Culture

Ted Chalmers produit les films les plus craignos du monde

Je ne sais pas quelle adolescence vous avez eu, mais la mienne alternait entre un job foireux au videoclub (pour regarder un maximum de films d’horreur à coté de la fac de ciné), dépenser trop d’argent dans du latex liquide (pour refaire des effets spéciaux de films d’horreur) et essayer de choper des mecs du ciné-club que j’organisais dans mon garage (où on ne diffusait que des films d’horreur). Après avoir fini par accepter que je ne récupèrerais rien de bien épais de cette passion – à part peut-être quelques nerds timides ou une embarassante collection de figurines –, je continue de suivre de près les sorties des studios les plus sombres du cinéma de genre.

Parmi ceux-ci, il y en a un qui explose tous les autres : Tom Cat Films. Avec des films comme Nazi Dawn, The Caretaker, American Monster ou Empress of The Evil Dead, cette société est en passe de fumer la désormais paresseuse The Asylum. Comme j’étais à Cannes la semaine dernière, j’en ai profité pour miauler mon amour à Ted Chalmers, le boss de Tom Cat.

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VICE : Bonjour Ted, ça fait des années que je reçois vos newsletters. Bravo et merci pour tout ça. Vous êtes dans l’industrie depuis combien de temps ?
Ted Chalmers :
Ça fait 25 ans que je vends des films, pour plein de boîtes différentes. J’ai toujours été à fond dans les films d’horreur et de science-fiction : tous ces genres qu’on adorait quand on était plus jeune. Peut-être qu’en grandissant, on peut trouver ça ringard ou stupide, mais je les adore toujours autant et ça me fascine de voir ce que certains mecs réussissent à accomplir avec un budget dérisoire. J’ai vendu des tas de films géniaux, comme Evil Dead 2, Massacre à la Tronçonneuse ou encore Hellraiser.

Comment en êtes-vous venu à fonder votre propre boîte ?
Quand mon dernier boulot chez Moving Pictures s’est terminé, on ne sortait plus que des blockbusters chiants avec Keanu Reeves. La boîte avait énormément d’argent, on vendait plein de films et tout roulait. Mais je voulais bosser sur des films qui me plaisaient. J’avais déjà commencé à faire des films, que je vendais à d’autres sociétés.

J’ai commencé en 2007, avec quatre ou cinq films d’exploitation qui ont bien marché comme Starquest, Metal Man ou Alice in Murderland que j’ai pu vendre à d’autres sociétés. Depuis 2011, j’ai produit une vingtaine de films avec Tomcat. Cette année, je pense qu’on va en sortir trois.

Quel est votre plus gros succès ?
Mon film le plus connu, c’est probablement Moontrap, avec Bruce Campbell. Je suis un grand fan de cet acteur et ça faisait des années que j’avais envie de faire ce film, mais il n’est sorti qu’en VHS. Du coup, toutes les copies sont stockées dans un hangar. Ça n’a jamais été restauré en DVD ou quoi que ce soit jusqu’à aujourd’hui. On a travaillé pour Syfy Channel ensemble, avec des films comme Man With The Screaming Brain et Alien Apocalypse qui était à l’époque le film le plus vu sur Syfy – jusqu’à Sharknado, évidemment. On va finalement pouvoir ressortir Moontrap. On le diffusera au Comic-Con de Phoenix, où Bruce viendra dire quelques mots.

Ça marche bien pour vous à Cannes ?
Tous les jours je signe plus ou moins des trucs, ouais. Je vends beaucoup de films à l’Allemagne, au Japon, au Royaume-Uni, aux États-Unis, à la Chine, à la Thaïlande… Pour la France, c’est différent : il y a eu beaucoup de changements dans l’industrie et c’est devenu difficile. Pourtant, ce sont de gros acheteurs historiquement parlant – les Français adorent ce genre de films. Avec la VOD, c’est devenu beaucoup plus dur de vendre, exception faite des grands classiques.

Il y a une différence entre vendre des classiques de l’horreur et des séries Z ?
Disons que les deux viennent des mêmes idées. Dans Massacre à la tronçonneuse, il n’y a pas de sang, ils n’avaient pas le budget pour ça – hormis la scène finale où le mec se coupe la jambe. Avec un petit budget, il faut être ingénieux et créatif, c’est quelque chose qui se perd dans les grosses productions. Beaucoup de réalisateurs se sont fait la main sur des films à petits budgets. Roger Corman a lancé James Cameron comme ça.

