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Du Vatican à Guantanamo, comment les tortionnaires apprennent à faire mal

On ne naît pas tortionnaire, on le devient en lisant des manuels ou en étudiant dans des centres de formation officiels.

par Maxime Grimbert
20 Février 2019, 7:30am

Une cour de récréation dans le camp 4 du centre de détention de Guantanamo, Cuba 2012. © Paolo Pellegrin/Magnum Photos

Un an et demi de travaux forcés en Corée du Nord avant de décéder des suites de mauvais traitements. Les conséquences de la blague du réveillon de Saint-Sylvestre 2016 d’Otto Warmbier, étudiant américain de 22 ans, sont dramatiques. Cette nuit-là, il tente de repartir de son hôtel nord-coréen pour touristes avec un petit drapeau du pays. Il est condamné à quinze ans de travaux forcés et subit probablement « des simulations de noyade, des chocs électriques, des étouffements et des arrachements de dents à la pince », selon la justice états-unienne. Il n’est rapatrié aux États-Unis qu’en juin 2017, dans le coma. Il décède moins d’une semaine plus tard. La Corée du Nord est condamnée le 24 décembre 2018 à verser plus de 500 millions de dollars de dommages et intérêts à la famille du jeune homme — une somme dont elle ne s’est sans surprise pas encore acquittée.

La dictature nord-coréenne fait un usage massif, généralisé et institutionnalisé de la torture contre sa propre population (et ponctuellement à l’encontre de ressortissants étrangers) pour faire régner la terreur. Les témoignages de transfuges sont tous plus accablants les uns que les autres. De quoi faire réfléchir à deux fois avant de réserver un séjour touristique encadré dans le pays.

« Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants », affirme dès 1948 la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Ce grand principe est renforcé par une série de texte spécifiques au cours du XXème siècle, comme les Conventions de Genève de 1949 et la Convention contre la torture de l’ONU de 1984. Outre des questions d’éthique évidentes, ces interdictions sont également pragmatiques. En septembre 2014, le Sénat des États-Unis, alors à majorité républicaine, dénonce la torture pratiquée par la CIA utilisée dans la « guerre contre le terrorisme » après les attentats du 11 septembre 2001 parce qu’elle « n’a pas été efficace ». La rapporteuse démocrate de la commission concernée déclare qu’ « à aucun moment les techniques d'interrogatoire renforcées de la CIA n'ont permis de recueillir des renseignements relatifs à des menaces [...] ».

« Les tortionnaires sont fabriqués de la même manière partout dans le monde »

Selon la branche française d’Amnesty International, plus de 140 pays continuent pourtant de pratiquer la torture ou les mauvais traitements, c’est-à-dire « infliger intentionnellement une douleur intense, physique [ou] psychologique [pour] obtenir des informations, punir ou menacer » les suspects et délinquants de droits commun comme les opposants politiques. Du côté des États relativement démocratiques, le haut du podium est occupé par le Mexique, les Philippines, le Nigéria ou l’Ouzbékistan, où son usage par les forces de l’ordre est systématique. Mais l’ONG rappelle que « partout ailleurs, le contexte de la lutte contre le terrorisme a contribué à amplifier le phénomène », notamment dans les démocraties occidentales comme les États-Unis ou la France.

Les pratiques dénoncées par les ONG aux quatre coins du globe sont parfois tellement similaires qu’elles suggèrent à certains organismes de recherche le terme de « torture mondialisée ». Le chercheur J.L. Austin du prestigieux Institut des hautes études internationales publie en 2016 un article très fouillé sur la torture « à travers les frontières ». Il l’amorce par la présentation de deux pratiques coercitives contemporaines, des militaires respectivement états-uniens et nord-coréens, connue en Asie sous le nom de « torture du pigeon » et à Washington comme « position stressante prolongée » : le lecteur n’est pas capable de deviner laquelle correspond à quelle armée, tant les descriptions sont similaires.

La psychologue Françoise Sironi, experte psychologue près la Cour pénale internationale à la Haye, étudie le profil psychologique des tortionnaires, qui ne sont pas « nés mauvais » mais le sont devenus. Elle estime qu’ils « sont fabriqués [du point du vue psychologique] de la même manière partout dans le monde, quelque soit les cultures, les époques, les régimes politiques et les contextes [internationaux] » : la personne doit renoncer à son identité, sombrer dans le stoïcisme et le cynisme, abandonner toute forme d’empathie… Pour autant, concède-t-elle au détour d’un ouvrage consacré aux Khmers rouges, « la torture, c’est aussi de la technique ». Comment celle-ci se transmet-elle alors d’un bout à l’autre de la planète et d’une génération à l’autre ? Florilège de parcours insoupçonnés dans un secteur d'activité macabre.

