

Foucard, c’est de la SF. Il écrit sur des pays lointains qui n’existent pas vraiment, où tout le monde prend des drogues, légales ou illégales. On vous conseille
Peuplements, vous saurez ce que c’est d’avoir froid en lisant, et puis Civil, pour enfin les comprendre et les aimer, les flics.
Mon cher Li
Je vais accéder à ta demande. Tu voulais en savoir un peu plus sur cet artiste controversé, voici quelques éléments.
Le domaine de l’art aime les créateurs qui ont du culot, beaucoup de culot même. Lui s’est d’emblée fait connaître par des actes quasi délictueux, enregistrés, photographiés, filmés, installés tel un kit judiciaire en attente de délibération, dans diverses galeries. Avec un goût sournois pour les pièges et les mises en scène terrorisantes, il a bien vendu un premier travail ayant assuré sa notoriété.
Il s’agissait de coincer un ami artiste trop porté sur l’insoumission aux forces de police, dans ses propos en tout cas. Ce collègue avait une passion pour le banditisme qu’il concevait comme la dernière aventure moderne. Ses pièces contenaient de nombreuses allusions aux gangs et à leurs forfaits.
L’artiste a eu l’idée d’user, pour l’occasion, d’une information relatant les tentatives de clans hyperactifs occupés à récupérer par la force ou presque, disons l’intimidation, des logements d’un même immeuble pour les céder à des démolisseurs/promoteurs. Il savait que son ami avait lu ces infos, qu’il les trouvait excitantes, qu’il pourrait faire une belle pièce autour de ce type de racket.
C’est précisément ce que comptait faire son interlocuteur. L’artiste contacta un comédien et un individu peu recommandable pour se livrer à un exercice dont il avait minutieusement fixé le protocole. Les deux pseudo-lascars se présentèrent au domicile de l’intéressé, sonnèrent, se firent ouvrir en se recommandant de noms zarbi, puis scandèrent leur offre d’achat sur un ton à peine aimable, plein d’allusions flippantes.
Effrayé par cette visite musclée, le soir venu, l’ami demanda conseil à son ami l’artiste dont la réponse fut feinte : je sais pas, attends un peu ! Non, l’ami n’eut pas cette patience et il avertit la police.
Toutes les discussions : la visite, la confidence, et l’appel au commissariat étaient disponibles au casque, dans la galerie, le soir du vernissage, quelques semaines après l’événement.
Tu croiras sûrement que son collègue s’est offusqué d’une telle humiliation publique, d’une telle trahison de son pote, mais non, il était au centre de l’étrange pièce sonore, au centre d’un événement artistique avec son nom mentionné clairement, au centre d’une mystification qu’on pouvait croire arrangée à deux, il paraissait désarmé et fier d’avoir été piégé.
Voilà la première version de sa pièce, il y en a une deuxième.
L’artiste eut l’occasion de connaître aussi un autre collègue qui se vantait d’être issu d’un clan familial mêlé à de sombres affaires de casses et réputé pour sa violence. Ses cousins et ses neveux et ses cousines affichaient une tout autre devanture depuis que leurs faits d’armes avaient été sanctionnés par de la prison et du repentir. On les considérait comme plutôt rangés maintenant. Lui n’était aucunement mêlé à ces affaires, mais ses cousins lui racontaient. Disons que la culture consistant à appeler les flics à la première occasion n’était pas exactement l’usage familial. Le défi n’en devenait que plus relevé.
Logo et Python, les deux ayant participé à la première version de la pièce, se présentèrent au domicile du collègue pour y faire leur numéro.
Logo est un comédien assez recherché dans les castings de série B pour son physique un rien inquiétant mais surtout pour l’art avec lequel il mène une conversion visant à menacer un mauvais payeur. Clin d’œil, sourire, gestes d’affection, micro-dérapages, l’effet est garanti, du coup les scénaristes lui laissent souvent le soin des dialogues. Un bon acteur donc, pas seulement engoncé dans ce rôle étroit du reste, un vrai polyvalent comme on dit. L’artiste l’a rencontré dans une soirée de gala avec comédiens et orchestre. Il lui a proposé ce rôle à risque, sans caméras, seulement un micro HF pour enregistrer la conversation.
