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Femmes sortant de prison : une réinsertion en sursis

Parce qu'elles sont plus isolées, ont un accès plus restreint au travail et aux formations que les hommes, les femmes subissent une nouvelle sanction à leur libération : une réinsertion dans la société compliquée.

par Pauline Baron
12 Juin 2019, 7:13am

©B. Guay / AFP

Du jour au lendemain, les grilles se sont ouvertes. Et Sylvie* s’est retrouvée sur le trottoir de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, après avoir fourré à la va-vite toutes ses affaires dans des cartons. Sa libération, elle l’attendait avec impatience sans en connaître la date. « Je pensais naïvement reprendre ma vie d’avant », admet amèrement cette ex-détenue, libérée en 2014 après 4 ans de prison. Mais comme beaucoup d’anciennes taulardes, elle a vite déchanté. Rejetée par les siens, sans emploi depuis sa remise en liberté, elle survit en louant une chambre de son appart’ et n’a toujours pas récupéré sa fille. Se réinsérer s’avère extrêmement compliqué pour ces femmes – plus que pour les hommes. Pour preuve, dans les cinq ans après la levée d’écrou, une sur trois est à nouveau condamnée.

En quelques mois ou années d’incarcération, Sylvie et les autres perdent souvent tout : leur emploi, leurs revenus, leur logement. Parfois même leur place parmi leurs proches et leur identité administrative. Tout ce qui aurait pu soutenir leur réinsertion. « Parce que peu nombreuses dans les établissements pénitentiaires [3,6% de la population carcérale, ndlr], elles ont peu accès au travail, aux formations, aux parloirs, explique la sociologue Corinne Rostaing. Ce qui nuit à leurs perspectives d’insertion puisqu’on ne leur donne pas les ressources pour s’en sortir ». Et elles n’ont même pas encore goûté à la liberté que la réalité de leur situation les rattrape : où habiter après leur séjour carcéral, afin de ne pas se retrouver à la rue ?

Sylvie décide « de squatter avec mes deux enfants chez mes parents le temps de récupérer de l’énergie, des ressources avant d’aller de l’avant ». Une échappatoire à laquelle beaucoup de détenues ne peuvent se raccrocher, leur famille ayant coupé les ponts. Parfois le jugement leur interdit de remettre les pieds dans leur ville d’origine. Comme pour Marie* qui, encore incarcérée dans le Nord, avait sollicité auprès d’une association une place dans un centre d’hébergement. Son sésame pour sortir en conditionnelle et se rapprocher des siens, même si elle avoue « qu’une fois acceptée par le foyer, le plus dur a été d’attendre que la place se libère ». Un an et demi d'attente pour une liberté retrouvée fin 2016. Seulement 15 jours pour Khey* qui après trois entretiens, s’est installée en avril dans un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale de l’association L’Îlot, persuadée d’y « bénéficier de stabilité, d’aide pour les démarches, d’écoute pour éviter de refaire les mêmes conneries ».

« Elles doivent absolument apprendre à gérer leur budget en prévoyant à l’avance le loyer, la nourriture » – Laure Soulier, assistante sociale

Mais conserver son logement n’a pas mis Sylvie à l’abri des déconvenues. « Les factures se sont accumulées, précise celle qui n’a pas pu bosser en prison. L’assistante sociale s’occupe de régler mes dettes locatives, de m’obtenir des aides pour solder mes impayés ».

Si leur casier judiciaire n’est plus vierge, leur identité administrative l’est quasiment. Tout est à refaire. « Leur dossier de sécurité sociale doit être transféré de la caisse des détenus à la caisse générale, leurs avis d’imposition remis à jour pour pouvoir demander des aides sociales », liste Laure Soulier, l’assistante sociale de Khey. Et d’évoquer le cas de cette dame avec sa carte d’identité périmée : « Elle a attendu sa sortie pour la refaire afin d’éviter qu’y figure l’adresse de la prison ». Débloquer une situation administrative peut mettre la patience à rude épreuve, et ce n’est pas la douce Marie, incarcérée 4 ans, qui affirmerait le contraire : « Aucune banque ne voulant m’ouvrir de compte, j’ai dû m’adresser à la Banque de France qui m’en a attribué une d’office ». L’art de la débrouille a été de rigueur pour Sylvie qui, faute de numéro de sécu, en est réduite à acheter des médicaments dans la rue.

Elles doivent en passer par là pour pouvoir percevoir des aides sociales vitales pour elles. Car faute d’avoir travaillé en prison, beaucoup n’ont plus aucune économie. Sans RSA après 7 mois de détention, Khey remercie sa mère « de m’aider financièrement, de m’acheter des trucs comme le produit contre les poux que m’a refilés ma fille. J’ai aussi payé une partie de mes frais d’hébergement à L’Îlot [10% de ses ressources, ndlr]. Mais c’est la galère alors je ne vais pas dans les magasins pour ne pas être tentée ». Recours au système D aussi pour Sylvie qui loue sur A‌i‌r‌b‌n‌b‌ une chambre de son appartement. « Mais elles doivent absolument apprendre à gérer leur budget en prévoyant à l’avance le loyer, la nourriture », selon Laure Soulier. Là encore, la prison ne les y prépare pas, au contraire. Alors Marie recourt constamment à l’appli Bloc-notes de son téléphone pour décompter des 850 euros de son allocation Adulte Handicapé ses moindres dépenses.