Les tortionnaires de l’Ancien Régime s’entre-condamnent

Les touristes qui flânent aujourd’hui à Paris dans le square Nadar, sur la butte Montmartre, n’ont aucune idée de ses exploits. Le jeune homme en bronze, souriant les mains dans les poches, se dresse depuis plus d’un siècle sur un piédestal au pied du Sacré-Cœur, dans un des rares coins du quartier qui n’appartient pas à l’Église.

En 1765, le fringuant « chevalier de la Barre », 19 ans, ne se prosterne pas devant une procession religieuse parisienne. Arrêté dans la foulée par la police, il est torturé par l’autorité judiciaire conformément au code pénal, jusqu’à avouer d’autres blasphèmes imaginaires. L’année suivante, les bourreaux municipaux lui broient les os des jambes aux brodequins sur la place publique, le décapitent et carbonisent ses restes. Sur le bûcher, ils jettent aussi son exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui a pris la plume pour le défendre. Cet épisode choque l’opinion et de la Barre marque plus ou moins la fin de la longue liste de suppliciés de l’Ancien Régime.

Dès le XIIIème siècle et jusqu’à la révolution de 1789, l’usage de la « question » en France (lors de l’enquête ainsi qu’au moment de l’exécution, le cas échéant) est vaguement réglementé dans le droit public, lui-même respecté de manière toute relative en fonction des luttes de pouvoirs entre les différents représentants de l’État. L’historienne médiéviste Faustine Harang est l’auteure d’une thèse plongée dans les archives du parlement de Paris. Elle rappelle qu’en ce qui concerne l’usage de la torture, cette instance juridique et législative toute particulière « fait preuve de modération et incite les tribunaux du royaume à faire de même. Les juges fautifs, ayant torturé à l’excès, ou pour de mauvaises raisons, sont poursuivis et condamnés par les magistrats. » À l’échelle du pays, les pratiques elles-mêmes semblent donc aussi variées que spontanées.

Les Inquisiteurs potassent leurs manuels de torture

Un autre système tortionnaire voit le jour en parallèle, beaucoup plus codifié. L’Inquisition catholique est pilotée directement depuis le Vatican mais sévit impunément jusqu’en France. Dans un article académique publié en 2010, les deux médiévistes français Patrick Gilli et Julien Théry rappellent « le point souvent jugé essentiel [d’un texte pontifical de 1252], à savoir l’autorisation nouvelle de torturer les hérétiques pour obtenir leurs aveux », à l’instar des suspects de droit commun les plus problématiques. Dès ce texte fondateur, les pratiques inquisitoriales sont réglementées : il est par exemple interdit d’entraîner la perte d’un membre chez l’interrogé.

L’Église ne souhaite pas que les choses soient faites à moitié ou que chaque tribunal inquisiteur mène la « question » à sa façon. À l’Université populaire de Caen, Michel Onfray s’appuie sur une série de parutions de la fin de Moyen Âge pour affirmer que « la force » est utilisée alors pour compromettre l’apparition de pensées hétérodoxes, qualifiés officiellement d’hérétiques — mais qui sortent souvent du cadre purement religieux.

Le premier de ces ouvrages s’intitule explicitement Manuel de l’inquisiteur. Publié en latin en 1323 par Bernard Gui, à la fois historien, inquisiteur de Toulouse puis évêque — le zèle est récompensé — y « présente un guide [...] à l’usage exclusif des inquisiteurs (…) » essentiellement dans le Sud-Ouest. La cinquième partie (« méthode, art et procédés à employer pour la recherche et l’interrogatoire des hérétiques ») présente « un exposé méthodique (…) et des exemples » de séances spécifiques pour percer à jour « la perfidie des Juifs, des sorciers, devins, invocateurs de démons ». Son ouvrage suivant, Le Livre des sentences, permet de comprendre la portée du précédent. L’auteur documente 940 sentences prononcées à l’encontre de 636 personnes entre 1307 et 1323. Souvent individuelles, parfois collectives pour tout un village, toujours basées sur la méthodologie développée dans le Manuel.

