Dans la chair

Si vous êtes tentés par la tendance bain de glaire, victimes brûlées et meurtriers à la hache de cette saison, jetez un oeil aux masques de Nader Sadek. Nader est né en Egypte et vit aujourd’hui à New York, où il fait plein de masques pour Attila Csilhar – le chanteur de Mayhem et de Sunn O))) qu’on a interviewé pour le numéro mode de 2010 – et pour toute autre personne qui a envie de terrifier son public. Mais Nader est aussi auteur, compositeur et interprète. En outre, il met en scène des performances spectaculaires, fait des t-shirts, fabrique des tas d’œuvres d’art qui n’ont rien à voir avec les masques, et a été impliqué dans plein de travaux de designers. C’est un mec plutôt prolifique, du coup j’ai discuté avec lui de son boulot.

VICE: Salut Nader. Comment est-ce que t’en es venu à faire des masques ?

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Nader Sadek : J’ai grandi en Egypte et j’ai vu les mentalités devenir de plus en plus conservatrices. Au fil du temps, la plupart des femmes se sont mises à se couvrir intégralement, ce qui était inhabituel quand j’étais gamin. La plupart des femmes portaient alors des hijabs, qui couvraient leurs cheveux, mais dans les années 1990, elles ont commencé à mettre des niqabs. Elles sont maintenant complètement couvertes. De toute évidence, il n’y a pas que des femmes voilées en Egypte, mais c’est devenu très courant, et ça en dit long sur notre culture. Mes parents sont chrétiens, donc j’ai vu les nones porter un genre de voile aussi. Ce n’est pas un truc forcément musulman donc, mais c’est assez révélateur  de la condition féminine en Égypte.

De quoi, le fait de se couvrir le visage ?

Ouais, tu sais, ça pose des questions genre : pourquoi est-ce qu’on se recouvre le visage ? Pourquoi est-ce qu’on se cache les uns des autres ? Pourquoi est-ce qu’on ne se fait pas confiance ? Il y a quelque chose de très trompeur dans les masques. Est-ce un reflet de notre Moi intérieur ou une image de ce qu’on aimerait être ? J’ai toujours été intrigué par le mystère que présentent un voile ou un masque. Même s’ils sont destinés à « cacher », ils présentent une toute nouvelle dualité.

Steve Tucker de Morbid Angel, avec l’un des masques de Nader dans la vidéo pour « Sulffer (In the Flesh) ».

Comment est-ce que tu t’es retrouvé à faire tous ces masques pour les mecs du metal ?

Je suis parti du Caire, j’ai emménagé à New York, et à l’époque je bossais sur un projet qui s’appelait « Faceless ». Quand j’étais en Egypte, j’avais le total look metal : des cheveux longs et épais qui tombaient sur mon visage, un gros bouc, des t-shirts Deicide noirs, etc. J’étais étiqueté « Disciple de Satan ». Ça faisait tellement peur aux locaux qu’en conséquence, je ne me sentais pas en sécurité dans certains quartiers de la ville. Quand je suis arrivé à New York, je voulais essayer de provoquer la même réaction. Je me suis habillé en femme,  ai enfilé un niqab, et j’ai marché dans Time Square et Herald Square. Je suis allé dans des magasins comme Victoria’s Secret. Les employés ne savaient pas du tout comment m’aborder. C’était très bizarre.

Attila Csihar

Mais toujours pas d’histoire de masque.

Haha, non. Mais j’avais fait une série de dessins sur ces expériences. C’est ce qui m’a amené à l’idée des masques, de l’image, et de la projection de soi.

On y est.

Plus tard, j’ai rencontré Attila Csihar, le chanteur de Mayhem et deSunn O))), entre autres, et on a beaucoup parlé. À la base, je voulais mouler les visages des gens pour ne pas les oublier.

T’as moulé les visages de qui ?

Jusqu’à présent, j’ai fait des moules de presque tous mes amis, de ma mère et de certaines personnes de ma famille. Puis de Steve Tucker, le leader de Morbid Angel, de Trym, le batteur de Emperor, et de Stephen O’Malley de Sunn O))). C’est comme ça que j’ai rencontré Attila. On a beaucoup parlé des masques, de l’histoire des masques et je lui ai proposé de lui en faire un. Au début il n’était pas très sûr ; il redoutait d’avoir l’air d’être déguisé pour Halloween ou de ressembler aux mecs de Slipknot. Mais en comparaison, mes masques sont vraiment abstraits et chargés en émotion–du coup, je lui en ai fait un. Quand il a joué avec, ça lui a beaucoup plu et il m’en a commandé dix de plus. C’est comme ça que ça a commencé.

