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Les maladies mentales vues par Hollywood

On s'est entretenu avec un expert en psychopathologie pour mesurer le réalisme de personnages tels que Norman Bates, Travis Bickle et Jack Torrance.
25.10.14

Prenez n'importe quel film d'horreur culte – Les Griffes de la nuit, Vendredi 13, Shining – et vous êtes à peu près certain d'y trouver un malade mental. C'est une explication pratique mais grossière de la violence hystérique qui construit la trame de ces films. Mais dans la plupart des films d'horreur – surtout ceux qui sont violents et sanglants – la pathologie telle qu'on la connaît dans la vraie vie est volontairement délaissée au profit d'un récit mélodramatique. Au mieux, c'est un peu fainéant ; au pire, cela diabolise des personnes qui ont vraiment besoin d'aide. Récemment, j'ai écrit un article sur les assassinats de personnes souffrants de troubles mentaux par la police, et beaucoup de personnes ont répondu à cet article avec ce genre de commentaires : « C'est normal, ils sont vraiment dangereux ». Mais n'importe quelle personne s'étant penchée sur la question des maladies mentales vous affirmera que c'est faux – c'est une des conséquences de l'acharnement des médias sur le lien fictif entre la violence et les maladies mentales.

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Je me suis entretenu avec le Dr Danny Wedding, directeur  de l'Institute of Mental Health dans le Missouri et co-auteur de Movies and Mental Illness : Using Films to Understand Psychopathology, pour en apprendre plus sur les idées reçues véhiculées par ces films.

VICE : À votre avis, comment les maladies mentales sont-elles le plus souvent représentées dans ces films ?
Dr Danny Wedding : Selon moi, les films un peu sanglants comme Vendredi 13 et ceux qui décrivent les personnes atteintes de troubles mentaux comme des tueurs maniaques sont vraiment affreux. Beaucoup de mythes sont encore dépeints dans les films. Mais en même temps, il y a beaucoup de films importants qui ont offert une bonne représentation de ces troubles, et ça devient de plus en plus courant que les réalisateurs et producteurs embauchent des psychologues et des psychiatres en tant que consultants.

Qu'en est-il du rapport entre le violence et les maladies mentales ?
Le mythe le plus répandu est peut-être celui qui considère que les personnes souffrant de maladies mentales sont violentes et dangereuses. Il a pourtant été prouvé que les personnes atteintes de troubles comme la schizophrénie ont davantage de chances d'être victimes de violence plutôt que d'en être à l'origine. Elles sont souvent victimes de vol, de viol ou de meurtre. Mais si ces personnes font preuve de violence, elles s'attaqueront à des membres de leur famille plutôt qu'à des étrangers.

Pensez-vous également que les psychologues – comme vous – sont mal représentés ?
Oui, mais je trouve que ça va en s'améliorant. On voit tout de même de nombreuses erreurs récurrentes. Parfois, les spécialistes des maladies mentales sont présentés comme des incompétents, des bouffons … Vous avez vu le film Quoi de neuf, Bob ?

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Je l'ai regardé il n'y a pas si longtemps, c'est bien le film avec Bill Murray ?
Exactement. Je pense que c'est un très bon film, mais Richard Dreyfuss joue un psychologue un peu empoté et incompétent. C'est un film avec beaucoup d'humour, mais les médecins sont souvent décrits comme des personnes idiotes qui n'ont pas grand-chose à offrir. Parfois, dans des films comme Psychose de Hitchcock, ils sont dépeints comme des ignorants qui peuvent voir la noirceur, la profondeur et l'infâme. Ils voient des choses que personne d'autre ne peut voir. Dans des films comme Le Silence des Agneaux, ce sont des meurtriers – Hannibal Lecter était un psychiatre. Dans Le Prince des marées, ils n'ont aucune éthique. Dans de nombreux films, les psychiatres et les psychologues flirtent ou couchent avec leurs patients. Dans Tin Cup, un thérapeute arrête la psychothérapie pour prendre des leçons de golf et finit par séduire un golfeur professionnel. Ça les représente comme des médecins amoraux, inefficaces, quand on ne leur octroie pas des pouvoirs qu'ils n'ont pas – comme une capacité à voir la personnalité enfouie d'un patient ou faire des prédictions sur son comportement. En réalité, les psychologues et les psychiatres ne sont pas plus doués qu'un autre pour prédire les comportements futurs.

Quel film offre la meilleure représentation, selon vous ?
Il y a un film canadien sur la schizophrénie, intitulé Clean, Shaven. Je ne sais pas si vous l'avez vu, il n'est pas très connu mais je le recommande fréquemment quand on me pose la question. Mais plus récemment, on peut citer Happiness Therapy, qui montre bien à quoi peuvent ressembler des personnes bipolaires. Sinon, vous avez vu The Hours ? C'est un film sur Virginia Woolf, laquelle souffrait de bipolarité. Ils ont fait un très beau travail sur la description de cette pathologie.