Le Vatican unifie les méthodes de torture de l’Inquisition

Plusieurs autres tentatives apparaissent ensuite, encore plus pratiques. Le premier Grand Inquisiteur espagnol, Tomàs de Torquemada, lègue à sa mort à Séville en 1483 un recueil sobrement nommé Instructions, tandis que le Dictionnaire des inquisiteurs de 1494 est publié à Valence. L’éditeur de sa version française republiée en 1981 (dans un souci de recherche et non de mise en application pratique, évidemment) présente « un outil à bien faire la besogne romaine [classé] par ordre alphabétique, et avec force renvois d’un mot à l’autre pour que les confrères inquisiteurs s’y retrouvent à l’aise et sans perte de temps. »

Lorsque le Vatican décide d’uniformiser les pratiques inquisitoriales moyenâgeuses éclatées entre différents pays, il jette son dévolu sur un homonyme Manuel de l’Inquisiteur, publié une première fois en 1376 par Nicolas Eymerich et réédité plusieurs fois par les services papaux jusqu’en 1607. La bibliothèque de l’École des chartes le présente comme « un traité systématique en vue du seul exercice de la fonction inquisitoriale », dont la troisième partie s’intitule clairement : « la pratique de l’office ». En 1578, il est complété par un juriste en droit canon, Francisco Peña, qui ajoute les toutes dernières nouveautés — qu’elles soient apparues en France, en Espagne ou ailleurs en Europe. Les deux hommes, éloignés de deux siècles, sont à peu près sur la même longueur d’onde. « Tout ce que l’on fait pour la conversion des hérétiques, tout est grâce », selon le premier. Le second est plus lucide encore : « La finalité des procès et de la condamnation à mort n’est pas de sauver l’âme de l’accusé, mais de maintenir le bien public et de terroriser le peuple… Je loue l’habitude de torturer les accusés ».

Aux siècles suivants, les pratiques évoluent. L’Inquisition est interdite par les États souverains après les guerre napoléoniennes (qui se terminent en 1815). Au Vatican, elle change de nom plusieurs fois mais est toujours partie intégrante très active et officielle de la Curie Romaine.

De l’Indochine à l’Algérie, ignorer les avertissements

Un demi-siècle à peine après avoir interdit l’Inquisition sur son territoire, la France colonise l’Indochine. Les services de renseignement y sont connus sous le nom de « Sûreté ». La pratique de la torture est répandue sans que l’on en connaissance la fréquence. En revanche, l’Université du Québec à Montréal insiste sur « l’impunité considérable » dont jouissent les tortionnaires. La pratique se poursuit lors de la guerre d’indépendance (1946 – 1954). Un an plus tard, un rapport interne des services français cité par cette même université, Étude sur les renseignement tirés de la campagne d’Indochine, stipule que l’usage de la torture sur les prisonniers « n’améliore nullement le rendement des interrogatoires ».

La leçon a-t-elle été intégrée ? Dès 1954, l’usage de la torture en Algérie par « un groupe de professionnels militaires prenant la relève de policiers dans la pratique de la question » est abondamment documentée. La thèse d’histoire de Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), soutenue en 2000, expose ses deux objectifs : « une arme de guerre [...] pour [la] gagner » autant qu’un outil de domination colonial de la population. « L’arme reine du conflit », particulièrement à partir de la bataille d’Alger (1957), prend des formes récurrentes : « arrestations massives », enlèvements de nuit, cagoule serrée sur la tête, séquestration de la famille des suspects, coups et menaces, branchements des parties sensibles à des petits générateurs électriques… Quelques 4 000 prisonniers auraient aussi été jetés, les pieds encimentés, dans la Méditerranée depuis un hélicoptère, selon le chef de la police de l’époque. D’autres périssent des séquelles de leurs blessures, comme Maurice Audin, arrêté parce que militant décolonial et décédé en 1957. Le 13 septembre 2018, le président Emmanuel Macron se rend chez sa veuve octogénaire. Il lui demande pardon et lui remet une attestation : son mari est décédé sous la torture, mise en place par un « système légalement institué ».

Selon Amnesty International, la bataille d’Alger est un point de bascule dans l’acceptation de la torture par l’opinion publique. L’argument de la bombe à retardement apparaît à ce moment-là : l’idée selon laquelle la torture permet d’éviter un acte terroriste imminent en obtenant la localisation d’un enjeu explosif caché par le prisonnier interrogé. Ainsi, « la torture est désormais légitime dans le camp du bien », rappelle un cadre de l’organisation joint par Motherboard, « y compris pour des anciens compagnons de la Libération [pourtant résistant aux exactions de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale] comme Jacques Massu [responsable militaire en Algérie pendant le conflit et pratiquant la torture lui-même] ».

