Société

La première femme trans à la tête de la FFQ veut pousser le féminisme au-delà de la tolérance

La nouvelle présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard, a réagi aux propos transphobes tenus à son égard. « Le féminisme reproduit parfois ce qu’il dénonce », dit-elle.
11.12.17
La Presse Canadienne / Ryan Remiorz

Récemment élue présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Gabrielle Bouchard a été rapidement confrontée à des remarques méprisantes, suspicieuses et transphobes.

La FFQ a été créée par Thérèse Casgrain, célébrée comme la leader du mouvement pour le droit de vote des femmes au Québec. Lors du 25e anniversaire de l’obtention de ce droit, Casgrain avait entendu le besoin des femmes de se réunir en une fédération. La FFQ est née un an plus tard, en 1966. Sa mission : « regrouper, sans distinction de race, d’origine ethnique, de couleur ou de croyance, des femmes et des associations pour coordonner leurs activités dans le domaine de l’action sociale ». L’idée de rassembler, en s’ouvrant « à toutes les femmes dans leur pluralité et diversité » est encore présente aujourd’hui, mais les actions pour transformer les rapports sociaux et les rendre plus égalitaires se sont multipliées.

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Aucune femme exclue, aucune victime oubliée

C’est le 6 décembre que j’ai discuté avec Gabrielle Bouchard, une date qui a marqué la société québécoise. En 1989, à l’école Polytechnique de Montréal, 14 femmes sont mortes assassinées parce qu’elles étaient femmes. Femme, ce mot qui pendant quelques années n’était pas prononcé lors des cérémonies d’hommage aux victimes. Les femmes étaient cachées sous le sang et sous l’expression « personnes décédées ». Cette année, plusieurs militantes de la FFQ l’ont dit, à la place du 6-décembre-1989, à midi. Et chacune des jeunes femmes assassinées a été nommée par Ève Torres, une musulmane militante antiraciste et pour la justice sociale.

« Il y a presque un an, un acte d’islamophobie très violent a eu lieu dans la ville de Québec. Le 6 décembre, c’est une journée plus grande que le mouvement féministe », explique Gabrielle Bouchard, qui espère que le Québec puisse comprendre rapidement, instinctivement, les liens entre toutes les oppressions et les violences subies par les communautés marginalisées. « La FFQ ne veut pas laisser des victimes derrière. »

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Sur la page Facebook de la FFQ, le 6 décembre était l’occasion de se souvenir de toutes les femmes souffrant de violence et parfois à la croisée de plusieurs discriminations : « Nous nous souvenons des femmes qui furent assassinées durant le massacre de Polytechnique. Nous nous souvenons des femmes qui ont été tuées par leurs conjoints. Nous nous souvenons des femmes autochtones disparues et assassinées. Nous nous souvenons des femmes trans. On se souvient de vous et on vous aime. »

Les réseaux sociaux pour garder le contrôle sur nos expériences de violence

Le 6 décembre, cette année, concluait douze jours d’action contre la violence envers les femmes. Un comité, dont la FFQ faisait partie, voulait montrer à quel point la violence était systémique et s’articulait dans d’autres systèmes d’asservissement, comme le colonialisme, le capacitisme, le racisme, l’homophobie et la transphobie. La FFQ a publié plusieurs témoignages anonymes de cette violence systémique. Les femmes ont répondu en grand nombre à cet appel de témoignages. Pour Gabrielle Bouchard, ça manifeste un besoin de dire et d’être entendue.

« C’est un outil hyper puissant, les réseaux sociaux, car c’est rassembleur, et les femmes gardent le contrôle sur ce qu’elles mettent en lumière. Ce n’est pas comme au niveau judiciaire, où c’est la reine contre un accusé. Elles se réapproprient complètement leurs expériences. Ce sont leurs mots. Nous ne les modifions pas. »

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La FFQ s’assure que ses événements soient le plus inclusifs possible, en prenant soin d’avoir recours à une interprète pour la langue des signes et aussi de présenter en direct, sur différentes plateformes, toute manifestation de militantisme. Pour Gabrielle Bouchard, c’est pour qu’une mère à la maison avec ses enfants, par exemple, ou une femme à mobilité réduite, ne pouvant marcher une longue distance, puissent tout de même participer à un événement, sans y être, juste en ouvrant leur ordinateur.

Pas d’objectifs trans pour celle qui n’est pas un « homme devenu femme à l’âge adulte »

Après avoir travaillé six ans et demi contre l’oppression des genres au Centre des femmes de Concordia et avoir entamé des études en féminisme à l’Institut Simone de Beauvoir, Gabrielle Bouchard est consciente des enjeux sociaux sensibles. Critiquée depuis sa nomination à titre de présidente, comme quoi, selon Denise Bombardier, « un homme devenu femme à l’âge adulte » ne serait pas à sa place et qu’elle ne peut pas « parler au nom de toutes les femmes », Gabrielle Bouchard rétorque qu’elle n’est pas là de toute façon pour prendre la place de toutes les femmes.

