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Culture

Mais qui est vraiment l'homme à la soucoupe volante ?

Ou comment l'idiot du village le plus célèbre de France, révélé par l'émission Strip-Tease, est devenu le Polanski des campagnes.

par Louis Dabir
18 Janvier 2018, 9:40am

Montage d'après capture vidéo de l'émission

Le grand public a fait la connaissance de Jean-Claude Ladrat un soir de 1993 grâce à la cultissime émission de télé Strip-tease. Ancêtre de la téléréalité, ce programme belge a révolutionné les codes du PAF en filmant des anti-héros anonymes dans leur quotidien – sans voix off, sans filtre et sans mise à distance. Incontournable dans les années 90, Strip-tease est ensuite devenu un « must see » sur Youtube, accompagnant les fins de soirées de toute une génération. Parmi les extraits les plus visionnés, il y a donc l’inoubliable Jean-Claude Lardat, et surtout, la soucoupe volante qu’il a fabriquée de ses propres mains. Et exposée dans son jardin.

« Clairement, ça pue le fait divers » - JC Chapuzet

La séquence a marqué le journaliste Jean-Charles Chapuzet, alors étudiant. Germignac, le village de Charente-Maritime où Jean-Claude Lardat vit son rêve éveillé est à deux pas de la maison de ses parents. Alors un soir, après avoir éclusé quelques bières avec deux copains de fac, il décide d'aller frapper à la porte de Lardat. Des chiens loups font office de comité d'accueil, le désordre des lieux est abyssal, et Lardat « yeux perçants et sourcils maléfiques », raconte aujourd'hui Chapuzet, déboule en houspillant cette énième bande de gamins venus se foutre de sa gueule. Clairement : « ça pue le fait divers ».

Finalement, Lardat fait entrer Chapuzet et ses amis - et leur raconte son histoire. Celle d'un petit gars de la campagne qui vit une relation improbable, fusionnelle jusqu'à la caricature, avec Suzanne, sa mère. Lui rêve de s’envoler pour un autre système solaire (ou les Bermudes, selon les jours) et elle le soutient à fond dans son projet. Alors, Jean-Claude bâti minutieusement sa soucoupe volante - dont un réacteur en fil de cuivre et papier mâché. Suzanne, elle, ramasse des poireaux sauvages et lui tournicote autour, en lui répétant qu’il est le fils caché d’un extraterrestre. Leurs conversations sont lunaires. Suzanne s’inquiète de savoir si son rejeton pourra « piloter la soucoupe du même côté à l’aller et au retour ». Jean-Claude la rassure : « j’inverserai les rotations des fluides à l’intérieur de la sphère », même si, prévient-il, « il y aura des fluctuations spatio-temporelles non négligeables ».

Son histoire ? Un drame rural ultra violent.

Vingt-cinq ans plus tard, Jean-Charles Chapuzet, devenu reporter de guerre, tombe par hasard sur un article dans un journal local : « l'homme à la soucoupe volante devant la justice des hommes. » Sans attendre, il part à la recherche de son ancien fou rire de jeunesse. Et là, Chapuzet déchante : Lardat est poursuivit pour une sordide histoire de moeurs - impliquant des jeunes filles mineures, qui plus est. Bref, Lardat n'est plus le sympathique barjo qui aimait trop les extra-terrestres, c'est carrément le Polanski des Charentes !

Chapuzet se lance alors dans une grande enquête sur l'inquiétante personnalité de Lardat. Elle se dévoile dans un livre, Mauvais plan sur la comète, qui vient de sortir en librairie. On y apprend que Lardat, successivement ouvrier agricole, marin, aventurier malchanceux perdu au milieu de l’Atlantique puis agresseur sexuel, a toujours vécu en dehors de la société, de ses lois, de sa morale. Son récit, qui se lit comme un polar, est un drame rural d'une rare violence. A travers l'effroyable destin de l'idiot du village le plus célèbre de France, Chapuzet dresse aussi le portrait de la campagne française : étouffante à en perdre la tête.

Mauvais plan sur la comète, Jean-Charles Chapuzet, éditions Marchialy, 182 p., 17 euros