Des guerres de décolonisations aux dictatures américaines

En janvier 57, le commandant Aussaresses, ancien du contre-espionnage et de l’Indochine, prend la tête du renseignement militaire à Alger sous les ordre du général Massu. En 2000, devenu à son tout Général et multi-décoré, amnistié par les lois éponymes post-guerre d’Algérie, il déclare au journal Le Monde : « La torture ne m'a jamais fait plaisir mais je m'y suis résolu quand je suis arrivé à Alger. A l'époque, elle était déjà généralisée. Si c'était à refaire [...] je referais la même chose car je ne crois pas qu'on puisse faire autrement. »

Son parcours à l’issu du conflit nord-africain illustre la transmission des savoirs-faire de la torture à l’échelle de la planète. Le livre Escadrons de la mort, l'école française, publié en 2004 par la journaliste d’investigation Marie-Monique Robin est le premier à mettre le doigt sur le scandale. Quand Paul Aussaresses quitte l’Algérie, il commence à enseigner aux Bérets verts états-uniens, à Fort Bragg, ses méthodes de contre-insurrection. Elles seront mises à profit par les États-Unis au Viêt Nam dans la foulée sous forme de « copie de la bataille d’Alger » (la guerre se termine en 1975). L’un de ses élèves, le désormais général John Johns, relate qu’Aussaresses affirmait que « dans la guerre révolutionnaire, l'ennemi c'est la population » et qu’il fallait exécuter systématiquement les suppliciés.

Un centre d’entraînement de forces spéciales s’installe en 1964 en Amazonie, pour former les officiers de la dictature militaire brésilienne de ses alliés. Marie-Monique Robin le qualifie de copie de Fort Bragg. Paul Aussaresses confirme à la journaliste y avoir formé, toujours à ces mêmes techniques, « des officiers brésiliens, chiliens, argentins et vénézuéliens », mais réfute la rumeur selon laquelle les cours de torture était prodigués sur des prisonniers vivants.

Les pratiques rendues célèbres par la bataille d’Alger se retrouvent ensuite des années 60 à 80 dans toute l’Amérique du sud et centrale lors de la « guerre sale », selon plusieurs condamnés pour crimes contre l’humanité. L’opération Condor a elle seule totalise au minimum 50 000 assassinats, 30 000 disparitions forcées et 400 000 incarcérations. Les suspects « gauchistes » devaient écouter l’enregistrement des cris de leurs proches torturés au nom de la « doctrine de la sécurité nationale ».

Dans les 60s, la CIA ravive la tradition des manuels écrits

Dès 1963, les services secrets extérieurs des États-Unis, la CIA, rédige un document confidentiel de 128 pages, intitulé Interrogatoire de contre-espionnage Kubark. Il est déclassifié en 1997 grâce à une loi états-unienne sur la liberté de l’information et à la pugnacité du journal Baltimore Sun. On le trouve depuis en accès libre sur un site du gouvernement US. Le manuel détaille toutes les méthodes jugées efficaces pour faire parler un prisonnier. Infliger une douleur à une prisonnier est négligeable car cela génère des aveux fictifs. En revanche, le menacer ou « le forcer à s’infliger une douleur à lui-même », par exemple en le maintenant en position debout, est recommandé. L’idéal est de « l’enfermer dans une cellule sans aucune stimulations » (lumière, bruit, etc), si possible un réduit à peine plus grand que son corps. La mise en pratique est immédiate sur le globe entier.

Les méthodes détaillées dans le « manuel Kubark » ont été utilisées encore récemment. En mars 2003, Khalid Cheikh Mohammed est considéré comme le cerveau des attentats contre les tours jumelles de New York et le numéro 2 de l’organisation terroriste Al-Qaïda, entre autres joyeusetés. À 2h du matin cette nuit-là, des agents de la CIA enfoncent la porte de son domicile pakistanais, le cagoulent en serrant les liens au niveau du cou et le jettent dans un SUV. Son « interrogatoire » consiste essentiellement à le priver de sommeil, à lui asséner des informations fausses et vraies sur ses proches et sur son dossier judiciaires, à l’isoler de manière prolongée, à le droguer, à l’humilier et à le menacer de tortures physiques. En mars 2007, en détention à Guantánamo, l’homme reconnaît les crimes qui lui sont reprochés. En 2011, la CIA reconnaît l’avoir soumis à des simulations de noyade pour obtenir des informations ayant permis l’assassinat d’Oussama Ben Laden (le chef d’Al-Qaïda).