Mais je voulais foutre un peu de « Playboy » là dedans en rajoutant des petites pépées et en m’amusant avec ça. Sauf que maintenant, les attentes du public sont devenues tellement hautes que si tu fais un film comme

Atomic Shark

, le public va forcément vouloir un truc hyper fort du niveau de Jurassic Park, alors que c’est impossible pour moi. Mais ça évolue ; les CGI deviennent plus abordables. Il n’y a qu’un seul truc que je peux pas me permettre, c’est d’embaucher des stars. Du coup, à défaut d’avoir des acteurs connus, je recrute des porn stars, qui sont connues partout dans le monde. Par exemple, Tera Patrick a joué pour moi ; elle a un million de followers sur Twitter.

Avec tous les mockbusters que vous avez sortis, j’imagine que vous avez eu des pépins de droits.
J’ai reçu une fois une lettre pour un projet. On a trouvé une solution : en gros, j’ai dû changer le nom du film. C’est normal que ça râle parfois ; ils ont des avocats qui sont payés pour protéger leurs copyrights, donc effectivement, il faut qu’ils râlent. Il y a cette loi de la parodie : tu peux faire une parodie de ce que tu veux, à partir du moment ou tu te moques ouvertement. Après, ça dépend de ce que tu entends par parodie. Évidemment que mes films sont des parodies, qui peut les prendre au sérieux ? Regardez ce que font les mecs dans le porno, personne ne va leur demander quoi que ce soit, alors qu’ils reprennent quasiment le logo et tout… Je suis évidemment contre le vol d’idées, je n’ai pas envie qu’on me pique les miennes.

Vous écrivez vous-même vos propres films ?
Pour mes propres productions, oui, je viens avec mes propres idées. Parfois, un réalisateur ou un mec avec lequel je bosse vient me pitcher un film, mais la plupart du temps j’écris un premier jet sur une ou deux pages, avec les personnages et l’intrigue. Je mets un copyright dessus et j’engage quelqu’un qui sait écrire, avant de trouver le réalisateur.

Ça fait longtemps que vous venez à Cannes ?
Je suis venu pour la première fois à Cannes en 1994. Tiens, ça fait 20 ans, vous m’avez ramené un gâteau ? Quelques fois, je vais voir des films le soir, mais je n’ai pas vraiment le temps. Je suis quand même là pour bosser. À vrai dire, Cannes, la palme, tout ça, c’est un monde totalement différent du mien. Je sais que le cinéma français a été une grande influence pour les réalisateurs américains, mais comme aucun Américain ne veut lire de sous-titres, le cinéma français est  devenu invendable chez nous. On parlait de Corman tout à l’heure, il a lancé sa carrière en important des films de Truffaut. Et c’est grâce aux bénéfices de ces films qu’il a pu financer les siens. C’était une autre époque, c’est sûr. J’admire Corman ; il a toujours eu envie de se marrer, il écoutait personne et il se faisait plein de blé. Il avait carrément sa propre école de cinéma, dans laquelle il trouvait de vrais talents. Pour l’instant, je n’ai pas encore découvert de vrai talent ou de mec qui est devenu hyper connu. Peut-être avec Atomic Shark, on sait jamais.

Vous pouvez me parler de Panda-Saurus ? Il est trop mignon.
Ah ouais ? C’est un film effrayant pourtant. Il est terriblement adorable, je vous l’accorde.

Et sinon, elle est où la fête Tom Cat à Cannes ? Ça doit avoir plus de gueule que celles de la Villa Schweppes.
Vraiment ? Vous croyez ? J’en ai jamais fait, vous viendriez ? J’ai trop peur que personne ne vienne… Pourtant, j’adorerais faire une fête rien que pour célébrer le cinéma bis. Certaines personnes détestent ce cinéma, d’autres s’en moquent, mais en vrai, je suis sûr que tout le monde adore regarder ces films. Une fois, quand je bossais pour une autre boîte, on avait fait une fête ici. On avait invité tout le monde, plein de célébrités, la fête était gratuite et tout, mais personne n’est venu. L’horreur.

Oh, c’est dommage : les mecs de la Troma sont partout là, ils sont déguisés en zombie et tout.
C’est vrai, mais je me vois mal faire ça. J’ai une série qui s’appelle Trailerific, qui me sert à promouvoir mes films. Les gars de la Troma sont venus me voir parce qu’ils ont adoré les trailers et ils voulaient les diffuser. Ils l’ont fait, mais ils n’ont pas arrêté de se moquer de mes bande-annonces. Ça m’a un peu mis mal à l’aise, mais bon, les trailers étaient diffusés gratuitement quatre fois par semaine – et au fond, c’était déconneur.


The Wicker Woman s’apprête à adopter un panda-saurus. Elle est sur Twitter : @TheWickerWoman

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