Vice : D’abord la question la plus importante : tes fringues sont complètement déchirées, pleines de trous… Comment tu fais ?
Je ne m’intéresse pas trop à ce que je porte. Pour moi une tenue c’est comme un uniforme. Un jogging noir, un short noir extra-large par-dessus et puis un tee-shirt noir ou blanc avec un tee-shirt noir en cachemire par-dessus. Je ne peux pas imaginer changer tous les jours de tenue ou me changer pour faire du sport. Je m’habille comme ça pour aller à la salle de gym, pour travailler dans mon atelier et pour aller dîner, je passe juste un manteau en vison par-dessus.
Tu portes les mêmes fringues pour faire du sport ? Tu t’intéresses plus à changer ton corps que les fringues que tu portes.
C’est tellement plus hardcore de changer son corps. Le sport procure des sensations qui ont remplacé ce que je ressentais en faisant des mosh pits quand j’étais jeune ou en fréquentant les boîtes de cul pendant les années qui ont suivi. J’y trouve de la discipline, l’occasion de me défouler, de méditer, et puis je fais aussi ça par vanité. Jamais la musique n’est plus belle que quand elle va des écouteurs au creux de mon ventre et que je sens mes muscles se gonfler.
Tout un poème. La saison dernière, tu donnais dans les religieuses sexy. La saison d’avant, l’architecture rectiligne. Il y a quatre saisons, les hommes des cavernes en peaux de bêtes. C’est quoi l’inspiration de ta collection automne/hiver 2009 ?
J’ai commencé à réfléchir au mot « croûte » et cherché des textures plus extrêmes.
Comment ça, croûte ?
Une croûte c’est une couche de protection, c’est lié à la vulnérabilité. Je ne sais pas encore ce qui va en sortir. Franchement, la plupart du temps, ce n’est qu’après coup, quand c’est derrière moi, que je peux analyser ce que j’ai fait et d’où ça venait. Avant j’essaye de ne pas trop penser.
Tu sembles très inspiré par les animaux et leurs caractéristiques et tu utilises beaucoup de matières animales dans tes collections.
J’aime bien cette dimension primitive, surtout quand il s’agit d’en faire quelque chose d’élégant. J’aime les métamorphoses.
Tu as déjà eu envie de te couper les cheveux ? J’ai pas envie que tu les coupes, je me posais juste la question. S’il te plaît ne les coupe pas !
Je ne pense pas que ça arrivera. J’aimerais bien avoir une couronne en toile d’araignée quand l’heure sonnera.
Si tu pouvais utiliser la matière que tu veux pour faire un vêtement, ça serait quoi ? On oublie les réglementations sur la fourrure et le cuir ou même la difficulté à se procurer les matériaux.
Je travaille avec un mec qui m’aide à fabriquer des accessoires en corne pour ma prochaine collection. Il fait des poignées de porte en os sculpté pour les intérieurs de voitures de collection. Il a un tas de défenses en ivoire dans son atelier et je suis horriblement tenté de les utiliser pour faire des meubles parce que pour moi les meubles c’est une extension des vêtements. J’adore le duvet de cygne aussi…
J’imagine que tu as été influencé par le fait de vivre à Paris plutôt qu’à Los Angeles ?
Oui bien sûr. Ça a mis la barre plus haut. Ici on aime bien quand le chic vient lorgner du côté de la perversion. Mais je crois que je préfère le style new-yorkais qui a quelque chose d’un peu plus sévère. Cela dit, la plupart du temps je rêve d’une ville dessinée par Le Corbusier et Luigi Moretti.
Si ton style était un bruit, ça serait quoi ?
Le bourdonnement d’un gros moteur industriel.
Réponse parfaite. Si tu pouvais reprendre les rênes d’une vieille maison de couture, ça serait quoi ?
Franchement, je n’ai jamais été tenté que par Revillon.
Et tu l’as déjà fait.
Je n’ai pas la moindre envie de recommencer. Je ne dis pas ça avec amertume, j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler pour Revillon. Mais je ne vois pas à quoi ça sert de mettre tant d’énergie à travailler pour la marque de quelqu’un d’autre quand je peux travailler pour la mienne.
Tu dis que tu es pragmatique et que tu préférerais voir tes habits dans les magasins plutôt que sur les podiums. Mais alors pourquoi tu ne fais pas de pub ?
La pub te force à entrer profondément dans le monde de la mode, plus que je ne suis prêt à le faire. Je suis content de ce que j’ai aujourd’hui. Mon entreprise grandit avec une régularité qui prouve qu’elle est solide, mais suffisamment vite pour que ça soit motivant. La pub, c’est un autre travail. C’est comme les défilés. Quand tu commences, il faut être prêt à continuer pour toujours. Ceci dit, je n’aurais jamais pensé faire des défilés.
Le monde de la mode a mis le temps mais il a fini par adopter la bizarrerie et la théâtralité sophistiquée qui constituent ta marque de fabrique. Dans le Midwest, on voit des mères de famille porter tes blousons en cuir et les filles branchées préfèrent investir dans une paire de bottines Rick Owens que dans des Louboutin. Ça fait super longtemps que tu tiens le créneau du lugubre stylé. À ton avis, qu’est-ce qui fait que tu es si actuel ?
Quand j’ai commencé, je regrettais que la mode spectaculaire ou radicale soit confinée aux podiums ou aux occasions spéciales. Je voulais corrompre la normalité de l’intérieur et adoucir des silhouettes extrêmes pour les faire rentrer dans la vie quotidienne. Il y a quelques indices qui montrent que c’est en train d’arriver mais ça m’étonnerait que ça marche vraiment. De toute façon c’était dans l’air. J’y ai peut-être un peu contribué.
À quoi ressemblait Rick Owens quand il était enfant ?
C’était une petite chochotte.
Et Rick Owens ado ?
Il faisait tout pour avoir l’air dépravé.
Et Rick Owens senior ? Il sera comment ?
Dépravé.
Il faut qu’on parle de tes chaussures à talons pour homme. J’ai des amis obsédés par les baskets qui adorent tes baskets montantes et qui ont halluciné en voyant que tu faisais des talons pour homme.
Dis-leur d’écouter « Detroit Rock City » de Kiss.
Ta vie à LA ressemblait un peu à un conte de fée bizarre peuplé de créatures fantastiques, avec des drogues et de l’alcool. Aujourd’hui, tu es toujours en vie, ce qui pour nous, gens du peuple, ressemble aussi à un conte de fée. Il y a ta maison de cinq étages sur la place du Palais Bourbon, cette sculpture qui te représente en train de pisser de la fausse pisse… C’est quoi la différence entre le mythe Rick Owens et son incarnation parisienne ?
Il n’y a pas de grosse différence. Ma vie est toujours un triangle entre la salle de sport, le boulot chez moi et le restaurant en bas de la rue où je vais dîner. Un jour ou l’autre les fantômes du passé repassent par Paris. À part ça, je voyage plus qu’avant.
Dernière question : quel est ton plus grand défaut ?
Je suis une salope égoïste.
Et ta plus grande qualité ?
Je sais que je suis une salope égoïste.