 Pensez-vous que les films se sont améliorés ces dernières années ?
Oui, vraiment. Ron Howard a fait un travail remarquable avec Un homme d'exception. C'est un réalisateur formidable. C'est un portrait vraiment compatissant de John Nash, qui était un homme brillant. Cependant, ils l'ont montré comme une personne ayant des hallucinations visuelles, alors que la plupart des personnes souffrants de paranoïa et schizophrénie ont des hallucinations auditives. Ron Howard a pris quelques libertés, mais il est vrai que c'est beaucoup plus créatif de montrer des hallucinations visuelles dans un film.

Quels sont les autres mythes véhiculés par les films ?
Le plus connu, c'est l'hypothèse d'une origine traumatique. Les films suggèrent que la raison pour laquelle une personne développe des troubles mentaux est qu'elle a vécu quelque chose d'atroce dans le passé, peut-être dans son enfance. Les Trois visages d'Eve et les films sur les troubles dissociatifs suggèrent habituellement que la personne a été abusée physiquement ou sexuellement quand elle était enfant. Vous devriez voir Robin Williams dans The Fisher King. Il était vraiment bon dedans, il joue le rôle d'un schizophrène, qui a développé des troubles à la suite de l'assassinat de sa femme dans un restaurant. Une expérience comme celle-ci peut conduire à des troubles de stress post-traumatique. La schizophrènie n'est pas nécessairement le résultat de quelque chose – beaucoup de personnes développent des maladies mentales alors qu'elles n'ont vécu aucun traumatisme.

Un autre mythe très persistant est celui de la schizophrénie héréditaire, mais on voit aussi de nombreux films sugérrer que l'enfant développe des troubles mentaux à cause de mauvaises pratiques parentales. On voit parfois des films dire que l'amour peut guérir les troubles mentaux. Bien que je pense que l'amour est important et apporte une forme de soutien, prendre soin d'une famille est quelque chose de difficile pour quelqu'un qui doit surmonter une maladie mentale. À lui seul, l'amour ne fera pas disparaître une maladie comme la schizophrénie.

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Selon vous, quel est le film le plus à côté de la plaque ?
Shining montrait un Jack Nicholson devenir un fou furieux qui décice de tuer sa femme et son fils. C'était très mal représenté. Les Griffes de la nuit mettait en scène Freddy Krueger, qui présentait une maladie mentale et dont la mère était internée dans un hôpital psychiatrique. Ce sont les deux films que j'ai en tête, mais certains sont tellement mauvais que cela devient difficile d'en parler. La plupart des films qui mettent en relation la maladie mentale avec la violence impliquent également la sexualité d'une certaine façon. Les gens ne sont pas juste assassinés, ils sont agressés, violés puis tués.

Photo via annie_is_okay

Dans Taxi Driver, j'ai vraiment aimé voir comment Bickle sombrait lentement dans la folie. Beaucoup de films ont tendance à sauter cette étape trop rapidement.
Pour moi, c'est l'un des meilleurs films de tous les temps. Scorsese est un réalisateur incroyable. Je pense que Taxi Driver décrit exactement ce à quoi les troubles mentaux ressemblent. En général, la plupart des maladies mentales sont insidieuses. Avec une maladie comme la schizophrénie, les premiers signes peuvent apparaître à l'adolescence, et ne se manifester complètement que vers les 25 ans. D'autres maladies comme Alzheimer peuvent commencer à la soixantaine et se manifester complètement vers les 70 ans. Certaines maladies se déclenchent immédiatement. Est-ce que vous connaissez le terme de névrose de conversion ?

Non.
De temps en temps, quelqu'un pourra se trouver dans une situation où il va développer, par exemple, une cécité hystérique. On donne souvent l'exemple d'une femme qui voit son enfant se fait renverser par une voiture, avant de devenir aveugle. Elle va ensuite consulter des ophtalmologues, des optométristes, des experts et des neurologues, lequels ne trouvent aucune raison à sa cécité – bien qu'elle ait réellement perdu la vue. L'hypothèse est qu'à un certain niveau psychologique, c'est un moyen d'effacer cette chose terrible qu'elle a vue.

Quelles sont les autres causes de maladie mentale dans la vraie vie ?
La maladie mentale est un domaine vaste, c'est comme si je vous demandais «  Qu'est-ce qui cause une maladie ? ». Il y beaucoup de choses qui peuvent provoquer des troubles mentaux. Nous savons que la génétique joue un rôle important ; si un parent commet un suicide, la probabilité que son enfant se suicide à son tour est augmentée par trois ou quatre. Nous savons que le stress et les expériences traumatisantes jouent également un rôle. De nombreux soldats développent des troubles mentaux à leur retour d'Irak par exemple, en partie parce qu'ils ont été exposés à des situations traumatiques. Je pourrais vous citer des centaines de raisons différentes et le plus souvent, elles rendent les films plus intéressants.

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