Pour parfaire la commande de l’artiste, Logo amènerait un copain nommé Python pour faire la paire. Python n’est pas acteur, mais c’est un embrouilleur de première, un type réellement inquiétant ou juste énervant selon l’opposition. Il est sans fonction précise, on ne connaît pas son boulot, sans look particulier, sans casier judiciaire, mais il est constamment en quête d’une embrouille, on le voit au premier coup d’œil. Il a ce chic extrêmement désagréable d’aimer la baston pour la baston, je dirais même de mouiller la baston. D’abord l’embrouille, des réflexions désobligeantes, des ricanements gratuits, brefs, une première insulte, une deuxième, puis la baston. Le côté chicane de rue, souvent extrêmement rapide, sans trop de dégâts, évitant les plaintes devant agent. C’est un petit défi viril dont son opposant croit toujours se tirer avec les honneurs. Quand il est en pleine forme, Python recommence deux rues plus loin et un passant est de nouveau froissé. Ce truc, cette sérieuse dose d’adrénaline, voilà ce que cherche Python et lui fait généralement passer une belle soirée. Alors quand son pote le comédien le convie à venir intimider un inconnu chez lui, Python se dit qu’il va s’amuser. Sauf que là, il devra se contenir. Juste faire peur. Dans leur duo, Logo est le bavard courtois mais glauque, Python est le type méchant. Effet doublement garanti.
Après leur visite au collègue, avec force propositions, force chiffres, force perspectives, ils ont encore eu l’impression d’avoir fait impression, autant qu’avec le précédent artiste. Leur nouvelle cible, moins intimidable quand même, mais vaguement inquiète, compte prendre cette affaire en main. Il s’inquiète donc immédiatement auprès de ses cousins rangés de savoir qui sont ces deux excités voulant acheter son logement sans délai. Les cousins enquêtent un peu, cherchent des ressemblances, des marques de fabrique mais ne trouvent pas. Ils reviennent dire à leur cousin qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne voient pas qui peut se trouver derrière ces bouffons.
Quelques semaines s’écoulent puis : seconde visite. Alors t’as réfléchi à notre offre mon chou ?
Bon, cette fois le collègue ne cherche plus à savoir mais plutôt à comprendre. Il se demande s’il a toujours été réglo avec son clan, si on l’aime, si ses cousins l’aiment, s’il doit céder un peu, même un reliquat, des nombreux prix remportés à l’occasion de biennales et autres événements, si ses cousins ne le trouvent pas un peu égoïste.
Il contacte un des cousins pour lui annoncer que son fiston dispose dorénavant d’un splendide jet ski amarré sur le dock familial. Le cousin regarde, l’engin y est, effectivement. Mais pourquoi ce joli cadeau tout à coup, cousin ?
Il croit avoir fait de son mieux mais une nouvelle visite se produit. Il reste calme devant Logo et Python, très calme. La porte refermée, il rappelle le cousin et l’insulte en l’accusant de vouloir le racketter. Évidemment le cousin ne comprend pas, le traite de parano et lui enjoint de ne pas se présenter devant lui dorénavant. Dépité, seul, traqué, le pseudo-racketté demande une aide policière préventive.
Dès que son ami l’artiste a vent de cette démarche, il fait connaître sa petite mise en scène à l’intéressé, qui s’en offusque à peine tant il est rassuré. Il va pouvoir expliquer l’affaire à son cousin. Une mauvaise plaisanterie, très mauvaise.
L’ensemble des échanges compilés à l’aide de systèmes d’espionnage simples mais coûteux fut présenté dans la même exposition avec la présence joyeuse de l’artiste piégé numéro deux.
Voilà de quoi poser un artiste dans le palmarès des coups fumants. Beaucoup de perversité, de duplicité, du culot, des techniques, un travail sur la manipulation et l’espionnage en somme, avec un brin de critique sur les résolutions hâtives, les principes oubliés au premier ennui et un brin de stigmatisation du courage à peu de frais. Cinglant, économe. Les aides et financements ont commencé à pleuvoir.
Et il a tout de suite trouvé comment s’en servir.
Flash-back
Élevé dans un milieu bourgeois, un terme encore à la mode chez nous, fréquentant des jeunes de la haute société, il a trimbalé ses airs de rêveur blasé dans toutes les soirées soft : Champagne, C en saladier, THC mais peu, easy listening, contacts vite échangés qu’on n’exploite pas, qu’on n’appelle pas, par courtoisie.