Cool. Beaucoup de tes masques ont l’air hyper démoniaques et d’autres donnent une impression de chair qui se détache du visage, pourquoi est-ce que tu fais ça ?

Je ne sais pas trop. Je laisse juste les produits chimiques faire leur boulot. C’est un peu thérapeutique. Quand je travaille, je pense toujours à la personne qui va le porter–c’est souvent une sorte d’interprétation de ce qu’elle est. L’exemple le plus probant, c’est quand j’ai fait un masque du visage d’Attila, pour Atilla. Il l’a ensuite recouvert du maquillage macabre que mettent tous les groupes de métal d’aujourd’hui. C’était vraiment génial. Il avait l’air accidenté et estropié, du coup la peinture a accentué les cicatrices et le public ne savait plus vraiment s’il portait un masque ou pas.

Ça a l’air incroyablement diabolique. T’as déjà fait des masques heureux ?

Haha, je ne connais personne qui soit « heureux » et de toute façon, personne d’heureux ne m’a demandé d’en faire un. J’ai fait un masque pour Andrew WK une fois – il fait la fête tout le temps– et il voulait un masque hyper réaliste de son visage, avec exactement la même barbe, tache de naissance etc. J’ai dû aller jusqu’à insérer l’un après l’autre chaque poil sur son menton. Je trouvais que c’était une super idée parce que c’était pour une vidéo qui s’appelait « I’m a Vagabond » et que les paroles expliquaient que personne ne le comprendrait jamais. Donc lui portant un masque de lui-même, symboliquement, c’était parfait. 

Un moule du visage de sa mère tiré de son projet « Paradox Complex ».

As-tu déjà pensé à l’attrait sexuel que peuvent dégager tes masques ? J’ai parlé à un mec récemment qui était excité par les masques en latex.

Non, mais ça me rappelle un épisode des Contes de la Crypte où une femme rencontre des hommes à des soirées Halloween, les séduit puis couche avec eux. Parce que c’est Halloween, le mec pense qu’elle porte un masque et essaie de le lui enlever, mais il s’avère que c’est son vrai visage. C’est assez sinistre.

Nader, avant et après son projet « Faceless ».

Bizarrement, je peux très bien imaginer certains de tes masques dans un défilé de haute couture. C’est un univers qui t’intéresse ?

Ouais. Enfin, je suis curieux et j’y jette parfois un œil, ou je feuillette les pages si je tombe sur un magazine de mode. Si je vois un truc, j’essaie de me souvenir du nom du créateur pour pouvoir faire des recherches, même si j’oublie toujours. Je suis plus intéressé par les matières utilisées, particulièrement dans les chaussures pour femmes, parce que certains stylistes ont énormément de moyens et peuvent se procurer des matières incroyables.

Attila Csihar

T’as déjà pensé à faire des vêtements pour aller avec tes masques ?

Ouais, j’ai fait deux costumes : un pour moi et un pour Rune, de Mayhem.  Mais je ne suis pas sûr qu’il le portera un jour. Je porte le mien pendant mes performances. C’est un mélange entre un costume militaire et un costume royal. Je les ai tous les deux fait découper et assembler par un tailleur. Le résultat donne un genre de costume pour dictateur imaginaire et je le porte seulement avec mon masque de cheveux, que j’utilise pour le personnage principal de mon album et œuvre video « In The Flesh ».

Carmen de Ava Inferi

Quelle importance ont les masques dans ta musique et dans tes performances ?

Ils sont très importants. Ils complètent les personnages que j’essaie de créer lors de mes concerts et dans mes vidéos. Je pense qu’il est Important pour tous les musiciens d’avoir une image qui raconte une histoire. Tu sais, j’aime beaucoup ce groupe australien, Portal. Leur son et leur apparence sont uniques. Tous les membres du groupe portent des masques qui ressemblent à des collants noirs et qui cachent complètement leur visage. Le chanteur porte une montre en pendentif. Je crois que c’est un objet crucial dans le death metal.


Cool. Et le masque ultime ?

J’aimerais faire des masques à partir de tissu vivant. J’aimerais faire des sculptures à partir des tissus d’un clone humain ou ceux d’un animal qui seraient nourris exclusivement de nutriments et gardés en « vie ». J’aimerais aussi transformer des machines, genre, des voitures, en des machines organiques de chair, de muscles et d’os. On donnerait des nutriments aux muscles pour faire démarrer la machine.

Ça a l’air absolument génial et vraiment dégueulasse. Tout en même temps.

INTERVIEW : JAMIE CLIFTON

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