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On a passé un coup de fil à Jeezy pour fêter les 10 ans de son tube « Go Crazy »


Photo – 13th Witness

Il y a dix étés de ça, un extrait de la mixtape d’un jeune rappeur d’Atlanta débarquait sur les ondes au son de cuivres triomphants, sur lesquels venait se poser un chant de mort-vivant débitant un langage codé de dealer – un truc encore jamais entendu sur la radio nationale. Ce fut indéniablement le morceau le plus dur et entraînant de l’été 2005 et la meilleure porte d’entrée possible dans le monde de Young Jeezy, entre culture musicale XXL et trafic de cocaïne par paquets entiers.

Une décennie plus tard, « Go Crazy » (tube qu’il partageait avec Jay-Z) est toujours un titre bouillant, mais avec les années, il a surtout pris une valeur historique inattendue. Pas seulement parce qu’il a présenté Jeezy à un public bien plus large que les irréductibles du street rap, mais parce qu’il a fait pénétrer la trap dans le mainstream et a été le point de départ d’une nouvelle vague de rappeurs indépendants débarquant d’Atlanta et nourrissant le circuit de la scène mixtape, à l’écart des majors. « Go Crazy » est aussi important pour le hip-hop en 2015 qu’il l’était en 2005, quand tout le monde le faisait péter dans son habitacle, à travers tout le pays. On a passé un coup de fil à Jeezy pour nous parler du morceau, de ses T-shirts au fameux bonhomme de neige et de ce qu’il pensait de Fetty Wap.



Noisey : Tu en étais où quand « Go Crazy » est sorti ? Je crois que plusieurs labels se battaient pour te signer.
Jeezy :
J’étais dans ma phase Trap Or Die. Le morceau « Go Crazy » m’est venu quand j’ai entendu une mixtape de T.I. où il freestylait par-dessus un beat. C’est Don Cannon, un pote à moi, qui avait fait ce beat, alors je l’ai appelé, en lui disant qu’il me fallait le même genre de beat que celui qu’il avait filé à Tip. Il m’a répondu que finalement T.I. n’en avait même pas voulu et que je pouvais le prendre. Je me suis dit, « Putain, cool ». Je suis donc allé en studio, j’ai fait le morceau et quand Too $hort s’est pointé et qu’il a entendu le résultat, il a trouvé ça dingue. On en a discuté et il m’a suggéré de ramener Jay-Z dessus, ce à quoi j’ai répondu : « Putain, tu sais quoi ? Je vais le faire. » À cette époque, Jay-Z était président de Def Jam, on était en bons termes, et il adorait le morceau. Il m’a répondu quelques jours après avoir eu mon message pour me dire qu’il était chaud. Quand j’ai entendu le couplet qu’il avait écrit, j’ai su que c’était le bon moment et le bon endroit. J’ai pris conscience du truc, quoi.

La première fois que j’ai entendu la chanson, avec les cuivres de Curtis Mayfield au début, ça m’a hérissé les poils du dos.
C’est un des meilleurs samples de tous les temps.

Un des trucs qui m’a marqué sur ce premier single, c’est ta première accroche, « Guess Who’s Bizzack », alors que la plupart des gens ne te connaissaient pas avant ça. C’était couillu de faire comme si tu squattais les ondes depuis un bail alors que c’est la première fois que le pays entier t’entendait.
Ouais. C’était mon état d’esprit. « Non » n’a jamais été une réponse valable pour moi. Tu me suis ? J’étais big dans la rue, je dominais la radio parce que quand tu venais à Atlanta, c’est moi que tu entendais. Ça ne faisait aucune différence pour moi. Avec moi et Hov sur le morceau, il n’y avait pas meilleure accroche qu’un « Guess Who’s Bizzack ? ». Genre je suis de retour et regardez qui j’ai amené avec moi. Regardez ce que je vais faire. Ce genre de merde.

Quand on repense à la radio de l’époque, on se rend compte que beaucoup de rappeurs gangsta étaient diffusés mais qu’aucun d’entre eux ne parlait de dope avec autant de détails que toi.
Ils m’ont laissé entrer, mec. Dès qu’ils m’ont laissé dire « If it’s taking too long to lock up bring it back » [sur le titre « Dem Boyz »] en radio, c’était niqué pour eux, je le savais. C’est comme parler au téléphone quand les fédéraux t’ont mis sur écoute, ils ne savent pas de quoi tu parles parce qu’ils ne peuvent pas déchiffrer le code. Je les ai eu. Je connaissais tellement bien le langage de la rue que je pouvais passer entre les gouttes, je passais toujours entre les gouttes. Une fois que je me suis rendu compte de ça, j’ai juste appliqué mon plan, j’ai continué à tout défoncer parce que je savais que les gens de la rue qui écoutaient cette musique comprendraient ce que je racontais. Si je réussissais à dire ça en radio, tout le monde allait alors penser « Attends, il a vraiment dit ça ? » Quand j’écoute la radio aujourd’hui, que j’entends tous les trucs tarés que les mecs racontent, je me dis que j’ai ouvert la voie. Mes paroles étaient rusées, je parlais de vrais trucs à la radio, ils jouaient mes morceaux à longuer de journée et ne s’en apercevaient même pas.