D’ordinaire c’est amplement suffisant pour s’amuser. On ne s’embarque pas dans des aventures rocambolesques pour le seul plaisir d’avoir à les raconter. D’ordinaire on fait carrière, on monte deux, trois coups à caillasse, on fait une apparition au club de l’économie, on est mêlé à une scabreuse affaire fiscale. Le pedigree est bon.
Mais voilà que notre artiste est trop rêveur. Il rate sa scolarité, fait un peu trop le mur, se retrouve avec des révolutionnaires générationnels, sapés comme des sacs, qui, rapidement dégoûtés par l’indifférence des masses et de la conjoncture, se tournent vers le business à leur tour. Comme les contacts parentaux sont là, la reconversion est aisée.
Seulement lui, il persiste à mener sa petite révolution à lui. Ayant visité presque par hasard la rétrospective Warhol au Centre d’art et de culture municipal et populaire de sa ville, il découvre toute la sensualité d’une homosexualité qui ose s’afficher, se filmer, se refilmer avec une poésie transgressive.
Comme lui ne s’est guère posé de questions quant à son orientation sexuelle, la découverte est exotique et c’est à peu près tout ce qu’il retient d’une exposition qui montrait quand même autre chose. Il se cherche rapidement des amis homosexuels devant lesquels il affiche une tolérance et une aisance sans réserves bien qu’en insistant bruyamment sur son maintien dans l’hétérosexualité normative. Comme l’artiste Warhol, il aime les filles qui aiment les mecs et les filles qui aiment les filles et les mecs qui aiment les mecs et etc.
La transgression est son ordinaire, elle deviendra son esthétique. Il franchit le pas en s’inscrivant dans une célèbre école britannique d’art et communication. Il maîtrise parfaitement la langue locale, ses seules bonnes notes héritées de l’école républicaine. L’ambiance est très rock, ou plutôt electro, il doit remiser quelques goûts old school pour l’occasion. Il pense que sa voie est musicale. Un semestre. Il enregistre beaucoup, fait peu écouter. Il se découvre plus cynique, plus procédurier, emmerdeur, plus équivoque que dans ses textes explicites martelés au bpm.
Déjà, il trouve vite un compte à régler. Un compte à régler avec l’institution qui commence à traiter les artistes culottés avec mépris parce que leurs kits ont quelques difficultés à se vendre du fait de l’absence de pâte. Sa révolution perso, débilement hors commerce, est vite trouvée : insister quand même.
Ses premiers travaux plaisent assez. Ils font rire ses copains de promo en tout cas. Le frenchy est gonflé, on se le giflerait.
Une des toutes premières œuvres consistait en un croisement d’espèces effaceuses de leurs traces. Un petit rongeur a réellement cette spécialité génétique : sa queue est une balayette lui permettant d’effacer les traces des pattes pour égarer ses prédateurs. L’artiste voulait exporter cette caractéristique chez de nombreux autres rongeurs et pourquoi pas chez des antilopes à longue queue, par exemple. Il a présenté toute une série de documents sur le mur de la salle de cours : des lettres envoyées aux laboratoires, des profils génétiques et des mutations de queue servies par un habile coup de crayon.
Son diplôme obtenu, il a pris quelques contacts avec des galeries londoniennes et est revenu au pays. On peut se demander pourquoi. Le marché de l’art n’y est pas exactement le même, en proportions comme en liquidités. Mais bon, il avait des choses à montrer à ses connaissances, des gens de même culture à bousculer, car nos compatriotes sont traditionnellement ceux qu’on préfère agacer.
Ma chère Jessica
Quand ?
Un soir de printemps très doux. Les promenades, c’est mon kif, tu le sais. Mais pas dans ce coin, j’aime pas me promener pour me promener, il me faut un but, un défi. Le soir de ma promenade délirante, j’en avais un, de but : prendre le chemin de traverse des Riopel jusqu’au km 17 puis revenir par le relief en joggeur. Je ne l’ai pas tenu. J’ai eu cette idée de faire une pause, de scruter le paysage, de prendre le temps de goûter l’air, de voir si j’apercevais une bestiole de taille, un grizzli, un élan. La pause de celui qui veut faire deux promenades plutôt qu’une, son phone en main, filmant le calme, appuyé sur un tronc.
Quoi ?