Les exactions britanniques en Irlande servent d’exemple

En août 1971, les Troubles battent leur plein au Royaume-Uni. L’armée britannique réprime sévèrement les indépendantistes irlandais. Dans la nuit du 9 au 10, 340 hommes sont sélectionnés pour le « programme gouvernemental d’internement de l’opération Demetrius ». Douze d’entre eux, de 19 à 42 ans, sont choisis pour subir un interrogatoire plus poussé. Selon la presse anglaise forte en euphémismes, ils sont « soumis au "cagoulage", à des positions stressantes prolongées, au bruit blanc, à la privation de sommeil, de nourriture et d’eau ». Deux autres hommes au moins subissent le même sort l’année suivante. Ils sont tous tatoués d’un numéro sur les mains et les pieds, mis à nu, battus à la matraque et jetés contre les murs puis maintenus debout pendant plusieurs jours. Deux d’entre eux relatent leurs tentatives de suicide échouées.

Dès le mois de mars 1972, ces « cinq techniques » sont jugées illégales par le parlement britannique et officiellement abolies par le premier Ministre, contre l’avis de l’Armée.

En 1976, les victimes remportent une victoire judiciaire contre le Royaume-Uni devant l’ancêtre de la Cour européenne des Droits de l’Homme qui catalogue ces méthodes en « actes de torture », avant de perdre en appel deux ans plus tard (les méthodes sont alors considérées comme « inhumaines et dégradantes », mais pas tortionnaires). La bataille judiciaire se poursuit, de nouveaux documents sont révélés démontrant que les ministres de l’époque avaient avalisé l’usage de la torture en la nommant explicitement. En septembre 2018, un ultime et irrémédiable recours est remporté par le Royaume-Uni devant la Cour : les victimes n’ont pas été torturées.

La sémantique est capitale. Le décision de justice de 1978 est utilisé par l’administration états-unienne Bush, en 2002, pour produire plusieurs circulaires internes top secrètes (surnommés les « torture memos »). Celles-ci stipulent que ces « cinq techniques », à minima, comme les privations de sommeil, les positions stressantes et les simulations de noyades, peuvent être employées en toute légalité. Elles sont par conséquent utilisées massivement par la CIA jusqu’à leur interdiction par le président des États-Unis Barack Obama en 2009, conformément à sa promesse de campagne.

La formation des tortionnaires Khmers rouges

L’ancien professeur de mathématiques voûté de 66 ans semble perdu dans le tribunal. Ce 17 février 2009, le tribunal de Phnom Penh parrainé par l’ONU, commence à juger Kaing Guev Eav, dit Douch, pour la torture et le meurtre de 12 380 personnes, entre autres accusations de crimes contre l’humanité. Le prévenu était un cadre important du régime des Khmers rouge, responsable de la mort d’au moins 1,7 million de Cambodgiens entre 1975 et 1979 (21% de la population de l’époque) selon le centre de recherche sur les génocides de l’Université de Yale. La psychologue Françoise Sironi mène dans le cadre de ce procès 16 entretiens cliniques avec l’accusé. Elle en tire un livre Comment devient-on tortionnaire ?, publié en 2017. L’ouvrage est édifiant : Douch illustre involontairement les mécanismes d’apprentissage de la torture par l’expérience et la pratique, et sa transmission aux générations suivantes.

Dès 1971, Douch s’occupe des prisonniers d’un camp ouvert par révolutionnaires cambodgiens, intitulé M13. Il « élabore et expérimente les techniques d’interrogatoire, de torture et d’exécution : système d’entraves des prisonniers, discipline drastique, terribles restrictions alimentaires, chefs d’accusation [fantaisistes] ... » Il affirme que « personne ne lui a donné de directives précises sur comment torturer » : l’article 4 des statuts du Parti Communiste du Kampuchéa, le nom du Cambodge en langue Khmer, demande de « faire preuve d’innovation ». Avec zèle, il place les prisonnières dans les mains de geôlières pour limiter les viols mais « invente la théorie de la chaîne des traîtres [et] le système perpétuel [c’est à dire que les suppliciés doivent dénoncer d’autres contre-révolutionnaires avant d’être exécutés, pour alimenter toujours plus les camps de de la mort] ». Les classiques sont aussi de mise : détenus frappés, électrocutés, les narines remplis d’eau, les ongles arrachés, la tête dans un sac ou encore obligés « de manger leurs propres excréments ».

Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir, en 1975, ils ouvrent de nouveaux camps pour les ennemis de la révolution, dont le plus important d’entre eux dans un ancien collège, S21. Douch y est affecté (il emmène avec lui une partie de ses adjoints de M13 et son savoir-faire) et en prend la tête en moins d’un an. Il emmène avec lui une partie de ses adjoints de M13 et son savoir-faire. Il continue les expérimentations. Face à Françoise Sironi, il est fier d’avoir inventé des techniques d’interrogatoire « plus sophistiquées et cruelles », mais estime que seul 10 % des aveux sont vrais – ce que lui et ses supérieurs savaient parfaitement. Douch « embauche des adolescents comme gardiens » et « leur enseigne ses méthodes » mais aussi à « ne pas épargner les enfants, car s’ils vivent ils se vengeront tôt ou tard ».

La torture contemporaine la plus brutale s’improvise

« Utilisez tous les moyens nécessaires pour rapporter des informations ». Voilà ce que Chris*, soldat états-unien déployé en Irak quelque part entre 2003 et 2011 qui s’est confié à la Croix-Rouge, reçoit comme ordre au départ d’une mission. Dès son arrivée dans le pays, il a rapidement compris que la torture des prisonniers autochtones était normalisée. Lors de cette mission en particulier, il survit à un échange de feu avec des soldats irakiens et les capture. Chris et son équipe en ligotent un à une chaise et le frappent. L’un des marines récupère le fil électrique d’une lampe à proximité pour l’électrocuter (il affirme « avoir vu ça dans un film »).

Les deux auteurs du rapport Vers une prise en compte mondiale de ce qui rend tortionnaire à travers le monde édité par le Comité international de la Croix-Rouge en février 2018 sont des pontes de l’académisme genevois. Ils citent abondamment chercheurs et spécialistes. Les deux hommes écrivent que cet exemple réunit tous les ingrédients pour transformer n’importe qui en tortionnaire. L’absence de supervision hiérarchique des « professionnels de la violence » (soldats, policiers, gardiens de prison...), des ordres flous et une situation « de tension émotionnelle » expliquent l’omniprésence des actes de torture à travers le monde malgré l’absence de système tortionnaire hiérarchisé et explicite.

L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) réunie 300 organisations locales. Gerald Staberock, son secrétaire général joint par Motherboard, estime que « l’imagination et la fantaisie d’un être humain n’ont pas de limite ». Les témoins et victimes de la torture d’État qu’il rencontre lors de ses missions aux quatre coins du globe font part d’une brutalité « pas forcément sophistiquée », comme la technique de « l’oeuf chaud » subie à l’époque de la dernière dictature militaire turque ou les privations de sommeil sous exposition permanente à la lumière pendant l’ère soviétique. Ces méthodes ne nécessitent pas, selon lui, « d’innovation » : elles restent souvent inchangées d’une génération à l’autre et se répandent lentement, « comme une maladie contagieuse », au gré de leur normalisation.

Tortures autorisées ou « interdites » s’alimentent

Dans la prison irakienne d’Abou Ghraib aussi, les méthodes employées par les détenus sans formation pénitentiaire sont issus de leurs références culturelles. En 2003 et 2004, des militaires états-uniens peu qualifiés y torturent de leur propre chef des prisonniers vaguement soupçonnés de terrorisme au delà des limites légales. Ils les déshabillent, les recouvrent d’excréments et les violent, mais leur imposent également des positions douloureuses similaires aux gestes traditionnels du football américain ou aux rituels d’intégration des facultés états-uniennes (en pire, puisqu’au mois un prisonnier en est décédé). Certains soldats impliqués posent fièrement devant les appareils de leurs camarades. Les photos font le tour de la presse et une partie des tortionnaires sont condamnés en 2005 à plusieurs années de prison.

