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Wire n'est définitivement pas du genre à regarder dans le rétroviseur

« Aujourd’hui, on peut dire que le punk anglais a peut-être laissé le pire héritage musical qui soit. »
18.1.16

À se côtoyer depuis une bonne quarantaine d’années, on verrait bien les membres de Wire se taper sur le système. Mais non. Le plus arty des groupes punk anglais des années 70 a bien connu quelques hiatus plus ou moins forcés dans sa carrière, dans la première partie des années 80, puis dans la décennie suivante que Wire a un peu réduite en purée pour mieux se jeter tête baissée dans le XXIe siècle. Du coup, ça fait quinze ans que les trois survivants de la déflagration Pink Flag, premier album culte de 1977, empilent des disques furax, modernes et sans chichis, à en faire pâlir toute la génération d'imitateurs des années 90, aussitôt née aussitôt oubliée. Aussi simple sa formule soit-elle, seul Wire est capable de faire du Wire.

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Depuis que le guitariste Bruce Gilbert a lâché l’affaire en 2004 pour se consacrer à ses bricoles solo, Colin Newman et Graham Lewis, la soixantaine pimpante, tiennent la baraque Wire d’une main de fer, à la manière de Richard Gotobed dont la batterie métronomique ne moufte pas quand les coups de baguettes lui pleuvent dessus. Les secrets de cette longévité qui aurait tant fait rêver le Clash, les Stranglers, les Jam, Joy Division (ou ce qu’il en reste), les Buzzcocks ou les Pistols, Newman et Gilbert les lâchent au fil de la conversation : l’expérience désastreuse des labels qui les a poussés à se prendre en main. Le long apprentissage du studio. Leur entêtement à ne pas jouer sur scène les vieux classiques. Leur obstination à vivre dans leur temps. Durant toute la discussion avec ses deux collègues dans leur loge, Gotobed restera invariablement le regard vissé sur son ordinateur à gérer ses mails, sans jamais intervenir ni même jeter un œil sur nous. Pour lui, cette interview n’a jamais existé et c’est sans doute mieux comme ça.

Noisey : Dès le début, le son de Wire s’est construit sur la tension et l’énergie. 40 ans plus tard, la recette reste intacte.
Graham Lewis : Oui ça a toujours été comme ça, sans cette tension il n’y aurait plus rien.

Colin Newman : Ca fait partie des choses qui se font naturellement pour nous. C’est ce qui est cool avec ce groupe, il ne nécessite pas de choisir une direction : un morceau deviendra instinctivement du Wire tant qu’il possède les bons matériaux de base. Sur le dernier album, le choix de l’arrangement du titre « Sleepwalking » a pris moins de temps qu’il n’en faut pour le jouer. Tous les éléments étaient là à la base, sa lenteur, cette atmosphère très Wire qui est apparue naturellement.

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C’est une approche que vous avez depuis le début ?
GL : Ce n’est ni une approche, ni une formule, ni un processus intellectuel, mais une véritable intuition. Et c’est pour ça que Matthew [Simms, guitariste] nous a rejoints et est toujours là car il travaille de la même façon.

Wire en 77, déjà un groupe « à part ».

Quand vous avez formé le groupe dans les années 70, vous étiez hors des scènes de Londres ou de Manchester…
CN : J’ai grandi dans la ville de Newbury mais suis venu à Watford, pas loin de Londres, pour la fac vers 19-20 ans. Là, avec Bruce, nous avions formé un groupe avec un dénommé George dont nous jouions surtout les titres.

GL : J’étais dans une école d’art à Londres avec un ami de Bruce. On se voyait souvent aux concerts et il y en avait tellement que ça créait plein d’occasions de se voir.

CN : À un moment donné, on a décidé d’ajouter un bassiste et un batteur. Voilà comment on a démarré à cinq en jouant les chansons d’un autre. Et ça nous a permis de nous retrouver à quatre pour composer nos propres titres. Ça a aussi donné sa spécificité à Wire car nous n’étions pas spécialement un groupe d’amis. Notre acte de naissance a ainsi été de virer le membre fondateur, ce qui est un geste d’une grande brutalité. D’ailleurs, un groupe reste quelque chose de brutal à vivre. Il suffit de voir l’histoire de Pink Floyd et de Syd Barrett, ou des Rolling Stones avec Brian Jones.

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GL : Quand Bruce m’a demandé si je jouais de la basse, j’ai répondu oui mais ce n’était pas vrai. J’en possédais une mais n’y avais jamais touché. Alors que Robert chantait à cette époque mais voulait apprendre la batterie. On a donc commencé avec un niveau très faible, en apprenant à assembler les choses entre elles. Quand George est parti, tout est devenu plus simple.

CN : Graham et moi étions au pub quand un ami de notre école d’art nous a conseillé de le virer. Graham m’a passé des textes qu’il avait écrits et qui sont devenust le titre « Lowdown » . J’ai alors composé la première mélodie pour Wire à partir de ça.

GL : Quand George l’a entendu, il a été impressionné. C’était du Wire et ce n’était plus de lui. Tout s’est enchaîné très vite : des répétitions douze heures par jour, quatre jours par semaine.