En tant que présidente d’une fédération qui compte plus de 700 membres individuels et 300 organisations féministes, comme le Chaînon, la Coalition des familles homoparentales et la maison d’hébergement L’Accalmie, elle a comme mandat de les représenter. Son expérience personnelle n’influence pas son rôle.

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Gabrielle Bouchard avait été invitée à soumettre sa candidature, après avoir été contactée par des femmes, présentes comme elle à une rencontre avec Maryam Monsef, la ministre de la Condition féminine, au mois d’août 2017, au sujet d’une stratégie pour prévenir et contrer la violence fondée sur le sexe. Elle a elle-même abordé le sujet controversé de son identité au cours du processus d’élections. « Les médias n’étaient pas invités à la campagne électorale. Mais on voulait que les membres de la FFQ puissent prendre une décision libre et éclairée.
Je voulais montrer, dans le cadre de discussions sur les réseaux sociaux avec les membres, comment ma présidence s’inscrirait dans la continuité des combats féministes. J’ai indiqué que je n’avais pas d’agenda trans », explique Gabrielle Bouchard. De plus il est capital pour la nouvelle présidente d’indiquer qu’elle n’est qu’un maillon dans la chaîne. Elle veut diversifier les prises de parole, au sein de son équipe, mais aussi donner plus de pouvoir aux femmes davantage marginalisées.

Une tolérance perturbée et malveillante

L’arrivée de Gabrielle Bouchard à la présidence de la FFQ est aussi à souligner, car même si une femme trans est une femme, pendant un long moment, la Fédération n’acceptait pas les membres qui étaient nées assignées garçons. « C’était à l’image de la société. Elles n’étaient pas acceptées dans les organismes représentés par la FFQ, alors elles ne pouvaient pas non plus être membres. On vit un moment charnière, présentement. La pratique rejoint le discours. Il y aura moins de dissonance entre les deux. »

Gabrielle Bouchard se préoccupe tout de même des violences perpétuées par les propos transphobes tenus à son endroit, mais basés sur ce qu’entendent encore tous les jours les personnes trans. « Ça prouve qu’on est encore loin de l’acceptation réelle. On est dans la tolérance. On tolère les femmes dans l’industrie du sexe. On tolère les femmes racisées. On tolère les femmes trans. Si elles n’en font pas trop. C’est dérangeant, mais on tolère. Quand une femme marginalisée décide de prendre sa place, la tolérance prend le bord. »

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Pour Gabrielle Bouchard, le mouvement féministe reproduit malheureusement parfois ce qu’il dénonce. « On reproche aux milieux de travail leurs errements discriminatoires, leur manque d’inclusion. Dans le mouvement féministe, on est dans la continuité de la société, qui emploie des termes comme le “québécois moyen” ou la “majorité silencieuse”. On demande seulement aux minorités de se conformer et de se comparer à un idéal. Pourtant, dans l’inclusion, personne ne se fait retirer quoi que ce soit. Donner plus de droits aux femmes en situation de handicap, aux femmes dans l’industrie du sexe et aux femmes trans n’enlève rien aux autres. »

Aucune autre présidente de la FFQ avant elle, que ce soit Françoise David ou Alexa Conradi, ne s’est fait questionner sur sa capacité à représenter l’entièreté de l’expérience féminine. C’est impossible, de toute façon, parce qu’aucune femme, qu’elle soit née assignée femme ou garçon, qu’elle soit racisée ou non, originaire du Québec ou du Chili, ne peut avoir vécu ou symboliser toutes les expériences possibles.

Quand des femmes comme Denise Bombardier, par ailleurs blâmée en 2004 par le Conseil de presse du Québec pour propos homophobes, se sentent menacées par une femme trans au point d’affirmer en ondes à Radio X qu’une personne trans peut être « un gars de 45 ans qui dit : moi je suis une fille de six ans », il est apparent que le féminisme souffre d’un rejet radical de certaines personnes marginalisées. Gabrielle Bouchard tente d’être compréhensive, expliquant que le combat féministe s’est organisé pendant une période comme un combat opposant les femmes aux hommes. « C’est dur d’accepter alors quelqu’un comme moi, qu’on considère comme ennemie ou traître. »

Si le militantisme est souvent intense et demandant, Gabrielle Bouchard entend réaffirmer qu’elle n’est pas seule à agir à la FFQ et qu’elle refusera toujours les discussions, à l’interne ou à l’externe, qui seront violentes. « Prendre soin de soi est un acte révolutionnaire. Je prends ça très au sérieux », conclut-elle.

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