Ça te fait quoi de voir que des morceaux comme « Trap Queen », qui parlent des mêmes choses que toi, sont jouées sur des radios pop ?
C’est bizarre, mec. Mais je ne veux pas être rangé dans le genre trap. Je suis génial dans ce que je fais. Je ne crois pas que tu puisses mettre Sade en boîte et l’étiqueter R&B, soul, ou autre. C’est Sade. Je suis Jeezy. Ne mélangez pas tout. « Trap Queen » est une très bonne chanson. Mais maintenant que c’est la norme, tu vas avoir la meuf qui taffe à la banque qui va se prendre pour une trap queen, alors que je connais une meuf du West End qui, elle, est une vraie trap queen. Aujourd’hui, des gens lambdas fantasment sur ce morceau parce que c’est un tube. S’ils savaient vraiment ce qu’était une trap queen, ils feraient dans leur froc.


Jeezy et son T-shirt polémique.

Je me souviens quand les gens se sont rendus compte de ce que le bonhomme de neige sur tes T-shirts représentait vraiment, il y a eu une grosse controverse, il a été interdit dans les lycées et tout…
J’ai débarqué dans le game avec une attitude « je m’en bas les couilles ». Une fois qu’ils se sont aperçus de qui j’étais, de toute l’énergie que je pouvais dégager, que des milliers de gens connaissaient mes paroles par coeur, je crois que c’était trop de puissance pour eux, mec. J’étais dans un délire à la Kurt Cobain. Une fois qu’ils ont capté mon état d’esprit, que je parlais vraiment au nom de ces gens, ils ont essayé de me faire taire. Il faut être honnête — le T-shirt avec le bonhomme de neige était en vente partout. Les gens le portaient au collège, au lycée, au boulot. Au début, c’était un truc mignon, et d’un coup, tout le monde s’est demandé « Mais qui est Jeezy ? ». Ils ont tapé mon nom sur Google et se sont dit « Ah, mais, on doit interdire ce truc. » J’ai même vu que ces T-shirts étaient vendus à Harlem. Harlem, mec. Je suis entré dans le magasin pour acheter des bricoles et les mecs ont tenté de me vendre mon propre T-shirt. C’est à ce moment que j’ai réalisé que cette merde était réelle. Je me souviens être allé au marché Magic une année avec Jay-Z, à Las Vegas, juste avant que je lance ma ligne de vêtements, on s’est promené au milieu des stands et sur 70 % d’entre eux, il y avait des bonhommes de neige. Des gens venaient me voir en me disant « Mec, merci de m’avoir trouvé un moyen de nourrir mes enfants cette année ».

« Go Crazy » est peut-être une des chansons les plus motivantes qui existe. Je l’écoute quand j’ai besoin de vraiment me concentrer sur un truc, j’imagine que c’est le cas de beaucoup de gens.
Tu sais quoi, je vais être franc avec toi. Quand je sors, c’est exactement ce qu’il se passe. Il y a des gens qui viennent me dire qu’ils ont grandi avec mon son, chaque jour, en me remerciant de ce que j’ai fait pour eux. Je les regarde dans les yeux en leur demandant de quoi ils parlent… « Mec, tu m’as aidé à traverser tellement de périodes difficiles ». Je crois que d’une certaine façon, on peut tous s’identifier à ça, parce qu’on ne nous a rien donné et on voulait tout. Quand tu as ce type de détermination et de conduite, ça fait tilt. Quand tu écoutes le disque, tu n’entends pas simplement un mec qui est sur un morceau pour le vendre et en tirer un bénéfice personnel. Tu entends un type sur un chanson qui est destinée à être entendue, et qui parle au nom d’autres individus comme lui. Quand les gens viennent me rencontrer, c’est juste bizarre. Pas d’un point de vue négatif, hein. J’ai l’impression qu’ils font partie de ma famille. J’ai le sentiment qu’on a traversé des tas de choses ensemble.


Miles Raymer est un journaliste basé à Brooklyn. Suivez-le sur Twitter.

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