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Giorgio Moroder nous raconte comment il a composé « I Feel Love »

À 74 ans, le maître du Moog est toujours au taquet.
2.5.14

À 74 ans, Giorgio Moroder n’a jamais été aussi demandé en tant que DJ. Ce soir, Giorgio Moroder est la tête d’affiche de la deuxième journée du Moogfest, festival célébrant la Toute-Puissance de la chose synthétique à travers les âges. Sur la scène en plein air d’Asheville, en Caroline du Nord, le vieil homme aux cheveux blancs s'acharne sur Ableton Live avec une ferveur et une passion à des lieues de l'auto-satisfaction blasée et de la mégalomanie des DJs superstars du moment. On a pourtant affaire à un type qui -comme certains de ses contemporains, à commencer par Kraftwerk- a su plonger au plus profond du coeur de l’électronique pour atteindre l’âme même de l’instrument, l’esprit de la machine, faisant jaillir l'émotion des entrailles électriques.

On s’est assis un instant avec Giorgio pour discuter de son tube « I Feel Love ». Sorti en pleine apogée du disco, le morceau chanté par Donna Summer réussit aujourd'hui encore à capturer à la perfection l’ambiance de ces heures avancées de la nuit, où la brume synthétique s'empare des coeurs moites, battant à l'unison. Une page d'Histoire de la disco, entièrement créée sur un Moog Modular, instrument qui vient tout juste de voir sa réédition présentée au Moogfest.

Noisey : Merci de me consacrer un peu de ton temps.
Giorgio Moroder : Quelle journée ! J'ai passé ma journée à raconter la même histoire, encore et encore…

Bon, on va essayer de te faire raconter autre chose alors. On peut éviter tout ce dont tu as déjà parlé aujourd’hui.
Non, non, non ! Tu sais, ce sont les questions habituelles, mais peu importe. Pose tes questions, et je te donnerai peut-être des réponses différentes.

J’ai vu ta conférence tout à l’heure…
Oh, donc tu sais déjà tout.

Pas tout à fait ! Est-ce qu’on peut parler plus en détail de « I Feel Love » ?

« I Feel Love » a été entièrement réalisé avec cette bête qui relie toutes les pièces de Moog ensemble ; le Modular. J’ai eu de la chance, parce que j’avais un incroyable ingénieur, Robbie Wedel, qui était capable de me faire sortir exactement le son que je voulais. Parce qu’à l’époque, tu avais besoin de 12 connections entre les oscillateurs et il fallait au moins une demi-heure pour stabiliser chaque son. Je voulais un son de charley, du coup on a créé du bruit blanc, on a coupé certaines fréquences, après on s’est occupé de la caisse claire, et ensuite des autres percussions. En fait, pour celui-là, je crois que j’ai utilisé l’un de ces synthés italiens, qui était déjà polyphonique. Pour le début, tout du moins. Tout le reste était du Moog.

Tu as fait toutes les percussions dessus ?

Toutes, sauf la grosse caisse. Parce que le Moog ne pouvait pas me donner ce son percutant, ça faisait un « oomh », plutôt qu'un « dum ». Et c'est là Keith Forsey est intervenu. Il a eu du boulot, pas mal de boulot, parce qu’un batteur est habitué à jouer de la batterie, pas vrai ? Mais pour nous, il devait s’asseoir là et juste faire ça [

il le mime en train de taper uniquement sur la grosse caisse

]. Je pense que ça lui a pris peut-être cinq ou six prises avant d’y arriver, parce que c’était tellement contre-nature… Et puis, il ne devait faire aucun bruit.

La technologie qui est accessible aux musiciens d’aujourd’hui est tellement avancée, par rapport à ce que vous aviez à l’époque.

Oh, maintenant c’est du gâteau !

Penses-tu justement que le fait que ç'ait été à ce point difficile a joué un rôle important au final ?

Non, je ne pense pas que c’était important. Je me suis juste dit, allons-y ! C’était un challenge, en fait. Et surtout, je ne voulais pas commencer à composer une chanson sur un piano, comme on le fait d’habitude, et puis me dire, «

Ok, maintenant je fais les pistes

». J'ai voulu faire les pistes d’abord. Et j’ai commencé avec la ligne de basse « dum-dum-dum-dum ». Et ce qui était bon, c’est qu’avec cette séquence de « dum-dum-dum-dum », si tu appuyais sur un Do, ça faisait « dum-dum-dum-dum », et si tu poussais un Ré, tu obtenais un « dum-dum-dum-dum » plus haut. [

Giorgio Moroder chante la ligne de basse de « I Feel Love ». Une avalanche de bonheur s’ensuit.