Logement, papiers, ressources : Ok. Et maintenant, le travail. Celui qui leur a fait défaut lors de leur détention, et fait encore des siennes à l’extérieur. Si Sylvie n’a pas eu l’énergie de s’inscrire à Pôle emploi, Marie elle tente encore de trouver un mi-temps. « Car j’ai déjà 48 ans, plaide-t-elle. Et je veux aussi continuer mon travail bénévole au Secours catholique, qui m’a permis d’obtenir ma liberté conditionnelle et d’aider des ex-détenus à leur sortie ».

Son métier, voilà ce qui a empêché Brigitte Brami de récidiver : « Pour ma seconde libération de Fleury en mai 2014, je me suis imposée une réinsertion efficace par moi-même grâce à mon activité d’écrivaine. Je venais de publier un livre dont je devais assurer la promo : ça m’a donné un cadre ». Quant à la fraîchement libérée Khey, elle s’est déjà inscrite dans une agence d’intérim, en parallèle d’une semaine de formation qui lui donne bon espoir de décrocher un job dans le BTP d’ici l’été.

« Ma fille s’est habituée à vivre avec sa grand-mère qui l’accueille toujours même si légalement je peux la reprendre. C’est dur pour elle, elle a l’impression de devoir choisir entre nous deux » – Marie, incarcérée quatre ans

La tâche se révèle pourtant ardue quand l’ombre de la prison les poursuit après leur libération. « Une détenue condamnée pour infanticide, avait comme projet professionnel de travailler dans la petite enfance. C’était inconciliable » estime l'assistante sociale Laure Soulier. Impossible aussi de postuler à un emploi au sein de la fonction publique ou des services à la personne, leur casier judiciaire noirci par leur condamnation leur interdit. « Même lorsque j’ai postulé à un poste de standardiste auprès d’un bailleur social, un casier vierge était exigé, se démoralise Marie, qui redoute à chaque candidature que « les employeurs découvrent [son] incarcération grâce des recherches Internet ».

Quand l’emploi est enfin au beau fixe, « le contrôle judiciaire met tout en danger, s’emporte Brigitte Brami. On ne peut pas laisser son boulot pendant une après-midi pour pointer et déposer des papiers au tribunal, au risque sinon de le perdre ». A trop vouloir jongler entre tout ça, elle-même est repassée par la case prison en 2013 pour 8 mois à cause d’un manquement à son contrôle judiciaire. Et a failli en reprendre pour un troisième voyage, n’y réchappant que grâce à un responsable SPIP, le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation s’occupe de préparer la libération des détentions
qui la libère de cette obligation au vu de sa situation d’auteure.

Si elles tiennent le coup face à tant de difficultés, c’est grâce à leurs enfants, souvent placés auprès de proches. « Ma fille s’est habituée à vivre avec sa grand-mère qui l’accueille toujours même si légalement je peux la reprendre, regrette Marie. C’est dur pour elle, elle a l’impression de devoir choisir entre nous deux ». Sylvie, aussi, avait confié ses enfants à sa mère en toute confiance au point de lui déléguer ses droits parentaux. « Mais quand j’ai voulu les récupérer, elle m’a dit que je devais m’adresser au juge », s’indigne cette maman, qui ne fait qu’observer sa fille à la sortie de l’école depuis plus de 4 ans. Depuis peu, Khey elle revoit son aînée, placée en famille d’accueil, lors de visites surveillées tous les 15 jours, mais pas la plus jeune (5 ans) confiée à son père depuis ses 6 mois.

Pour Brigitte et Marie, on ne peut voir le bout du tunnel qu’en ayant préparé soi-même sa réinsertion depuis sa cellule. Grâce aussi au soutien de ses proches : celui de sa mère pour Khey, celui de sa famille et de ses collègues du Secours Catholique pour Marie. « A mes deux remises en liberté, mon frère m’a prêté un appartement et j’ai pu me concentrer sur mes livres. Mais si ça arrivait aujourd’hui alors qu’on est en froid, je ne pourrais pas me réinsérer » confirme Brigitte Brami qui vient de publier son quatrième livre, Corps imaginaires.

Cette descente en enfer, Sylvie l’a vécue : « Ma famille avait continué sa vie pendant ma détention. Je n’avais plus ma place parmi eux ou ils ne voulaient plus de moi. Mon père ne me parlait plus, mon fils évitait de me regarder et m’a aujourd’hui rayée de sa vie ». Complètement isolée, elle s’engage dans une relation toxique avec un homme violent, tombe en dépression jusqu’à faire une tentative de suicide l’an dernier. « Mon séjour en HP m’a réveillée », conclue-t-elle désormais déterminée à s’en sortir.

Pour d’autres, le déclic n’a pas lieu et elles se laissent tenter par leurs vieux démons, qu’ils soient faits de chair ou de poutre. Khey réussit à éviter ses anciennes connaissances susceptibles de la faire replonger, parce qu’elle espère récupérer ses filles. Comme Sylvie et Marie. Brigitte Brani tient grâce à ses livres qui tel portent la voix de celles qui n’ont pas su se libérer de la prison.

* Les prénoms ont été modifiés

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