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Quand Metallica étaient les maîtres du monde

Andreas Weinand a photographié la jeunesse d’Allemagne de l’Ouest juste avant la chute du Mur.

Julien Morel

Julien Morel


Jörg, réveillon de Noël 1988

Andreas Weinand est un photographe allemand basé à Berlin. En 1988, âgé de 30 ans, alors qu’il termine son cursus à l’université d’Essen – alors en Allemagne de l’Ouest – il découvre par hasard dans sa ville une bande de jeunes punks et metalheads dont il décide de documenter la vie, dans le cadre d’un projet encore vague sur la jeunesse de son pays. Gero, Melanie, Stiffel, Limbo et Öhner, comme beaucoup de jeunes gens sans avenir ni ressource de la même époque, passent leur temps à boire des bières, prendre des drogues et sauter sur des canapés. En journée, ils aiment faire les cons à la plage et boire du thé. Ce documentaire de deux ans à propos de ce groupe d’adolescents avant, pendant et après la chute du Mur va, sans qu’Andreas s’en aperçoive, lancer la carrière du jeune photographe et lui permettre d’être exposé dans plusieurs galeries allemandes et internationales.

Au printemps 2014, les éditions Peperoni Books ont publié la quatrième réédition de Colossal Youth. Je me suis entretenu avec Andreas pour qu’il me parle des derniers jours de l’ancien monde et des adolescents qui le peuplaient.


Limbo, 1990

VICE : Où et quand avez-vous pris ces photos ?
Andreas Weinand :
J'ai pris les photos de Colossal Youth entre 1988 et 1990 à Essen – qui faisait partie de l'Allemagne de l'Ouest à l'époque. Je devais avoir 30 ans ou environ. Je préparais mon examen final à Folkwang, l’école d’arts de la ville. Depuis 1986, j'avais déjà abordé ici et là le sujet de la jeunesse via plusieurs commandes de la part de magazines. En 1988, j'ai reçu une subvention de la part de Stern Magazine. C'était un bon début.

Un jour, j'ai eu la chance d'entendre parler d'une fête qui devait se dérouler sur trois jours. Quand je suis arrivé là-bas, je me suis rendu compte que j'avais trouvé les gens que je cherchais. J'étais le seul à prendre des photos. C'était avant l'ère des smartphones.

Quand vous avez pris ces photos, aviez-vous pour objectif de les publier quelque part ?
Bien sûr. En parallèle, je travaillais sur Deutsche Volksfeste, un projet que m'avait commandé Stern. J'avais, en réalité, même prévu de les publier deux fois, la première fois lors d'une exposition, puis dans un livre. Au début des années 1990, j’ai exposé les tirages de Colossal Youth à Berlin, Braunschweig, Cologne, Tallinn, Helsinki, puis Saint-Pétersbourg et Rotterdam. Mais j’ai mis longtemps avant de trouver un éditeur.


Melanie, réveillon de Noël 1988

À la fin des années 1980, à quel point les scènes punk et thrash d'Essen étaient-elle influentes à Essen et dans l'Allemagne de l'Ouest en général ?
C'est difficile à dire. Je n'étais pas punk, même si la musique s'accordait bien avec ce que je ressentais à l'époque. J'ai toujours voulu vivre à ma façon, je me suis inspiré de beaucoup de domaines différents. J'ai découvert le punk en 1977 avec Never Mind the Bollocks des Sex Pistols, qui a été un premier déclic. Au bon moment. Ça m'a permis de m'affirmer. En travaillant sur Colossal Youth, j'ai retrouvé les émotions et les sensations de cette adolescence. J'ai toujours aimé le punk – et les gens qui en passaient en soirée. Surtout les Dead Kennedys.


Julia et André, pendant les vacances d’été 1990

Une majeure partie des photos du livre mettent en scène des fêtes, le soir ou l’après-midi. Qui les organisait, et qui y participait ?
Toutes ces fêtes ont eu lieu dans des appartements de location. Certains laissaient les gens aller et venir chez eux, à n'importe quelle heure. La sonnette retentissait et quelqu'un levait les yeux. Personne ne prenait rendez-vous par téléphone. Les gens débarquaient tout simplement et restaient là un moment, parfois plus longtemps. Je faisais la même chose. J'allais voir mon ami Gero, ou quelqu'un d'autre qui pouvait être seul ou avoir de la compagnie. Il n'y avait pas des fêtes dionysiaques chaque après-midi – parfois c'était même particulièrement difficile pour nous d'attendre qu'il se passe quelque chose.

J'étais juste là pour prendre des photos. Je voulais être présent sans être mêlé au groupe.

Pourriez-vous me parler de l'Allemagne de l’Ouest de cette époque – avant que le Mur de Berlin s’effondre et quand Metallica étaient les maîtres du monde ?
Je me souviens très bien d’un truc ; je pensais que rien ne changerait jamais. Je me disais que la vie serait toujours la même qu'à la fin des années 1980. On ressentait une atmosphère d’ennui généralisé, partout, tout était si normal. J’étais jeune. J'étais sûr qu'on mourrait tous à cause d'une catastrophe nucléaire. J'avais l'impression que tout était absurde. « No future ».


Gero et Wozzi, 1990

Je suis allé à l'école sans savoir en quoi c'était utile. La plupart des mes camarades et moi n'avions pas la moindre idée du métier qu'on voulait faire. En 1977, un an avant mon bac, on avait fait un voyage scolaire à Berlin. On a visité l'exposition Tendances du XXe siècle. J'ai beaucoup été inspiré par la découverte de ces œuvres ; ça m’a ouvert les yeux sur les possibilités qu'offrait l'art pour s'exprimer. J'ai décidé de trouver un moyen d'exprimer à mon tour mes sentiments.

Je crois que, depuis l'enfance, j'avais toujours eu l'idée de devenir photographe. Ça a sauvé ma vie. Quand le Mur est tombé, je me suis rendu compte que j'avais eu tort d'être si pessimiste. Une nouvelle perspective s'est offerte à moi. J'avais déjà élaboré plusieurs travaux qui me paraissaient cohérents et j'étais convaincu que je pouvais élargir ma vision artistique.


Coupe du monde de football, 1990

Quel était l'avis de vos parents sur votre mode de vie à ce moment-là ?
Je suis issu de ce que l'on appelle « la classe moyenne » allemande. J'ai eu la chance d’étudier et de faire ce qui m'intéressait vraiment. Mes parents n'ont pas eu cette chance. Ils ont accepté mon mode de vie et ils m'ont toujours soutenu.

Quand vous regardez ces photos prises il y a 25 ans, que ressentez-vous aujourd’hui ? Regrettez-vous l'invincibilité de la jeunesse ?
J'ai l'impression qu'une forme d’énergie pure s'en dégage. C'est comme si je les avais prises il y a quelques minutes seulement. Elles me donnent une impression d'intemporalité. Colossal Youth n'a pas été l'œuvre d'une journée mais je suis heureux que tout se soit passé de cette façon. J'ai appris à être patient et à avoir confiance en moi. L'invincibilité est un sentiment génial que possèdent tous les jeunes. Au fil des années, j'ai appris sur moi-même et sur la façon dont je pouvais me servir de mes qualités. J'ai appris à perdre et à gagner. J'apprécie la vie, ici et maintenant. Je ne sais pas ce qui est mieux, au final – la jeunesse est simplement une période dans la vie, c’est tout.

Colossal Youth vient d’être réédité par Peperoni Books. Vous pouvez consulter le site d'Andrea ici.

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