]Et ça a pris un bon moment pour faire toutes les pistes. Parce qu’à l’époque, le Moog était complètement… C’est quoi le mot ? Désaccordé ? Tout le temps. Je devais recommencer et refaire « dum », « dum », « dum », encore et encore. Et on avait un signal, pour mettre en route l’enregistrement. Je pense que c’était une cloche ou un truc du genre, qui commandait le démarrage du programme du Moog. Je revenais huit mesures en arrière, je démarrais, et je voyais si ça se synchronisait ou pas. J’enregistrais huit ou dix nouvelles mesures, et puis je recommençais.

Ça me fait penser aux trucs que trouvaient les Beatles et George Martin pour contourner les difficultés, et qui les poussaient, au final, à faire des choses incroyables et des disques géniaux. On dirait qu'aujourd’hui, tout est devenu trop facile, et que du coup, les gens ne sont plus capables de faire des disques aussi profonds.
C’est clair… Tu n'as pas besoin d'être un génie pour faire de la musique aujourd’hui. En fait, j’ai même un gars qui bosse pour moi qui ne sait même pas jouer de clavier. Il met des numéros dessus. On a foncitonné de la même façon pour « E=MC2 », parce qu’on avait un ordinateur appelé le Composer, sur lequel tu avais, comme sur un téléphone, les touches « do-ré-mi-fa-sol-la-si-do ». Du coup, tu tapais « ding-ding-ding-ding » et puis ça le jouait. C’était juste trop mécanique. Composer « I Feel Love » a été incroyable parce que c’était le premier morceau du genre, mais ensuite j’ai remarqué que dans « E=MC2 », tout était un peu trop précis, trop mécanique. Maintenant, quand tu enregistres en digital, disons que tu joues. Tu fais des erreurs. Tu choisis le timing que tu veux pour que ça soit plus naturel. Ce Composer était si précis que c’en était devenu presque trop froid.

Tu as mentionné le JP8 (1981) – quand cette nouvelle technologie est sortie, t'étais impatient de l’essayer ?
Oui, surtout que le Moog avait toujours le même problème : j’avais toujours besoin d’un gars – à l’époque, je vivais à Munich et je devais à chaque fois rentrer parce que ce gars était l’un des seuls que je connaissais qui avait la machine pour tout faire fonctionner. Mais ensuite, le Minimoog est sorti, et le JP8, le JP2 et le Prophet. Et puis plus tard, j’ai acheté un très bon instrument appelé le Synclavier, qui était alors le meilleur truc sur le marché.

Le Synclavier

Et le plus cher.
Oh mon dieu. Ca valait plus de 100 000 dollars, je crois [100 000 dollars en 1977 équivalent à 379 151 dollars en 2013] J’ai un ami qui l’utilise toujours, parce qu’il a un tas de bons sons. Celui qui l’a conçu avait des sons incroyablement géniaux.

Qu’est-ce que tu utilises aujourd’hui ?
J’utilise juste des sons internes comme… comment ça s’appelle ? Stylus X-quelque-chose.

Est-ce que tu utilises Logic ou Ableton ?
Oh non, j’utilise Pro Tools. C’est facile, l’enregistrement est parfait. Tout le monde mixe sur Pro Tools, donc pourquoi ne pas enregistrer dessus ? Certaines personnes enregistrent sur Logic et puis transfèrent, ce qui d'après moi, est toujours un peu le bordel. Mais en même temps, je trouve que tous ces programmes sont très bons.

Tu vas utiliser Ableton ce soir ?
Oui.

Ça doit être différent de tes premiers pas de DJ dans les années 60.
On jouait avec des 45 tours, c’était très différent. Mais je l’ai très peu fait à l’époque. J’ai fait un peu de DJing, mais pendant un an, pas plus. Peut-être une fois par semaine, pour me faire un peu d’argent.

Qu’est-ce que tu penses de la musique de 2014. C'est futuriste pour toi ?
Oui, ça l’est. Les sons sont tellement bons, les effets sont géniaux. Il y a certains effets que je n’aurais même pas imaginé en rêve. Et je pense que bon nombre de ces effets sont apparus dans l’EDM par erreur. Je discutais avec cet italien, Benny Benassi, qui était l’un des créateurs du « uumph-shaa » [ce qu'on appelle le side-chaining]. Et il m’a avoué que c’était une pure coïncidence. Un de ses compresseurs est devenu fou et a tout à coup sorti ce son.

Merci Giorgio.
Tout le plaisir était pour moi.

Davo a demandé à Giorgio, en le regardant droit dans les yeux, de l’adopter. Il est sur Twitter - @battery_licker