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Le crack à Paris : dans les coulisses de la « drogue du pauvre »

De plus en plus accessible, selon un rapport de l’OFDT paru mardi 10 avril, le crack rythme tout un business souterrain - parfois régi par le troc.
Pierre Longeray
Paris, FR
Image d'illustration. YASUYOSHI CHIBA / AFP

Au milieu de l’hiver, plusieurs titres de presse un poil flippés faisaient leurs gros titres sur l’explosion de la vente et de la consommation de crack dans le métro parisien, après que des conducteurs aient refusé de marquer l’arrêt à certaines stations des Lignes 4 et 12 dans le nord de la capitale. Bien qu'il n'était besoin de traiter cette info comme un épisode de Walking Dead, sur le fond, force est de constater que ces papiers disaient vrais. Selon un nouveau rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), paru ce mardi 10 avril, cette drogue est effectivement de plus en plus accessible.

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Et c’est particulièrement vrai à Paris et sa banlieue – la seule région française (avec la Guyane) qui possède un véritable marché organisé de crack. La plupart des consommateurs se trouvent aussi dans la capitale, puisque près de 85 pour cent des 10 000 usagers recensés en France ont fréquenté les structures d’aides parisiennes. Ce lien entre Paris et le "keucra" remonte aux années 1980 avec l'arrivée de vendeurs originaires d’Afrique de l’ouest (surnommées « modous », ce qui signifierait « petit négociant » en wolof).

Drogue du métro

De fait, la présence de vendeurs et de consommateurs de crack dans le métro parisien n’est pas nouvelle : dès 2006 on évoquait déjà un repli des modous dans le métro, suite à un accaparement des points de vente en surface par des dealeurs de cité. Mais les chercheurs de l’OFDT indiquent que la revente et la consommation de crack dans le métro se sont accentuées ces dernières années. Notamment après la création de Zones de Sécurité Prioritaires (ZSP) dans les XVIIIe et XIXe arrondissements – la présence accrue des forces de police obligeant consommateurs et vendeurs à quitter la rue, pour descendre sous terre.

Aujourd’hui les couloirs et les quais du métro ont été peu à peu désertés par les modous, qui préfèrent faire leur business directement dans les rames. « Il suffit de zyeuter [de regarder] un petit peu qui y’a dans le métro. Et au bout de 4-5 rames, y’a toujours un modou qui se balade et on fait ça dans la rame », expliquait en 2017 une usagère aux chercheurs de l’OFDT.

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Drogue du pauvre

Si le business du crack se joue principalement sous terre – à en croire cette usagère : « Parfois j’peux ne pas sortir du métro pendant 4, 5, 6 jours ! Je dors, fume, achète, vis dans le métro » – d’autres points de vente émaillent la capitale en surface. Le rapport cite La Rotonde entre les métros Stalingrad et Jaurès, la Porte de la Villette, les Jardins d’Éole ainsi que les gares du Nord, de l’Est et de Saint-Lazare. Avant cela, le trafic était centralisé dans la cité Reverdy (XIXe arrondissement) qui faisait office de véritable « four » ouvert 7 jours sur 7 de 21 heures à 4 heures du matin, jusqu’à son démantèlement en juin 2014.

Véritable « drogue du pauvre », selon les mots du rapport, sa vente et sa consommation se font aussi dans des lieux de vie précaires, comme le squat de « la Colline » situé Porte de la Chapelle. En mai 2017, la Colline originelle a été évacuée avant de se recréer quelques mètres plus loin sur un autre talus plus exigu. La « Petite Colline » était née. Sur cet ensemble difforme de baraquements de fortune, une trentaine de personnes habiteraient en permanence. Une sorte de communauté se serait créée sur place. Certains y traînent dans l’espoir de pouvoir récupérer une dose gratuite – les « gratteurs » – alors que d’autres fréquentent le lieu simplement pour ne pas se sentir seuls.

Drogue du troc

Ce sentiment de communauté et de « solidarité » existe aussi entre les usagers et leurs dealers. L'OFDT note ainsi que l'existence « d’un système d’échange, parfois perçu comme de l’entraide ». Les modous font de la vente au détail et peuvent négocier le prix à la dizaine de centimes près pour arranger l’acheteur – d’autant plus s’ils le connaissent.

Les modous font aussi preuve d’une grande flexibilité concernant les moyens de paiements utilisés. Les ventes peuvent prendre l’aspect du troc. Un usager explique que les modous peuvent échanger une galette de crack contre un portable, une recharge LycaMobile, des vêtements, ou même des plats surgelés : « Moi j’ai des gars, ils vont genre chez Picard et ils pé-ta les… t’sais les surgelés. Genre des gambas, des trucs comme ça ». Ces petits arrangements consentis par les modous ne sont pas désintéressés, puisqu’ils permettent de façonner une relation client durable et de se créer une base de consommateurs régulière.

Comme les dealeurs d’autres drogues, les modous s’adaptent peu à peu aux pratiques modernes du trafic. Depuis le milieu des années 2010, certains modous se seraient mis aux « plans par téléphone » et livreraient leurs galettes dans un rayon de 15 minutes de transports – à la Deliveroo. Mais contrairement aux services de livraison, les modous ne fixent pas de minimum de commande. Ils se déplacent pour une simple galette. Bienvenue en 2018, quand même la drogue du pauvre se trouve rattrapée par l’ubérisation.