CN : On ne pensait pas encore à faire des disques, juste à donner des concerts. Tout est allé très vite même si aucun de nous ne pensait devenir musicien professionnel. D’ailleurs, Matthew serait le seul à l’heure actuelle à pouvoir prétendre à ce titre ! Et Robert, qui pourrait jouer de la batterie avec n’importe qui.

Quand vous suiviez des études d’art, c’était pour y travailler ?
CN : Non, c’était pour jouer dans un groupe.

GL : L’idée même d’avoir un groupe, c’était de l’art. Je suis allé dans une école d’art car c’était à l’époque l’un des rares endroits où on apprenait à penser. Je me suis rendu compte plus tard que j’étais intéressé par l’idée de conceptualiser la création artistique.

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Quelles étaient vos influences musicales à l’époque ?
CN : J’avais un pote, Desmond, qui n’est plus ce monde, qui m’a fait découvrir les débuts du punk-rock : Patti Smith, les Ramones, Jonathan Richman… principalement des artistes américains. Le punk anglais se vivait plus en concert. On a vu les Sex Pistols pas mal de fois. Puis les premiers singles des Pistols et des Damned sont sortis, et enfin le formidable premier EP des Buzzcocks. À partir de là, le punk a commencé à nous fatiguer. Aujourd’hui, on peut dire que le punk anglais a peut-être laissé le pire héritage musical.

GL : J’écoutais aussi de la musique américaine : Sly Stone, Al Green… Je préférais ça à ce qui sortait alors en Angleterre, les vrais originaux plutôt que les mauvaises copies. Et puis personne ne comprenait le génie de The Move ni ne s’intéressait à Neu! ou Can, tout ce que je passais à 19 ans quand j’étais DJ.

CN : La première fois qu’on a parlé musique avec Graham, il était la première personne depuis Desmond avec laquelle j’avais autant d’artistes en commun. Alors qu’avec dix ans de plus, Bruce était presque d’une autre génération. C’était donc plus compliqué en musique avec lui.

C’est ce qui explique votre évolution ultra rapide du punk vers les synthétiseurs ?
CN : Tout s’est fait naturellement car depuis le départ de George, j’étais dans l’obligation d’écrire des morceaux. En même temps, je n’étais plus du tout dans l’idiome punk et n’aimais plus trop le rock’n’roll, à l’exception des Ramones pour leur côté bubblegum et leur premier album qui était une vraie déclaration d’art conceptuel. Ou encore le morceau « Land » de Patti Smith qui ne tient que sur un accord et qui n’était au final pas du rock’n’roll. Ça m’a aidé à laisser de côté pas mal de références dont je n’avais plus rien à faire. Mais il faut aussi comprendre que l’album Pink Flag a été écrit en 1977, en trois semaines, enregistré en septembre et publié en décembre. Dès janvier 78, on avait déjà la moitié des titres de Chairs Missing. On n’était pas comme ces groupes qui passaient quatre ans sur la route avant de signer leur contrat pour un premier album. Nous étions comme neufs et tous ces morceaux naissaient instinctivement.

GL : Mike Thorne a produit nos trois premiers albums et nous a donné de très bons conseils. En particulier, celui de calmer le jeu et de prendre le temps de réfléchir à notre évolution. Il nous a aussi appris à utiliser un studio d’enregistrement alors que nous apprenions toujours à jouer. À nous discipliner aussi, en nous montrant les processus pour construire les choses.

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La carrière de Wire a ensuite été marquée par de grandes périodes d’interruption. Ont-elles finalement été bénéfiques pour vous ?
CN : Elles découlent du fait qu’à un moment donné, les aspirations de chacun ne sont plus les mêmes.

GL : Et s’ajoute à ça le fait que ta maison de disques ne sait plus quoi faire de toi tandis que ton manager se montre en dessous de tout. On s’est donc retrouvés dans une situation d’isolement total. Il nous a fallu trouver du soutien et de bons conseils à l’extérieur. Cette période a donc été indispensable, pour le meilleur comme pour le pire. Mais les choses auraient sûrement été différentes si nous n’avions pas tout arrêté juste avant cette tournée européenne qui était sold-out. Qui sait ? Serions-nous toujours là ?

Un album comme The Ideal Copy (1987) a pourtant marqué un retour aussi réussi qu’inattendu…
CN : Ce n’est pas tant lui que Snakedrill [un EP 8 titres offert avec cet album] qui a marqué notre vrai redémarrage, avec un mélange de plein d’ambitions différentes, une forme nouvelle de complexité, plus que sur The Ideal Copy. Les années 80 ont été une période difficile. Nous avons essayé en toute innocence de reprendre le travail effectué dans les années 70. Mais le paysage avait changé. Le son était plus propre, l’électronique avait envahi le monde. Nous étions toujours intéressés par ce qu’il se passait mais restions dépendants d’autres personnes, ce qui nous a empêché d’avancer comme nous aurions dû. Mais au moins, à la fin des années 80, nous savions comment faire un disque sans avoir besoin de quelqu’un nous donnant des ordres.

