Le réalisateur Isaac Nabwana et sa famille se marrent devant une explosion photomontée. © Wakaliwood Distribution pirate, décors de récupération, figuration assurée par tout le quartier et créativité maximale… De Lagos de Kampala, les réalisateurs court-circuitent l’industrie cinématographique. Et redéfinissent de nouvelles esthétiques. Bienvenue dans les scènes Wakaliwood et Nollywood.
“On est sur quatorze films actuellement. Trois sortent d’ici peu et six sont en cours de tournage. C’est du jamais vu mec.” Installé à Wakaliga, un quartier de Kampala, la capitale de l’Ouganda, le new-yorkais Alan Hofmanis est devenu le premier Mzungu (occidental) star de cinéma en Ouganda. Il est au cœur de l’aventure Wakaliwood depuis maintenant cinq ans. Wakaliwood ? “Là où l’on shoote des action movies 100 % do-it-yourself – absolument cultes dans les banlieues de Kampala –, farcis d’effets spéciaux infernaux et tous joués par des amateurs.” Ici, Kung-Fu ougandais, Netart et mèmes de l’espace nagent gaiement ensemble, dans des torrents de fausse hémoglobine.
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La couverture de notre “NUMÉRO PRÉFÉRÉ DES OUGANDAIS” photographiée à Wakaliga.
Le résultat est jouissif : “dans notre ghetto, tous les kids sont mordus d’Arts Martiaux” explique Alan. “Ici tu as 2.000 personnes qui vivent. En une poignée d’année, ces rues sont devenues un véritable studio de cinéma à ciel ouvert. On produit des films d’action pirate, mis en boîte en deux semaines à deux mois, et entièrement distribués par nos soins en DVD pour 3,000 shillings ougandais pièce, soit environ un dollar américain.”
Le hit ougandais Who Killed CAPTAIN ALEX distribué à la main, à Kampala. © Wakaliwood
« Tu nous envoies de l’argent et on te tue dans notre film .»
Comptez 200 à 2,000 dollars par film : “le reste du financement repose sur nos fonds propres ou une campagne de financement participatif. Voire des apparitions mortelles. En gros, tu nous envoies de l’argent et on te tue dans notre film. Tu veux te faire exploser dans un accident de voiture ? Crever d’Ebola dans d’atroces souffrances ? Où que tu sois, tu nous envoies tes images et Bim! on t’insère au montage”. Pilier de ces néo-productions ougandaises, Isaac Nabwana, 42 piges au compteur et énorme fan de Chuck Norris, cumule les casquettes de réalisateur, monteur et producteur au sein de sa boîte, Ramon Film Productions : “On utilise du sang de bœuf, des tubes métalliques ou des poêles à frire pour faire les lance-roquettes. Pour Who Killed CAPTAIN ALEX, on a construit un hélicoptère dans le quartier. On tourne lorsqu’on a assez de place sur nos disques durs. Le Who Killed… que je viens de te passer, si ton lecteur le reconnaît directement, fais-en une copie sur ton ordinateur. Rien ne garantie que le disque fonctionne la deuxième fois”
À Kampala, beaucoup d’affiches de films sont peintes à la main. © Wakaliwood
“À Kampala, on fabrique des films comme à la grande époque des pionniers”
À ce jour, Isaac Nabwana a dirigé 48 longs-métrages, sa chaîne YouTube dépasse sans forcer le million et Alan doit régulièrement changer de coupe de cheveux s’il veut se balader peinard dans les rues de Wakaliga. Pourtant : “lorsque je suis arrivé en 2012 à Kampala, je ne m’attendais qu’à du fun et du Kunkg Fu ougandais” confie Alan Hofmanis. “En fait, le racisme et la ségrégation s’exercent ici à des niveaux interdits. Les élites de Kampala voient d’un très mauvais œil le fait que le ghetto empoigne un levier comme le cinéma pour s’exprimer. L’écriture ou la chanson ok, mais pour les Ougandais le cinéma est une industrie réservée aux Upper class. Le quartier de Wakaliga et les films d’Isaac viennent véritablement hacker ce système de domination culturelle. L’ouganda est un pays très conservateur, avec des régimes alimentaires ou vestimentaires tribaux et figées. La scène Wakaliwood est emmenée par d’authentiques Punks qui explosent tous les codes, à grand renfort d’effets spéciaux low-tech.”
Dans un film de Wakaliwood, on utilise le slang local, la voie off du griot jacte en continue et les intrigues se concentrent souvent autour d’armes, de réseaux mafieux ou de disparitions mystérieuses. Les résonances avec le régime de l’ancien dictateur ougandais Idi Amin Dada sont nombreuses. Les productions d’Isaac sont identitaires dans leur célébration du ghetto, mais fédératrices de par leur dimension projective et leur capacité d’identification par une large partie jeunesse africaine : “le potentiel subversif de ces DVD menace clairement l’ordre établi. Ces mecs me font penser aux crew de Youth Hardcore de Washington D.C., avec un esprit Do It Yourself poussé au rang d’Art ultime, une intégrité à toute épreuve et des esthétiques redéfinies en profondeur. Mec, à Kampala, on fabrique des films comme à la grande époque des pionniers, et le monde nous regarde !”
Les cowboys et les indiens © Nicolas Henry
“Nollywood a déjà reconstitué un véritable star-system”
Deuxième puissance cinématographique au monde devant Hollywood et derrière l’Inde, le Nigéria produit chaque année 2000 films pour un marché en constante augmentation. Ces productions de Nollywood influencent en profondeur la culture visuelle contemporaine africaine. Cette année, le festival des Rencontres d’Arles consacrait une partie de son affiche à cette nouvelle guérilla cinématographique qui agite l’Afrique de l’Ouest. Actuellement exposé sur la retrospective Tears My Bra*, le photographe Nicolas Henry raconte : “en Afrique de l’Ouest, tu as d’ores et déjà de très larges écarts de productions entre les différentes scènes cinématographiques. Nollywood a déjà reconstitué un star-system calqué sur le modèle américain. À Lagos, on tourne des films a gros budgets. En Ouganda, on tourne des films avec des téléphones avec de petits moyens financiers mais beaucoup d’imagination. L’intérêt est dans cette distorsion, ce très large panel, cette multitude créative qui a disparu dans le cinéma occidental.” Une dimension amateur – voire carrément pirate –, qui laisse grandes ouvertes toutes les tentations et toutes les expériences de mise en scène. En France, pour lancer une production de film semi-pro, il faut un Kickstarter. À Wakaliwood, il suffit de lancer une rumeur : “décors fabriqués avec les artisans du coin, récupération et réutilisation de déchets plastiques et figuration assurée par un quartier tout entier… Il y a dans ce cinéma une dimension performative, une esthétique théâtrale, quelque chose qui relève du spectacle vivant, du fantasme incarné.”
C’est qui est raconté et contenu dans l’image Les Cowboys et les indiens par exemple : “on a bossé les décors en deux jours, avec des cow-boys qui se font tuer, une caméra exagérément importante, le tout retransmis en direct par une pseudo-équipe de télévision. Parce qu’elle est participative, cette fabrique de l’image se fait le réceptacle de toutes les narrations, de toutes les visions, y compris les plus décentrés.”
*Littéralement Arrache mon soutien-gorge !. Cet accrochage collectif, qui célèbre les milliers de films de l’industrie Nollywoodienne est à découvrir jusqu’au 25 septembre à Ground Control, aux Rencontres d’Arles.
Théophile Pillault est sur Twitter et à Arles.