J’ai perçu un son, d’abord indifférent, puis obsédant, un truc doux mais qui colle. C’était harmonieux, vibrant, agréable, une mélopée vite énervante, stressante en tout cas. J’ai bien regardé à 360° pour dénicher un véhicule, un jogger, des engins forestiers, rien. J’ai bougé un peu, beaucoup, j’ai couru pour m’éloigner du bruit et j’ai remarqué que ce son courait lui aussi le long de la ligne que je suivais. Quand je m’en écartais de 2 ou 3 mètres, plus de musique, plus de bruit, comment l’appeler ? Un son ténu, un fourmillement, je sais pas, une fréquence, disons, ou une superposition de couches électroniques.
Où ?
Entre les parcelles S 412 et S 409 au niveau du carrefour des Marques, soit juste au début de la parcelle S 412 (1), c’est bien indiqué sur les panneaux, comme toujours dans les forêts vouées à l’exploitation du bois. Une fois passé cette parcelle, le son s’est mis à tourner ou disons que j’ai eu cette sensation, car le son occupait l’intégralité de la S 412 pour se fermer dès qu’on entrait dans la parcelle voisine. J’ai fait le test. J’ai pénétré dans les feuillus et le son m’a toujours accompagné, dès que je retrouvais le chemin bordant la parcelle : envolé. J’ai arpenté comme un dingue, 1 mètre par enjambée, j’en ai compté 800 pour un seul côté, encore 800 pour un autre et 950 et encore 750. La parcelle S 412, j’ai regardé sur un plan, est comme un carré mais déformé, avec diagonale, un carré tronqué.
Qui ?
Moi. Moi tout seul oui. Tu vas chercher quoi encore ? J’étais parfaitement clair. Je ne touche plus à ces trucs et tu le sais. Dès qu’un type s’installe à la campagne on croit que c’est pour faire pousser des plants, ne te laisse pas influencer par ce cliché. J’avais envie de prendre l’air. Je suis né en ville, comme toi, j’ai été élevé en ville, entre deux barres d’immeuble, à l’abri. J’ai pas eu à comprendre la ville, c’est mon environnement naturel. J’ai loué, reloué, travaillé, capitalisé, dépensé en ville. Quand j’ai pris des vacances, c’était encore en ville. Les voyages d’une ville à une autre. J’avais besoin de changer un peu, de connaître autre chose. Gagné. La campagne c’est statique mais illisible, un livre ouvert écrit en python, couleur ocre, jaune, âcre. Je voulais des vacances neuves, m’y voilà.
Je crois être resté deux bonnes heures dans cette parcelle. Je voulais être sûr. Une hallucination sonore c’est une hallucination, mais quand on est clair comme je le suis, il y a de quoi flipper, tu comprends, une musique sans source, posée là comme un track sur du silicium, j’ai eu l’impression de me promener sur un tapis roulant. De retour au home, j’ai fait des plans, imaginé les critiques, tes critiques, me suis dit que j’avais intérêt à fixer sur un support incontestable la nature de ma découverte. La campagne a fait de moi un scientifique, un polémiste, un aventurier en quelques secondes. Certains coins isolés en forêt font presque autant de bruit qu’un parking et ses néons. Dément.
Je savais que mon RN me servirait ici. Appuyer sur REC, le laisser équilibrer les graves et les aigus, filtrer le son, coller au réel. Il devait m’apprendre à écouter et voir, là il servira à me défendre : retour sur les lieux. J’ai laissé le RN ouvert sur tout le trajet pour pouvoir comparer jusqu’à la parcelle electro. D’abord rien, encore rien, encore rien, là maintenant, l’arrivée sur zone. Le son étrange y était toujours et même un peu plus net. J’ai enregistré 27 minutes de preuve.
De retour au home, en loadant ma preuve sur ma machine, je me suis dit que j’étais trop con. On entend un type qui marche une heure durant puis arrive un son mélangé aux bruits de la forêt et basta. Pas une observation du promeneur, pas un repérage, des bruits de pas et un souffle.
Retour sur place le lendemain avec cette fois un bavardage constant : j’approche ! nous y voilà ! vous entendez ? et là ? et là ? J’ai même fait une intro : date, lieu, pancartes, détails botaniques y figurent. Il faudra qu’on m’explique la concordance entre ce que j’ai entendu et ce que j’ai enregistré. Quelle est la nature d’un son à cet endroit précis, dans les limites d’un carré de végétation, isolé au milieu d’autres carrés de végétation qui eux, ne font aucune musique ?