Motherboard s’est entretenu avec Yves Prigent, le patron du pôle « responsabilité des États et des entreprises » d’Amnesty International France. « Certains soldats US ont trop joué à Call of Duty et à GTA et se défoulent (...) dans un esprit de vengeance », estime-t-il avant d’insister sur la responsabilité des discours politiques et de la hiérarchie militaire qui incite à cela. « Plonger les pieds d’un prisonnier dans une bassine d’eau et y tremper un câble électrique, entre autres tortures à l’ancienne, est à la portée de n’importe qui », rappelle le responsable associatif. Il explique qu’en Irak, il ne s’agit pas que de cela, et rembobine pour mieux comprendre. « Dans la base militaire de Guantanamo, la torture institutionnelle [connue sous le nom de méthodes d’interrogatoire] est affinée par l’expérimentation. Le lieu de détention sert ainsi de centre de formation pour des spécialistes de l’interrogatoire qui sont envoyés au bout de quelques mois à Abu Ghraib. [Pour mener des interrogatoires sur les prisonniers, les agents du renseignement militaire formés à Guantanamo] ont besoin que les détenus soient placés dans des "conditions favorables d’interrogatoire". C’est à ça que servent les gardiens [inexpérimentés], qui improvisent, eux, [des méthodes de torture illégales] ». Et sont présentés ensuite comme des cas isolés.

Le XXIe siècle à la pointe de la torture psychologique

L'Association des chrétiens contre la torture (ACAT) recense elle aussi les pays tortionnaires et mène de nombreuses actions de lutte contre le phénomène. Elle insiste sur le cas de la France et pointe notamment du doigt l’univers carcéral irrégulier aux yeux des institutions européennes et le traitement des exilés, en particuliers des mineurs. L’ACAT présente les « méthodes de torture psychologique » comme étant « de plus en plus sophistiquées ». « Elles font l’objet d’études et de perfectionnements constants », affirme l’association.

« Le magazine du futur » Usbek et Rica dresse de son côté, en 2016, une « brève histoire de la torture ». La rédactrice, journaliste et auteure d’un ouvrage sur l’histoire de la violence, signe un paragraphe d’anticipation terrifiant : « Il semble que nous risquions de composer au XXI e siècle avec le spectre persistant de la torture. Sous quelles formes ? Les progrès de la science permettront l’effacement de souvenirs personnels ou l’injection de troubles psychiatriques et neurologiques. Le supplice portera sur l’intégrité de la mémoire, donc sur l’identité. La quête d’éternelle jouvence conduira peut-être à une cruelle immortalité [qui] deviendra le châtiment suprême. »

À l’OMCT, on insiste aussi sur la sophistication croissante des méthodes employées contre les victimes rencontrées, dans tous les pays en conflit ou concernés par le terrorisme ou la répression des opposants politiques. « C’est de pire en pire, car la torture psychologique consiste à briser une personne », rappelle Gerald Staberock. « Les victimes se souviennent d’ailleurs plus longtemps de cela que de la torture physique. » Or, selon l’organisation, une torture de plus en plus sophistiquée est nécessairement de moins en moins improvisée : « Cela nécessite tout un appareil d’État qui investit dans la recherche, la réflexion, la transmission. »

Les ONG rencontrent une difficulté de taille car cet aspect des choses reste confidentiel, à quelques exceptions près (en 1994 par exemple, la Cour suprême israélienne a révélé dans un arrêt toute une liste de pratiques de tortures de Tsahal et précisé lesquelles étaient légales ou non). « C’est un domaine de recherche qui nous manque. C’est dommage, car connaître ce qui est enseigné dans les écoles de renseignement militaire et distinguer ces pratiques de ce qui est improvisé nous permettrait de savoir mieux comment lutter », conclut le représentant de l’OMCT. Du côté d’Amnesty International, ces pôles informels de recherche et développement en torture moderne « ne sont pas à la portée de tout le monde, et tout le monde n’en a pas besoin. En Syrie ou en Égypte par exemple, la brutalité absolue suffit. » Mais dans les démocraties occidentales, le mythe de la « torture propre » prévaut, comme le hard rock diffusée à pleine puissance ou les privations de nourriture, fustigée par les associations. « Le cerveau brisé en mille morceaux, ça ne se voit pas tout de suite, même si c’est plus grave », continue Yves Prigent. « C’est évolutif, plus difficile à cerner, à documenter… Et donc à dénoncer. »

Erratum : une première version de cet article indiquait qu'un exemplaire du Dictionnaire philosophique avait été clouée au torse du chevalier de La Barre avant son incinération.

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