Votre carrière est aussi marquée par une ouverture à l’Europe plutôt rare pour un groupe anglais.
GL : En 1978, nous avons tourné pour la première fois en Europe. Nous avons joué en Allemagne et ça a été un vrai choc. Loin de notre île, nous découvrions un endroit incroyable avec Kraftwerk qui tournait aussi, Can, et tous ces groupes que j’aimais. Ça a été fondamental pour moi car ce n’était pas notre musique mais nous nous sentions un groupe européen. Et c’est toujours le cas.

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CN : Cette tournée a eu un impact énorme sur le groupe. Nous avons joué en Belgique, aux Pays-Bas puis à Berlin, et plusieurs choses nous ont marqué. D’abord, la façon avec laquelle nous étions bien mieux traités par rapport aux misérables tournées anglaises. Et aussi, plutôt que d’avoir des gens pénibles en loges, nous avions enfin des gens qui venaient nous parler de trucs intéressants. On a eu l’impression d’être respectés.

GL : Des gens de 16 à 70 ans sont venus discuter après le concert au Ratinger Hof de Düsseldorf, des artistes, des graphistes, des designers… Plus tard, l’un d’eux est devenu le chanteur de DAF.

Et d’un autre côté, vous avez aussi eu une influence capitale sur le rock américain des années 90 !
CN : Cela s’explique par notre musique mais aussi par notre distributeur. Pink Flag est sorti aux Etats-Unis sur Capitol, une major qui possédait un réseau incroyable. Avec eux, n’importe quel disque finissait par se vendre. Les Américains étaient un peu méprisants vis-à-vis du punk anglais. Mais Pink Flag est devenu une référence pour une nouvelle génération qui l’a pris comme un disque underground.

GL : La scène hardcore s’est dit : « on peut faire ça ! ». Et c’était le sens de ce disque.

Tout ce parcours explique qu’aujourd’hui vous possédez votre propre label ?
CN : J’ai démarré un label dès le début des années 90 avec ma femme Malka Spigel. On y a sorti plusieurs disques pour les fans. Parallèlement, Wire a accouché de ce qui est devenu le EP Read & Burn 01 qu’on s’est sentis dans l’obligation d’envoyer à Daniel Miller, le boss du label Mute, qui avait sorti nos disques dans les années 80. Mais on n’a jamais eu de retour. On a donc décidé de le sortir nous-mêmes. On a vu le distributeur Cargo et ça n’a pris que 10 minutes pour établir les conditions avec notre label. Le EP s’est vendu de façon étonnante sans beaucoup de promotion ni de concerts. Après des années à se battre avec des labels, on a donc utilisé l’infrastructure en place pour se lancer. Avec notre nom et notre histoire, c’était possible. D’ailleurs, si nous avions signé avec une nouvelle maison de disques, nous toucherions sûrement beaucoup moins d’argent au final.

Vous vous sentez tellement libre que la chanson « Octopus » de votre dernier album concernerait Paul le Poulpe ?
CN : Oui, elle parle du fait que quoique tu fasses, il y aura toujours quelqu’un qui voudra profiter de la situation. Dans ce cas précis, tu avais la Coupe du Monde de foot en Afrique du Sud. Le monde entier avait les yeux sur ce pays qui organisait cet événement énorme pour la première fois. Et là, quelqu’un attire l’attention sur lui avec cette histoire ridicule de Paul le Poulpe. C’est un aspect de la vie moderne que je déteste.

À la fin, ce sont quand même les Français qui ont retenu l’attention avec l’épisode calamiteux du bus de Knysna !
GL : Oui, c’est toute l’ironie de l’histoire !

Sur vos derniers concerts, la setlist peut changer mais vous démarrez toujours par « Blogging », le titre qui ouvre votre dernier album. C’est la chanson idéale ?
CN : Oui par rapport aux morceaux qu’on a choisis pour la tournée de cette année, c’est le morceau parfait pour démarrer, il permet d’attaquer fort.

Ça fait longtemps que vous ne jouez plus les vieux classiques sur scène, c’est un choix pas trop difficile vis-à-vis de vos fans ?
CN : Le truc, c’est qu’on refuse de donner dans le rétro. Et chaque année, cette posture devient de plus en plus importante tant l’industrie musicale semble vouloir concentrer les artistes sur leur passé. Il existe des contre-exemples qui n’acceptent pas de jouer ce jeu comme les Swans. Michael Gira refuse de jouer des morceaux des années 80. Si on prend des titres anciens, c’est vraiment pour leur cohérence avec le set du moment mais pour le reste, il n’est pas question de vivre dans le passé, c’est trop naze. Le dernier album de Wire s'appelle Wire et est sorti chez Pink Flag/Differ-Ant. Vous pouvez également lire Read & Burn: A Book About Wire de Wilson Neate (chez Jawbone). Pascal Bertin a beau se passionner pour Larry Gus, Townes Van Zandt, Cheveu ou Anderson Paak, la vie le ramène toujours dans les années 80. Il est sur Twitter @dizzeepascal