Retour au home, il manque encore quelque chose. Il faudrait filmer. Retour sur la parcelle, le phone caméra en éclaireur, bras tendu, le RN dans l’autre main. Un petit montage des deux sur ma machine. La preuve est là, complète.
Le rêve du deuxième jour.
Je suis en combinaison vert fluo + je marche vers mon mobile home + j’entre et me dis à voix haute que je devrais régler le moteur du frigo en l’ouvrant + je fouille tiroirs et placards sans trouver mon RN, je les renverse, m’énerve, qui a pris mon matos ? + je dégote une seringue avec son contenu + je m’apprête à fumer la seringue, allume le poussoir, une odeur infecte de plastique fondu envahit la pièce.
Testons le réseau.
La première réponse à mes sollicitations est venue d’un collectif de chercheurs en acoustique désireux de vulgariser leur discipline auprès des curieux. Sa médiatrice me décrit des phénomènes de champs sonores perçus aux intersections de plusieurs sources de bruits, usines, chantiers, antennes ou voies de circulation, qui se forment par le jeu des vallonnements et des échos et se cristallisent dans une zone précise assez éloignée de leurs sources. Seulement là, c’est une plaine et elle doute que la synthèse de bruits urbains produise un son aussi musical en pleine forêt. Je propose de lui envoyer le fichier que j’ai bricolé. Je l’envoie. Pas de réponse.
Une deuxième réponse vient d’un directeur de revue spécialisée dans les événements observés inexpliqués. EOI est le titre de la revue, qui tire à des milliers d’exemplaires et qui compte autant d’abonnés. Il me parle de son lectorat : des hallucinés évidemment, des gens sérieux aussi, des enquêteurs improvisés ou assermentés, des militaires par exemple, des hargneux et des rêveurs. Il me voit où ? Pas d’opinion, mais ma découverte l’intéresse. Il poste un petit article sur son site avec le diagramme du spectre sonore en pièce attachée. Vu l’audience de la publication, je m’attendais à être envahi de sollicitations. Rien ou presque, deux ou trois invitations à des raids nocturnes sans intérêt.
Mais l’acousticienne répond. Nous devons nous rencontrer, sur zone. Elle arrive au mobile home en milieu de journée par temps clair, ouvre lentement la portière de son véhicule labo, me considère avec méfiance, me serre la main en prenant de mes nouvelles. On y va ? Sur le siège arrière, je porte sur mes genoux son appareil enregistreur à elle, un Nagra assez lourd capable de fixer, détailler, décortiquer n’importe quel gisement sonore. Arrivés sur la parcelle, je lui indique où commence le son et jusqu’où il va. Elle mesure, entend quelque chose, spécule, compare, admet. Le matériau sonore de 20 minutes qu’elle vient d’enregistrer est effectivement riche et complexe. C’est un document, une curiosité, à étudier plus avant. Seulement, l’acousticienne n’admet pas que le son soit rigoureusement délimité par le contour de la parcelle, son appareil enregistrant la source en divers endroits des autres parcelles. Je lui montre que mon RN enregistre les mêmes observations que moi : un pas de côté on l’entend, un pas de côté il cesse, un pas de côté il reprend. Elle teste à nouveau mais ne s’accorde pas, cette frontière acoustique ne se vérifie même pas sur mon recorder. On se resserre la main, on voit que je suis énervé, son collectif de chercheurs me donnera des nouvelles et elle me demande de lui réserver l’exclusivité de la découverte. Je lui parle de l’article de l’EOI déjà en ligne. No comment. Elle me salue et démarre.
Nouvelle réponse de sa part une semaine après environ. Elle m’explique la nature des sons prélevés qui sont moins étranges qu’il n’y paraît. Son explication du phénomène est hyper complexe et je n’y capte rien. Elle m’indique quelques endroits où je peux entendre des grappes sonores constantes et répétitives analogues avec leurs coordonnées géodésiques précises. Persistant à nier que le son occupe une surface au sol correspondant au tracé de la parcelle, la chercheuse me suggère de refaire des prises sur le site de manière à vérifier ses mesures. Notre dialogue en reste là.
Le rêve du troisième jour.
Un docteur me parle du syndrome de négligence dans un cabinet tapissé de pourpre et molletonné : lorsque vous montrez vos deux mains à un patient atteint du syndrome et que vous lui demandez de nommer sa main gauche dont il nie l’existence car il néglige précisément son côté gauche, le patient prétend que cette main étrangère appartient à un tiers, le docteur par exemple.
