuses aujourd'hui.

Selon vous, est-il toujours possible d'adopter un ton comme celui de Téléchat à la télévision ?
On ne pourrait pas monter ce projet aujourd'hui. De même que Nulle part ailleurs ne pourrait plus être diffusée sur Canal+. La course à l'audimat a pris une importance énorme. Et il y avait beaucoup moins de chaînes dans les années 1980, donc moins de concurrence. Le public a mis un mois à adhérer à Téléchat, puis on a fini à plus de 8 millions de téléspectateurs !

Comment expliquez-vous ce succès ?
On s'est surtout demandé d'où venaient les deux millions de téléspectateurs supplémentaires par rapport à l'émission de Dorothée ! Il s'agissait en fait de jeunes journalistes travaillant au Monde, à Libération, qui nous ont fait une promo d'enfer. On avait quand même des détracteurs, des gens qui critiquaient la déformation du français dans l'émission – lundi devenait lourdi, mardi pardi, morquidi, etc. Pareil pour l'heure, il était toujours tertheure quelque chose. On a dérangé, mais on a surtout attiré.

On a raflé tous les grands prix européens, et on a fini par être nominé aux Emmy Awards. Téléchat a été retenue avec deux autres programmes, parmi 3 000 en compétition ! On avait décidé de sous-titrer le programme en anglais, afin de faciliter sa diffusion internationale. Disney US ont acheté la série et l'ont fait doubler en Angleterre pour conserver une dimension « européenne ». On a par la suite reçu une lettre de la direction de Disney nous expliquant que parmi les épisodes achetés, 42 ne pouvaient être diffusés.

42 épisodes ? Pourquoi ?
On s'est posé la même question. On a fini par apprendre que dans ces 42 épisodes, le décolleté de Lola était trop « profond »... Topor leur a répondu courtoisement, en leur disant qu'ils étaient dans leur droit, mais que pour sa part, il n'avait jamais confondu une autruche avec une femme.

Vous avez eu un retour des audiences aux États-Unis ?
Non, mais je pense que le succès n'a pas du tout été le même qu'en Europe. Aujourd'hui ce serait différent – avec les séries HBO, Les Simpsons, etc. Le modèle à l'époque, c'était Casimir.


Raymonde du Tiroir de la Salle-À-Manger, la fourchette française. Traumatisme. Photo via

Quelle était la critique de Téléchat vis-à-vis de l'audiovisuel des années 1980 ?
Après la première saison, on s'est rendu compte de l'influence du monde politique sur les chaînes françaises. La politique, de droite comme de gauche, intervenait – et intervient toujours – dans les affaires publiques. Et la gauche avait beaucoup plus de mal à camoufler cette influence que la droite. On a relayé ça en plaçant le lapin GTI à la place de Lola dans la deuxième saison ; c'était un investisseur privé qui poussait le lapin sur le devant de la scène. Là, nous évoquions la privatisation de TF1, décidée par le gouvernement Mitterrand.

Quel public visiez-vous ?
On n'y réfléchissait pas trop. Ce qu'on souhaitait, c'était créer une émission comportant plusieurs niveaux de lecture. Le premier niveau était celui des enfants, le comique de situation. Mais Téléchat était remplie de références politiques ou sexuelles. Dans l'un des épisodes, Groucha interviewe le gluon du galet, qui se plaint d'être sec, mouillé, sec, mouillé, etc. Tous les adultes voyaient la référence au coït. Mais nous n'avons jamais été attaqués, ce niveau de lecture n'étant absolument pas discernable pour des enfants.

N'avez-vous jamais eu peur de perdre votre public avec une émission aussi étrange ?
Non. En fait on a surtout travaillé en se marrant. On savait qu'on faisait une émission pour la jeunesse, et on était nous-mêmes jeunes. J'ai 72 ans, et l'émission a maintenant plus de 30 ans. Au début du projet, j'avais à peine plus de 30 ans. On était de grands ados.

À votre avis, pourquoi les émissions pour enfants sont-elles si abrutissantes aujourd'hui ?
Je pense que la société a beaucoup évolué. Un enfant de 10 ans aujourd'hui a dans la tête ce qu'un ado de 15 ans avait à l'époque. La Lolita de mon époque avait 17, 18 ans ; aujourd'hui elle en a 13. Les programmes sont plus adultes, moins éducatifs.

L'évolution précoce des enfants empêche-t-elle ce genre de programmes ?
Oui, je crois que Téléchat souffrirait d'une concurrence déloyale aujourd'hui. Les enfants de l'époque s'auto-interdisaient de regarder les programmes pour adultes. Le canevas sociétal était très prégnant, les normes étaient bien plus rigides. Aujourd'hui, les jeunes désirent continuellement vivre de nouvelles expériences, ce qui peut être problématique vu qu'ils manquent de maturité. Il y a un certain déphasage. Mes petites-filles sont déjà des petites femmes.

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