Testons les amis.
Un ami connecté m’a recommandé un ami à lui spécialisé dans le secteur des EOI. Je le reçois chez moi, amicalement, le fais asseoir, lui sers un thé, il remarque que je tremble, moi je trouve pas. Nous écoutons mes preuves, mes enregistrements, il les considère patiemment sans rien dire. Lorsque je lui ressers une tasse, il commence :
« Tu sais, Mark, j’ai traité de nombreux cas comme le tien, il n’a rien d’exceptionnel, ni de préoccupant, mais déjà, le fait qu’on puisse en parler entre nous simplifie les choses. Donc, il y a une drogue classée dans le deuxième tableau qui produit ce type d’effets secondaires. Son principe psychoactif suppose de délimiter les hallucinations dans de rigoureuses formes géométriques comme pour les parquer, les élever comme du bétail ou les semer comme des récoltes. Mettons que ton hallu t’invite à te rouler dans un champ de blé, par exemple, tu colleras ce champ au milieu d’un parc sous la forme d’une zone géométrique réservée à ton usage où tes roulades se feront dans l’indifférence du public environnant. La forme géométrique est la dimension de ton délire : clairement tracé, pas commode à partager, presque égoïste. Mon traitement t’entraînera à lâcher progressivement ton addiction, les formes plaquées s’amolliront, les angles s’assoupliront, tu commenceras à t’en libérer.
– Putain, mais qui vous a raconté que je prenais ce truc ? Mais le son que j’ai enregistré, il existe, écoutez !
– Je dois y aller. »
Le Rêve du quatrième jour.
Je suis dans une crèche municipale et je m’exerce à faire coïncider un cube avec un moule carré, un croissant avec un moule en forme de croissant et une brindille avec un moule en forme de brindille + l’assistante puéricultrice s’approche de moi et me demande si j’ai déjà entendu parler de la Fiction Spéculative et de John Brunner et de son livre le plus connu dont elle cherche le titre + parce que si j’en avais entendu parler du titre, je connaîtrais le syndrome d’appropriation. Le patient sujet à ce syndrome s’approprie une histoire vécue par un tiers dont il ne retient confusément qu’un détail. Il découvre l’histoire dans la presse ou un ami la lui rapporte ou il y assiste. L’identification est d’autant plus confuse que le patient ignore l’extrapolation à laquelle se rapporte le détail obsédant. Le rôle du soignant est d’isoler le détail de son contenu d’origine + le docteur Lysergique prend un bain moussant et me demande de lui donner sa serviette.
Je me sens de mieux en mieux dans ce coin. Je m’y détends, comme prévu. Je veux bien admettre que je me suis un peu affolé, mais ces insinuations de désintoxiqueurs m’ont gavé. Plus je repasse la preuve sonore en boucle sur ma machine, moins je perçois le son en question, oublions. J’ai reçu une visite au mobile home : un dingue, mais il m’a aidé à sa manière en préconisant de retrouver, à partir d’un détail, une histoire complète. J’ai enregistré mes pas, mes phrases, le vent, les pancartes, mon souffle, ma rencontre avec l’acousticienne, nos controverses, celles avec un docteur venu spécialement me voir. Écoute le fichier, il est long : une heure environ, mais c’est nécessaire. Ce qui compte maintenant c’est que tu entendes cette histoire depuis le début.
Je t’aime.
(1) description de la parcelle S 412 par l’Office Fédéral des Forêts : dans la continuité des parcelles 405 à 410 se trouvent les trois séquences livrées à l’exploitation du bois : S 411, S 412 et S 418. Avec ses 28 hectares ayant la forme approximative d’un carré, la S 412 est la plus étendue et la plus massive des trois. La décision de réhabiliter l’ensemble de la parcelle a été prise en regard notamment des conséquences liées au déversement accidentel du réservoir d’un engin forestier. Si une importante quantité de gazole s’est déversée sur le site, elle n’a pourtant pas empêché la reprise d’un substrat végétal favorisant, à terme, l’implantation d’arbres exploitables. Mousses et feuillus ont repris au même rythme que les zones épargnées, ce qui atteste du travail de nettoyage très complet mené par l’Office. La scierie de Riopel recevra les premiers étayages d’ici peu, redonnant sa vocation active au lieu.